Chapitre 8
Chapitre 8
— Qu’avez-vous entendu cette nuit-là ?
Mara regarda la main gantée d’Edris, puis l’étui noir qu’il maintenait contre la table. La question paraissait simple, mais elle avait déjà appris que les questions simples devenaient dangereuses dès qu’un autre homme tenait une plume à proximité.
— Qu’est-ce que vous allez mettre dans votre rapport ?
Edris ne répondit pas immédiatement. Il tira la chaise sur laquelle elle s’était assise pendant l’examen et la retourna pour s’y installer, les bras posés sur le dossier. Ce mouvement ordinaire le rendit soudain moins impressionnant. Sans le cercle de fils, sans le bol d’eau et sans les regards du commis, il ressemblait surtout à un voyageur épuisé qui avait besoin de s’asseoir.
— Ce que j’ai constaté, dit-il. Pas ce que vous choisirez de me raconter.
— Quelle différence fera le registre ?
— Une constatation peut être répétée par un autre praticien. Un récit vous appartient jusqu’à ce que vous décidiez de le confier à quelqu’un.
Mara croisa les bras.
— La matrone pensait aussi me protéger.
— Je ne vous ai pas demandé de me faire confiance.
— Vous me demandez de parler.
— Ce n’est pas la même chose.
Il avait répondu sans dureté, mais sans chercher à la rassurer. Mara comprit qu’il n’allait pas lui promettre ce qu’aucun homme honnête ne pouvait garantir.
— Et si ce que je vous dis représente un danger ?
— Un danger immédiat pour vous, l’enfant ou le village devra être signalé. Le reste dépendra de votre choix.
— Qui décide de ce qui est immédiat ?
— Nous en discuterons avant que j’écrive quoi que ce soit.
— Vous pourriez mentir.
— Oui.
La facilité avec laquelle il l’admit la déstabilisa.
Edris posa l’étui sur la table.
— Je pourrais également vous dire que tout restera secret, puis décider seul du contraire. Ce serait plus agréable à entendre et beaucoup moins utile.
Mara observa son visage. Les lignes sombres qui traversaient sa joue s’étaient légèrement éclaircies depuis l’examen, mais sa fatigue demeurait visible autour de l’œil droit. Il ne lui demandait pas de croire en sa bonté. Seulement de juger ce qu’il ferait, une décision après l’autre.
Elle se dirigea vers la fenêtre.
Les anciennes tours dépassaient des toits du quartier. Le jour les rendait presque banales. Leur verre avait disparu depuis longtemps, leurs façades s’ouvraient sur le ciel et des plantes poussaient dans les étages supérieurs. La nuit du bourdonnement, elles n’avaient pourtant pas ressemblé à des ruines.
— Je me suis réveillée avant l’aube, dit-elle.
Edris ne bougea pas.
— À cause d’un bruit ?
— Je ne sais pas si le bruit m’a réveillée ou si je l’ai entendu après.
— Décrivez-le.
Mara chercha une comparaison. Elle avait tenté de le faire plusieurs fois depuis cette nuit-là, mais chaque image semblait trop simple.
— Ce n’était pas vraiment dans l’air. Je le sentais dans les dents. Comme lorsqu’une conduite vibre derrière un mur, sauf qu’il n’y avait pas de direction. J’avais l’impression que le son venait de partout à la fois.
— Une voix ?
— Non.
— Des mots ?
— Non.
— Une musique ?
— Rien d’aussi organisé.
Edris hocha légèrement la tête.
— Vous étiez dans votre chambre ?
— Dans la pièce du fond. Je m’étais endormie sur le banc.
— Comme hier soir.
Mara tourna la tête vers lui.
— Comment le savez-vous ?
— Votre cou vous fait encore mal lorsque vous regardez à gauche.
Elle porta malgré elle une main à sa nuque.
— Continuez, dit-il.
— Je suis sortie dans la rue. Je pensais que la pompe avait un problème ou qu’un transformateur ancien s’était remis en marche. Les bâtiments étaient noirs. Puis une lumière bleue est apparue dans la tour la plus proche.
— À quel étage ?
— En bas d’abord.
— Combien de temps ?
— Quelques secondes. Ensuite l’étage supérieur s’est allumé, puis le suivant.
— Tous en même temps ?
— Non. L’un après l’autre.
Edris prit une feuille vierge dans le sac du commis, abandonnée sur le bord de la table, mais ne sortit pas de plume. Il la plaça simplement devant lui et traça avec son doigt plusieurs lignes invisibles.
