Chapitre 9
Chapitre 9
Mara regretta d’avoir accepté avant même que le soleil commence à descendre.
Edris lui avait demandé de lui montrer les tours depuis l’endroit exact où elle les avait vues s’allumer. Il n’avait pourtant précisé ni ce qu’il espérait observer ni combien d’heures il comptait passer devant sa fenêtre. Mara avait découvert trop tard que, pour un homme habitué aux zones, « attendre la nuit » ne constituait pas une durée suffisamment précise pour mériter davantage d’explications.
Elle termina le quatrième panneau du conseil peu avant la dernière cloche de l’après-midi.
La couture lui avait pris plus de temps que les précédentes. Son dos se raidissait lorsqu’elle restait trop longtemps penchée sur la table, et l’odeur de l’huile protectrice, qu’elle avait utilisée toute sa vie sans y penser, lui soulevait désormais l’estomac. Elle dut ouvrir les volets malgré le froid et travailler près de la fenêtre.
Son ventre ne se voyait toujours presque pas sous ses vêtements. Pourtant, son corps semblait déjà occupé par une personne qui modifiait les règles sans lui demander son avis.
Elle posa la dernière attache, vérifia deux fois la tension du maillage, puis inscrivit la date sur le contrat.
Il ne restait plus qu’un panneau.
Trois pièces d’argent se trouvaient donc à une journée de travail, à condition qu’Ors ne découvre pas un nouveau défaut mesurant moins d’un demi-doigt.
On frappa au moment où Mara repliait le tissu.
Edris entra le premier. Ors le suivait en portant un rouleau plus large que son propre torse, maintenu par trois sangles de cuir. Une extrémité du document raclait le montant de la porte.
— Tournez-le, dit Mara.
Ors pivota vers la gauche.
Le rouleau heurta une étagère.
— Dans l’autre sens.
Il pivota vers la droite.
Cette fois, ce fut Edris qui dut se plaquer contre le mur.
— Vous avez déjà transporté un objet à l’intérieur d’un bâtiment ? demanda-t-il.
— Plusieurs bâtiments.
— Entiers ?
Ors immobilisa le rouleau.
— Votre question manque de précision.
Mara saisit une extrémité et les aida à déposer le document sur la table. Lorsqu’Ors défit les sangles, le rouleau se déroula brusquement, renversant une boîte de craie et projetant deux attaches de cuivre sur le sol.
Edris observa la carte qui occupait presque toute la surface.
— Elle est fiable ?
— Non, répondit Ors.
Edris attendit la suite.
Elle ne vint pas.
— Pourquoi l’avoir apportée ?
— Les deux autres le sont moins.
Mara ramassa les attaches.
— Vous avez donc choisi votre meilleur mauvais plan.
— Exactement.
— Cela me rassure, dit Edris.
— Ce n’était pas l’objectif.
La carte n’était pas une carte unique, mais un assemblage de documents cousus les uns aux autres. Certaines parties étaient tracées sur du parchemin récent, d’autres sur une matière blanche et lisse que Mara ne connaissait pas. Des lignes s’interrompaient brutalement à la frontière de deux fragments, tandis que plusieurs bâtiments apparaissaient sous des noms différents selon l’époque.
Des annotations avaient été ajoutées dans au moins quatre écritures.
— Ces tours étaient reliées ? demanda Mara.
Ors posa un doigt sur le groupe de bâtiments visibles depuis l’atelier.
— Probablement.
— Ce mot revient souvent chez vous.
— Les morts ont laissé des infrastructures plus durables que leurs explications.
Edris se pencha sur la carte.
— Énergie ?
— En partie.
— Communication ?
— En partie.
— Surveillance ?
— En partie.
— Vous savez quelque chose en entier ?
Ors tourna ses lentilles vers lui.
— Oui.
— Quoi ?
— Que vous posez beaucoup de questions pour un homme qui critique les réponses incomplètes.
Mara détourna la tête pour cacher son sourire.
