Chapitre 6
Chapitre 6
La matrone fut la première à quitter la table.
Elle rassembla ses notes avec une précipitation qu’elle tenta de dissimuler sous des gestes soigneux, replia le feuillet où elle avait consigné l’examen de Mara, puis le rangea dans une poche intérieure de son manteau. Elle ne salua ni Sorel ni les représentants des cultes. Lorsqu’elle passa devant Mara, son regard glissa sur elle sans s’arrêter.
Mara la laissa atteindre la porte.
— Pourquoi ce nom vous fait-il peur ?
La vieille femme posa la main sur la poignée.
Derrière elles, les autres continuaient à discuter à voix basse. Dame Alwen demandait au gardien du registre de modifier une formulation. Frère Caël refermait sa petite croix dans sa paume tandis que l’imam Hatem cherchait une page parmi celles de son livre. Aucun ne paraissait écouter, mais le silence qui suivit la question de Mara fut trop net pour être innocent.
La matrone ouvrit la porte.
— Pas ici.
Mara la suivit.
L’air froid du matin entra sous son tablier dès qu’elles quittèrent la salle des contrats. La place administrative s’éveillait lentement autour d’elles. Un homme balayait les marches de l’intendance en poussant la poussière d’un côté à l’autre sans jamais parvenir à la faire disparaître. Deux employés transportaient une caisse de registres vers un bâtiment voisin. Plus loin, une vendeuse installait des galettes sur une planche encore couverte de farine.
La matrone marcha sans attendre Mara.
— Vous allez me répondre ? demanda celle-ci.
— Je cherche un endroit où le faire.
— Vous aviez toute une salle.
— Justement.
Elles descendirent une rue étroite entre deux anciennes façades. La partie supérieure de l’une d’elles s’était effondrée depuis longtemps, laissant apparaître des chambres ouvertes au ciel. Des oiseaux nichaient dans les armatures métalliques. En dessous, une famille avait construit une maison de bois contre ce qui restait du mur, comme si l’ancien monde avait été assez grand pour contenir le nouveau sans même le remarquer.
La matrone ralentit près d’un petit jardin abandonné.
Un bassin de pierre occupait son centre. Il n’y avait plus d’eau, seulement des feuilles mortes et une roue d’enfant brisée.
— Edris Sol est revenu de Veyre il y a sept ans, dit-elle.
— Je l’ai compris.
— Non. Tu sais seulement qu’il est revenu.
Elle s’assit sur le rebord du bassin. Mara resta debout.
— La zone de Veyre existait depuis trois mois lorsqu’un groupe a tenté de la traverser. À l’époque, personne ne savait encore que les voix qu’on y entendait ne devaient pas être suivies. On pensait que les disparus appelaient depuis l’intérieur.
— Combien sont entrés ?
— Dix-neuf.
— Combien sont revenus ?
La matrone passa les doigts sur une fissure de la pierre.
— Trois.
Mara attendit.
— L’un est mort avant le coucher du soleil. Il n’avait aucune blessure, mais son corps ne produisait plus de chaleur. Le deuxième a survécu douze jours. Il ne reconnaissait personne et répétait qu’il se trouvait encore dans la zone.
— Et Edris ?
— Il a vécu.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que je puisse te donner sans mentir.
La matrone leva enfin les yeux.
— Il est revenu avec une partie du visage transformée et la main gauche incapable de toucher la matière sans la modifier. Au début, il faisait rouiller le métal. Ensuite, il a appris à provoquer autre chose. À ralentir certaines réactions, à déplacer la chaleur, à rendre une surface plus fragile ou plus résistante pendant quelques instants.
— De la magie.
— C’est le mot que nous utilisons.
— Et il sait comment il fait ?
— Il sait comment reproduire certains gestes, certains rythmes, certaines pensées. Il ne sait pas pourquoi ils fonctionnent.
La matrone ramassa une feuille dans le bassin et la fit tourner entre ses doigts.
— Les gens imaginent qu’un mage comprend la zone qui l’a changé. En réalité, la plupart comprennent seulement comment ne pas mourir de ce qu’ils en ont rapporté.
Mara regarda la vieille femme.
— Vous l’avez soigné.
Ce n’était pas une question.
— J’ai essayé.
— C’est pour cela que vous avez eu peur dans la salle ?