— De bas en haut ?
— Oui.
— Toujours au même rythme ?
Mara ferma les yeux.
Elle revit les fenêtres mortes envahies par la lumière, les contours des anciens étages apparaissant l’un après l’autre comme si une présence montait dans le bâtiment.
— Je crois.
— Vous croyez ou vous savez ?
— Je n’avais pas de cloche pour compter.
— Votre métier vous oblige à estimer les distances et les intervalles.
— Mon métier ne m’oblige pas à observer des tours mortes au milieu de la nuit.
— Pourtant, vous avez remarqué l’ordre.
Mara se détourna de la fenêtre.
— Oui. Le rythme était régulier.
— Puis ?
— La tour suivante s’est allumée.
— Depuis le bas également ?
— Oui.
— Combien de bâtiments ?
— Quatre. Peut-être cinq. Le dernier était partiellement caché.
— La lumière avançait-elle d’un bâtiment au suivant comme une vague, ou plusieurs tours se sont-elles allumées ensemble ?
— Comme une vague.
Edris regarda les ruines à travers la fenêtre.
— Et personne d’autre n’est sorti ?
— Je n’ai vu personne.
— Aucune lumière dans les maisons ?
— Non.
— Aucun animal ?
Mara réfléchit.
— Les chiens ne criaient pas.
— Cela vous semble étrange ?
— Ils aboient lorsqu’une charrette passe trop vite. Cette nuit-là, rien.
— Avez-vous perdu du temps ?
— Non.
— Comment le savez-vous ?
— La première cloche a sonné peu après mon retour.
— Votre reflet vous paraissait-il normal ?
Mara hésita.
— Je ne me suis pas regardée.
— Avez-vous entendu quelqu’un vous appeler ?
— Non.
— Vu un passage qui n’existait pas auparavant ?
— Non.
— Eu l’impression d’avoir déjà vécu la scène ?
— Non.
— Pensé à quelqu’un de mort ?
Elle pensa à sa mère, au dé de cuivre qu’elle avait retrouvé le matin suivant, au banc où elle s’était assise.
— J’ai pensé à beaucoup de choses.
Edris remarqua l’évitement mais ne le poursuivit pas.
— Quand le phénomène s’est-il arrêté ?
— Après que toutes les tours se sont éteintes.
— Dans le même ordre ?
Mara rouvrit les yeux.
Elle ne s’était jamais posé la question.
— Je ne sais plus.
— Le bourdonnement s’est arrêté en même temps ?
— Peu après.
— Et vous êtes rentrée.
— Oui.
— Pourquoi n’avoir prévenu personne ?
Mara eut un rire sans amusement.
— J’aurais dû frapper aux portes et expliquer que des bâtiments abandonnés s’étaient éclairés pour moi seule ?
— Vous ne saviez pas que vous étiez seule à les voir.
— Je savais ce qu’on dirait.
— Ce que les gens disent vous importe donc.
La remarque la piqua.
— Vous avez vu ce qu’ils ont fait pour une grossesse. Imaginez ce qu’ils auraient fait avec des ruines qui s’allument.
Edris ne contesta pas.
Il regarda de nouveau les tours.
— Le bourdonnement venait-il d’elles ?
— Je le pensais.
— Et maintenant ?
Mara posa une main sur son ventre.
Le geste attira le regard d’Edris, mais il ne dit rien.
— Maintenant, je ne sais pas.
— Pourrait-il être venu de vous ?
Elle sentit son corps se raidir.
— Vous pensez que je l’ai produit ?
— Je demande où vous l’avez perçu.
— Partout.
— Ce n’est pas un lieu.
— Je vous ai dit que je le sentais dans les dents.
— Et dans votre poitrine ?
Mara chercha le souvenir sous les mots qu’elle avait utilisés jusqu’alors. Il y avait eu cette vibration basse dans sa mâchoire, mais aussi quelque chose de plus profond, presque sous le sternum. Une sensation trop vaste pour appartenir entièrement à son corps et pourtant trop proche pour venir seulement de la rue.
— Peut-être.
— Dans votre ventre ?
Elle retira sa main.
— Je ne sais pas.
Edris acquiesça comme si cette ignorance constituait une réponse valable.
— Cela ne ressemble pas à Veyre, dit-il.
— La matrone m’a raconté ce qui vous est arrivé là-bas.
— Elle ne sait pas ce qui m’est arrivé.
— Elle vous a soigné.
— Elle a soigné ce qui est revenu.