Les tours se trouvaient à l’est du quartier, au-delà de plusieurs rues habitées et d’une ancienne voie effondrée. Ors avait marqué celles qui restaient debout, mais il ignorait la fonction exacte de la plupart. L’une avait abrité des relais de transmission. Une autre distribuait autrefois de l’énergie à un secteur plus vaste. Deux bâtiments semblaient avoir servi à des systèmes de contrôle, sans que le mot signifie encore grand-chose.
— Où étiez-vous ? demanda Edris.
Mara désigna la fenêtre.
— Près du volet gauche.
Il se plaça à l’endroit indiqué et regarda dehors. La lumière du soir commençait à rougir les pierres. Les tours apparaissaient entre les cheminées et les toitures, certaines presque entièrement visibles, d’autres réduites à une ligne sombre.
— Montrez-moi l’ordre.
Mara prit une craie et marqua cinq points sur la carte.
— Celle-ci d’abord. Puis celle-là.
— Vous êtes certaine ?
— Oui.
Elle indiqua la troisième, hésita sur la quatrième, puis traça un cercle autour d’une partie cachée par une maison.
— La dernière était probablement ici, mais je ne voyais que ses étages supérieurs.
Edris relia les marques d’un doigt.
— Cela suit la distance depuis votre fenêtre.
— Non, dit Mara.
Les deux hommes se tournèrent vers elle.
Mara reprit les points un à un.
— Celle-ci paraît plus proche parce qu’elle est plus grande. Mais cette tour est derrière l’ancienne voie. La lumière est passée devant elle avant d’y revenir.
Edris observa le plan.
Ors inclina la tête.
— Votre estimation est correcte.
— Vous pouviez le voir avant que je le dise ?
— Oui.
— Et vous attendiez quoi ?
— De savoir si vous le pouviez également.
Mara posa la craie.
— Vous et Edris vous entendez mieux que vous ne le pensez.
— Je refuse cette conclusion, dit Edris.
— Elle est pourtant fondée sur une observation reproductible, répondit Ors.
Ils passèrent l’heure suivante à reconstruire la scène. Mara tendit des fils entre la fenêtre et les marques de la carte afin de représenter les angles de vue. Elle noua de petits morceaux de tissu aux endroits où les bâtiments masquaient les tours. Edris nota les intervalles dont elle se souvenait. Ors corrigea deux dates, trois dimensions et une erreur inscrite sur le plan par un technicien mort depuis plus d’un siècle.
— Vous avez connu celui qui a écrit cela ? demanda Mara.
— Oui.
— Il se trompait souvent ?
— Rarement.
— Alors pourquoi corrigez-vous tout ?
— Parce qu’il est mort et ne peut plus protester.
Lorsque le soleil disparut, Ors fixa une petite plaque contre le rebord de la fenêtre. L’instrument comportait une aiguille mobile, plusieurs graduations effacées et un disque de verre trouble.
— Qu’est-ce que cela mesure ? demanda Edris.
— Les variations électriques.
— Est-il fiable ?
Ors ne répondit pas immédiatement.
— Vous allez encore dire que non, devina Mara.
— Il est cohérent.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non.
Edris posa son carnet sur la table.
— J’aime cet appareil. Il partage les qualités essentielles de l’administration.
Ors tourna vers lui ses lentilles.
— Il produit au moins des mesures.
La nuit tomba lentement sur le quartier.
Ors resta jusqu’à la première heure de veille. Il vérifia les conduites proches, observa la plaque et inscrivit plusieurs chiffres sur un morceau de tissu, faute de papier disponible. Rien ne changea.
Aucune tour ne s’alluma.
Aucun bourdonnement ne traversa les murs.
Après avoir confirmé que l’appareil mesurait exactement les mêmes variations ordinaires que les nuits précédentes, Ors se prépara à partir.
— Vous ne restez pas ? demanda Mara.
— Le réseau d’eau possède également des comportements inquiétants, mais il a l’avantage de fuir de manière visible.
Il désigna la carte.
— Ne déplacez pas les coutures.
— Ce sont mes fils.
— Les informations qu’ils représentent ne le sont pas.
Edris leva les yeux de son carnet.