— En partie.
— Quelle est l’autre partie ?
La matrone froissa la feuille sans s’en apercevoir.
Mara pensa à son hésitation pendant le témoignage. À cette phrase soigneusement construite : aucune anomalie que je puisse inscrire comme constat médical.
— Que s’est-il passé avec la Liseuse ?
La vieille femme cessa de bouger.
Mara sentit sa poitrine se serrer.
— Vous avez caché quelque chose.
— Mara…
— Quoi ?
La matrone regarda autour d’elles. Personne ne se trouvait assez près pour entendre, mais elle baissa tout de même la voix.
— Après ton départ, j’ai retiré la cellule d’alimentation.
Mara se souvenait du geste. La petite pièce cylindrique encore tiède, sortie du côté de l’appareil après que la manivelle eut cessé de tourner.
— Et ?
— La Liseuse s’est rallumée.
Le jardin parut soudain trop silencieux.
— Combien de temps ?
— Une seconde. Peut-être moins.
— Avec la cellule retirée ?
— Oui.
— Lina était là ?
— Non.
— Vous êtes certaine de l’avoir retirée ?
La matrone encaissa la question sans protester.
— Je l’ai tenue dans ma main.
Mara s’assit à l’autre extrémité du bassin.
Le bourdonnement de la nuit lointaine revint dans sa mémoire, mais il ne ressemblait plus tout à fait à un souvenir. Il avait pris la forme d’une question qu’elle avait repoussée trop longtemps et qui, désormais, trouvait partout de nouvelles manières de revenir.
— Qu’est-ce que l’appareil a montré ?
— Rien. L’écran était presque noir.
— Presque ?
— Un point de lumière au centre. Il s’est contracté une fois.
Mara porta une main à son ventre.
— Comme un battement ?
— Je ne sais pas.
— Vous l’avez pensé.
— Oui.
La réponse était si simple qu’elle fit davantage de mal que toutes les précautions précédentes.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ?
— Parce que tu venais d’apprendre que tu étais enceinte sans comprendre comment. Parce que le village commençait déjà à parler. Parce que je n’avais aucune explication à t’offrir, seulement une raison supplémentaire d’avoir peur.
— C’était à moi d’en décider.
— Oui.
La matrone ne chercha pas à se défendre.
Mara aurait préféré qu’elle le fasse. La colère s’appuie plus facilement sur une résistance que sur quelqu’un qui reconnaît la faute avant même qu’on l’accuse.
— Et vous ne l’avez pas dit au registre.
— Non.
— Pourquoi ?
— Si je l’avais inscrit, la Liseuse aurait été saisie. Le dispensaire aurait été fermé jusqu’à l’arrivée d’une commission extérieure. On t’aurait peut-être confinée dès le premier jour.
— Vous ne le savez pas.
— Non.
— Vous avez quand même choisi.
— Oui.
La matrone ouvrit la main. La feuille qu’elle avait froissée n’était plus qu’une boule brune dans sa paume.
— J’ai choisi de te laisser un peu de temps.
— Du temps pour quoi ?
— Je l’ignore.
La vieille femme contempla le bassin vide.
— Peut-être pour continuer à être Mara avant de devenir un cas que d’autres se disputeraient.
La colère de Mara ne disparut pas. Elle se déplaça seulement, comme l’eau qui trouve une fissure plus profonde.
— Edris saura-t-il ce que cela signifie ?
— Peut-être.
— Et s’il le sait ?
— Alors il faudra décider ce que nous faisons de sa réponse.
— Nous ?
La matrone tourna vers elle un visage fatigué.
— Tu peux me détester pour ce que j’ai caché. Cela ne m’empêchera pas d’être là lorsqu’il t’examinera.
Mara se leva.
— Vous n’avez pas besoin de ma permission pour décider à ma place. Vous l’avez déjà prouvé.
Elle s’éloigna avant que la vieille femme puisse répondre.
* * *
Le chemin du retour lui parut plus court que le matin, peut-être parce que personne ne l’attendait au bout pour lui demander une réponse.