Le silence qui suivit ne possédait pas la tension de l’examen. Il avait la lourdeur plus ancienne des choses qu’une personne porte depuis trop longtemps pour savoir comment les déposer.
Mara revint près de la table.
— Comment savez-vous que je n’ai pas tout imaginé ?
— Je ne le sais pas.
— Vous avez posé toutes ces questions pour conclure cela ?
— J’ai posé ces questions pour savoir à quoi votre récit ressemble. Pas pour le transformer en certitude.
— Et à quoi ressemble-t-il ?
Edris passa le pouce contre une rayure de son gant.
— À une activation d’ancien réseau provoquée par une source que nous ne connaissons pas. À une résonance venue d’une zone trop éloignée pour être visible. À un phénomène local qui ne s’est pas stabilisé. À une hallucination sans les signes habituels. À plusieurs choses sans rapport que votre mémoire a réunies parce qu’elles se sont produites la même nuit.
— Vous avez oublié l’enfant.
— Non.
— Vous pensez que cela peut être lié.
— Oui.
— Mais vous ne voulez pas le dire.
— Je ne veux pas prétendre qu’une succession d’événements constitue une cause.
Mara se souvenait d’avoir tenu un raisonnement semblable avec le marchand de fils : être payée plus tard n’était pas la même chose que ne jamais être payée. Les différences importaient lorsqu’elles vous permettaient encore d’agir.
— Que vous a montré Veyre ? demanda-t-elle.
Le regard d’Edris se posa sur la cloche sans battant.
— Ma mère.
— Elle était avec vous ?
— Non. Elle était morte depuis quatre ans.
Il prononça cette phrase avec une assurance presque parfaite. Presque.
— J’ai entendu sa voix après deux jours dans la zone, poursuivit-il. Elle chantait une chanson qu’elle utilisait lorsque j’étais enfant. Aucun des hommes qui m’accompagnaient ne la connaissait.
— Vous l’avez suivie.
— Oui.
— La matrone a dit que les voix guidaient les gens vers de mauvais chemins.
— Elle m’a conduit jusqu’à une rue qui n’existait pas avant notre entrée. J’ai marché pendant ce qui m’a semblé être une heure. Les autres m’ont retrouvé à moins de vingt pas du camp.
Edris passa sa main droite sur la partie sombre de son visage.
— Dans mon premier souvenir, ma mère est morte dans son lit. J’étais assis à côté d’elle. Elle m’a demandé d’ouvrir la fenêtre parce qu’elle ne voulait pas que sa dernière respiration reste enfermée dans la chambre.
Mara attendit.
— Dans le second, elle est entrée à Veyre avec moi. Elle portait le même manteau que le jour de son enterrement. Je me souviens de l’avoir perdue près d’une porte rouge.
— Lequel est vrai ?
— Pendant longtemps, j’aurais répondu le premier.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je sais seulement lequel existait avant la zone.
— Ce devrait être suffisant.
— Cela devrait.
Edris ouvrit les doigts de sa main droite, puis les referma lentement.
— La mémoire n’est pas un registre. Elle ne conserve pas la vérité parce qu’on l’a écrite en premier. Si vous la revivez assez souvent, une chose fausse peut prendre la place exacte d’une chose vraie.
— Vous croyez pourtant ce que je vous raconte.
— Je crois que vous avez vécu quelque chose dont vous avez peur. Cela ne signifie pas que chaque détail appartient au monde extérieur.
Mara ne se sentit ni crue ni mise en doute. Pour la première fois depuis le début de cette histoire, quelqu’un semblait accepter que les deux puissent être vrais en même temps.
Edris tira enfin une plume de son sac.
— Voulez-vous que j’inscrive cette nuit dans le rapport ?
Mara regarda les tours.
Les signaler pouvait forcer l’intendance à envoyer des hommes dans les ruines, à prévenir d’autres domaines ou à fermer les rues voisines. Cela pouvait aussi attirer un ordre religieux, des soldats, des collecteurs de fragments et tous ceux qui avaient appris à transformer les zones en pouvoir.
L’atelier se remplirait de témoins.
La Liseuse serait saisie.
Son enfant deviendrait une destination.
— Non, dit-elle.
Edris posa la plume.
— Vous en êtes certaine ?
— Non.
— Cela me suffit.
— Vous ne trouvez pas cela dangereux ?
— Si.
— Et vous acceptez quand même ?
— Je n’ai constaté aucun danger immédiat dans ces bâtiments. Je n’ai pas entendu le bourdonnement. Je n’ai pas vu les lumières. Je peux signaler un récit invérifiable ou attendre d’avoir quelque chose à vérifier.