— À qui appartiennent-elles ?
Ors réfléchit.
— À la prochaine personne qui découvrira que nous nous sommes trompés.
Il quitta l’atelier.
Mara referma la porte et éteignit la lampe. Edris avait insisté pour que la pièce reste aussi sombre que la nuit du phénomène. Seules quelques braises rougeoyaient dans le poêle.
L’atelier changea de forme.
Les rouleaux de tissu devinrent des silhouettes immobiles. Les aiguilles posées près de la fenêtre attrapaient parfois un reflet de lune, assez bref pour ressembler à un mouvement. Les panneaux du conseil, empilés contre le mur, formaient une masse sombre qui aurait pu contenir n’importe quoi.
Au-dehors, la ville se vida progressivement de ses bruits.
Une porte claqua.
Quelqu’un appela un chien.
Une charrette passa dans la rue voisine, puis son grincement s’éloigna jusqu’à disparaître.
Edris s’installa près de la fenêtre. Il n’avait sorti aucun objet de Veyre, ni son verre noir, ni le bol, ni les anneaux métalliques. Il se contentait d’observer et d’écrire.
— Vous n’utiliserez pas votre pouvoir ? demanda Mara.
— Non.
— Pourquoi ?
— Si quelque chose se produit, je veux savoir que je ne l’ai pas provoqué.
Mara s’assit sur le banc de sa mère.
— Et si rien ne se produit ?
— Nous saurons que rien ne s’est produit cette nuit.
— Voilà une connaissance précieuse.
— Davantage que beaucoup de certitudes.
Il nota l’heure approximative, puis écrivit plusieurs mots en haut de la page. Mara ne distinguait pas toute la phrase, seulement son nom.
— Pourquoi l’écrire encore ?
Edris baissa les yeux vers le carnet.
— Mara Venn. Atelier de couture. Observation des tours de l’est.
— Je vois ce qui est écrit.
— Alors pourquoi demander ?
— Parce que vous savez où vous êtes.
— Pour le moment.
Sa voix n’avait pas changé, mais le froid qui entra par la fenêtre sembla soudain plus vif.
Edris poursuivit :
— Les souvenirs les plus fragiles ne disparaissent pas toujours en premier. Parfois, une chose évidente se détache sans prévenir. Un nom. Une direction. La raison pour laquelle on est entré dans une pièce.
— Et vos notes empêchent cela ?
— Non. Elles permettent à l’homme qui découvre la page de reprendre là où l’autre s’est arrêté.
Mara regarda la petite cloche sans battant contre sa poitrine.
— Cela vous est déjà arrivé ?
— Oui.
— De ne plus savoir pourquoi vous étiez quelque part ?
— Une fois, je me suis réveillé à côté d’une rivière avec trois jours de notes dans ma poche. D’après mon écriture, j’avais décidé de suivre le courant jusqu’à sa source.
— Pourquoi ?
— La dernière page disait seulement : mauvaise idée.
— Cela ne vous a pas aidé.
— Si. Je suis parti dans la direction opposée.
Mara ne sut pas s’il plaisantait.
Avec Edris, l’incertitude faisait parfois partie de l’humour.
Les heures passèrent.
Ils parlèrent peu. Edris vérifiait régulièrement la plaque d’Ors, l’horizon et ses propres mains. Mara essaya d’avancer une petite réparation près du poêle, mais l’obscurité rendait le travail inutilement difficile.
Elle finit par poser l’aiguille.
Aucune lumière n’apparaissait dans les tours.
Au début, elle en fut soulagée. Puis, à mesure que la nuit demeurait parfaitement ordinaire, une autre sensation s’installa. Une gêne, presque une humiliation.
Edris avait traversé plusieurs jours de route. Il avait utilisé un protocole qui lui avait coûté un souvenir. Ors avait déroulé des siècles de mauvais plans sur sa table.
Et la nuit ne leur donnait rien.
— Vous pensez que j’ai imaginé tout cela, dit-elle.
Edris ne quitta pas la fenêtre des yeux.
— Non.
— Vous pourriez au moins attendre que je termine la question.
— Vous n’alliez pas en poser une. Vous alliez prononcer ma réponse à ma place.
Mara se tut.
Il reprit :
— Une nuit silencieuse ne réfute pas une nuit qui ne l’était pas.
— Elle ne la confirme pas non plus.
— Exactement.
— Cela ne vous dérange pas ?
— Beaucoup.
— Vous n’en avez pas l’air.
— J’ai appris à ne pas considérer l’irritation comme une méthode.
Mara se leva et rejoignit la carte. Elle suivit du doigt l’ordre des tours, comme elle l’avait fait plusieurs fois dans l’après-midi.
Première.
Deuxième.
Troisième.
La distance ne correspondait pas.
La hauteur non plus.
Elle observa les annotations d’Ors, les chiffres presque effacés et les marques de maintenance placées près de chaque bâtiment.
— Ces nombres, dit-elle. Que représentent-ils ?
Edris approcha la lampe sans l’allumer.
— Ors a parlé de sections du réseau.
— Regardez.
Mara montra la première tour. Près de sa base figurait un symbole suivi d’un nombre.
La seconde portait le nombre précédent.
Puis la troisième.
Edris se pencha.
— L’ordre descend.
— Les lumières suivaient ces marques.
— En sens inverse de la numérotation.
Mara déplaça un fil sur la carte. La ligne ne reliait pas les bâtiments selon leur position, mais selon une succession technique notée dans les marges.
Ils suivirent le tracé.
Il passait d’une tour à l’autre, puis quittait les ruines et revenait vers le quartier habité. La dernière portion disparaissait sous un fragment de plan plus récent, là où plusieurs maisons et le dispensaire avaient été construits sur les fondations d’anciens bâtiments.
Edris posa un doigt à cet endroit.
— Le signal ne semblait pas partir du village vers les tours.
— Il revenait ici.
— Quelque chose a parcouru un réseau existant.
— Quelque chose ?
— Une variation. Une décharge. Une réaction en chaîne.
— Vous évitez le mot que vous pensez.
— Je n’ai pas de mot à éviter. Seulement des mots trop grands pour les preuves disponibles.
Mara regarda la marque placée près du dispensaire.
La Liseuse.
Le point de lumière.
La cellule retirée.
Edris remarqua son silence, mais ne posa aucune question.
Ce fut ce qui la décida.
— Il y a autre chose.
Il attendit.
— Après mon examen, la matrone a retiré la cellule de la Liseuse.
— Vous me l’avez dit.
— Je vous ai dit qu’elle avait utilisé la machine. Pas ce qui s’est produit ensuite.
Mara sentit une résistance ancienne se former dans sa gorge. Cette fois, personne ne lui arrachait l’information. Aucun registre ne l’attendait. Aucun commis ne tenait de plume.
Elle poursuivit :
— L’appareil s’est rallumé alors qu’il n’avait plus de source d’énergie. Une seconde, peut-être moins. La matrone a vu un point de lumière se contracter au centre de l’écran.
Edris ne regarda pas son ventre.
Il regarda la carte.
— Quand vous l’a-t-elle appris ?
— Hier.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit pendant l’examen ?
— Parce que je venais seulement de découvrir qu’elle me l’avait caché.
— Et maintenant ?
Mara fixa le réseau de fils.
— Maintenant, je choisis de vous le dire.
Edris hocha la tête.
Il n’essaya ni de la remercier ni de donner à ce choix davantage de noblesse qu’elle ne pouvait encore en supporter.
— La machine est toujours au dispensaire ?
— Oui.
— A-t-elle été réutilisée ?
— Je lui ai demandé de ne plus le faire sans moi.
Edris rassembla lentement ses notes.
— Nous n’irons pas aux tours demain.
Mara regarda les silhouettes noires au-delà de la fenêtre.
— Vous avez changé d’avis ?
— Non. J’ai changé l’ordre des questions.
Il replia la carte jusqu’à la section du dispensaire, puis posa dessus l’attache noircie par son examen.
— Nous commencerons par la machine qui s’est réveillée pendant que vous étiez là.