— Vous allez attendre.
— Avec votre accord.
Mara pensa à la matrone. Elle comprit alors la différence exacte entre les deux gestes. Le secret demeurait peut-être une erreur, mais cette erreur lui appartenait désormais.
Edris commença à écrire.
Son rapport fut plus court que Mara ne l’aurait cru.
Il y inscrivit l’absence de contamination correspondant aux zones connues, la stabilité médicale de la grossesse, la réaction non classée observée pendant le protocole et l’absence de justification pour un confinement. Il recommanda une surveillance régulière ainsi qu’un second examen plus tard dans la grossesse.
Ni la Liseuse ni les tours n’apparurent sur la page.
* * *
Dame Alwen reçut le rapport avant la troisième cloche.
La réunion eut lieu dans une petite pièce attenante à la salle des contrats. Sorel y représentait le registre. La matrone s’était installée près de la fenêtre, tandis que Mara et Edris restaient debout devant la table.
Dame Alwen lut deux fois la conclusion.
— Vous affirmez donc que cette grossesse est sans danger ?
— J’affirme que je n’ai trouvé aucune preuve de danger, répondit Edris.
— Cela revient au même pour la décision que nous devons prendre.
— Non.
La représentante posa le document.
— Quelle différence proposez-vous d’inscrire ?
— La différence entre ce que je sais et ce que vous souhaitez annoncer.
Sorel toussa discrètement.
Dame Alwen le regarda, puis revint à Edris.
— Recommandez-vous son confinement ?
— Non.
— Son expulsion ?
— Non.
— L’interruption de son activité ?
— Certainement pas.
— Et si la réaction observée se reproduit ?
— Vous me faites prévenir.
— Vous comptez rester dans le domaine ?
— Quelques jours.
Mara tourna la tête vers lui. Il ne lui avait rien dit.
Dame Alwen reprit le rapport.
— Les contrats privés restent autorisés. Le contrat du conseil hydraulique également. Les commandes cérémonielles de l’intendance demeurent suspendues jusqu’au prochain examen.
Mara sentit la perte de la veste se refermer une seconde fois autour d’elle, moins douloureuse qu’au premier jour mais toujours réelle.
— Pour quelle raison ? demanda-t-elle.
— Parce que l’absence de preuve de danger ne fera pas disparaître les rumeurs avant la cérémonie, répondit dame Alwen.
Au moins ne prétendait-elle pas que la décision venait d’un mécanisme sans visage.
— Ma réputation vous coûte plus cher que mon travail, dit Mara.
— Pour le moment, oui.
La franchise avait quelque chose de brutal, mais Mara préférait presque cette réponse aux formules du commis.
Sorel apposa le sceau du registre. Dame Alwen ajouta celui de l’intendance. Edris refusa d’apposer le sien avant qu’une copie soit remise à Mara.
Lorsque la réunion prit fin, la matrone s’approcha d’elle.
— Tu es libre de rentrer.
— Je l’étais déjà.
— Pas pour eux.
Mara regarda la vieille femme. Une part de sa colère demeurait, mais elle n’occupait plus tout l’espace entre elles.
— La Liseuse est-elle toujours au dispensaire ?
— Oui.
— Ne l’utilisez plus sans moi.
La matrone hocha la tête.
— D’accord.
Ce n’était pas un pardon.
C’était un premier point repris dans une couture défaite.
* * *
Edris attendit Mara devant le bâtiment.
— Vous restez quelques jours, dit-elle.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je veux voir les tours.
— Elles ne figurent pas dans votre rapport.
— Le registre n’est pas propriétaire de toutes mes questions.
Ils marchèrent jusqu’au bord de la place. De là, les anciennes structures formaient une ligne brisée au-dessus des maisons.
— Vous comptez y entrer ? demanda Mara.
— Pas encore.
— Alors que voulez-vous voir ?
— L’ordre des bâtiments. Les anciennes connexions. Les accès souterrains possibles. L’endroit depuis lequel vous les avez observés.
— Depuis mon atelier.
— Montrez-le-moi ce soir.
Mara s’arrêta.
— Ce soir ?
Edris leva les yeux vers les tours. Le jour était encore haut, mais leurs ombres atteignaient déjà les premières toitures du quartier.
— Pas avant la nuit.
— Pourquoi ?
Il resserra une attache de son gant, puis une seconde.
— Parce que vous les avez vues s’allumer la nuit.