La ville poursuivait sa journée sans se soucier de ce qui avait été décidé dans la salle des contrats. Un homme remplaçait les tuiles d’un toit, agenouillé au-dessus du vide avec la tranquillité de ceux qui savent que la peur ne tient pas une maison debout. Deux enfants faisaient rouler une roue fendue le long d’un mur. Devant une porte, une vieille femme secouait un tapis avec la gravité de quelqu’un qui avait appris qu’une demeure ne restait habitable qu’à condition d’en chasser régulièrement la poussière.
Mara les regarda sans ralentir.
Elle avait longtemps cru que la solidité appartenait aux choses que l’on construisait une fois pour toutes : un atelier, une réputation, une place dans le village. Sa mère lui avait laissé des murs, des outils et des clients, et Mara avait pris cet héritage pour une fondation. Elle comprenait maintenant que rien ne tenait de cette manière.
Les murs demandaient qu’on les reprît après chaque hiver. Les étoffes les plus résistantes s’usaient d’abord aux endroits que personne ne regardait. Les liens entre les gens se relâchaient sans bruit et devaient être renoués avant que la déchirure ne devienne visible.
Même la confiance, peut-être, n’était pas une pierre sur laquelle on pouvait poser sa vie. Elle ressemblait davantage à une couture : une succession de gestes minuscules, répétés sans garantie, dont la force venait moins de la perfection de chaque point que du fait qu’ils tenaient ensemble.
Lorsqu’elle ouvrit l’atelier, l’odeur du tissu, de l’huile et du pain de la veille l’accueillit sans question.
Les panneaux du conseil reposaient là où elle les avait laissés. La lumière de midi traversait les volets et tombait sur le maillage en bandes régulières. Les attaches de cuivre attendaient dans leur boîte. Le parchemin de convocation se trouvait encore au bord de la table, mais il semblait désormais appartenir à un autre lieu, comme si les mots de la salle des contrats n’avaient pas réussi à franchir entièrement le seuil.
Mara retira son manteau, noua plus fermement son tablier et passa la main sur la première couture.
Elle sentit sous ses doigts chaque point posé la veille.
Aucun n’était parfait.
Ensemble, ils tenaient.
Elle prépara le troisième panneau.
Le travail ne lui demanda pas ce qu’elle croyait. Il ne lui demanda pas si elle avait menti au sujet du bourdonnement ni si la matrone avait eu raison de la protéger contre son gré. Il exigea seulement qu’elle mesure correctement, qu’elle maintienne le maillage à distance égale et qu’elle ne tire pas trop fort sur le fil.
Ces exigences avaient quelque chose de miséricordieux.
Mara pouvait répondre à chacune d’elles.
Elle traça une ligne à la craie, la vérifia, puis en traça une seconde par-dessus. Le son léger de la matière sous sa règle accompagna sa respiration jusqu’à ce que celle-ci retrouve un rythme qu’elle n’avait pas eu depuis la salle.
À mesure que ses mains avançaient, ses pensées cessèrent de se heurter.
La Liseuse s’était rallumée.
Cette vérité restait entière, mais elle n’avait plus besoin de l’examiner sous tous les angles au même instant. Elle pouvait la poser quelque part en elle, comme on place un tissu fragile sur une étagère haute en attendant de savoir avec quel outil le reprendre.
L’enfant existait.
Pour l’instant, cela suffisait aussi.
Mara ne savait pas encore si elle l’aimait. Cette pensée lui avait paru monstrueuse lorsqu’elle l’avait formulée pour la première fois. Pourtant, elle découvrait qu’entre l’amour et son absence se trouvait un territoire plus vaste qu’on ne le disait : un endroit composé de peur, de responsabilité, de curiosité et de gestes accomplis avant même que le sentiment ait trouvé son nom.
Elle avait déjà changé sa façon de dormir.
Elle comptait ce qu’elle mangeait.
Elle posait la main sur son ventre lorsque quelqu’un parlait de danger.
Peut-être que certains attachements commençaient ainsi, non comme une lumière soudaine, mais comme une série de petites précautions auxquelles on ne pensait plus à renoncer.
Le jour descendit lentement autour d’elle.
À la quatrième cloche, Mara avait terminé le troisième panneau.
À la cinquième, elle commença le suivant.
Elle ne s’aperçut que quelqu’un observait l’atelier que lorsque l’ombre se déplaça sous la porte.
Mara leva la tête.
Lina se tenait de l’autre côté de la fenêtre, mais elle n’entra pas. Elle désigna du doigt la rue derrière elle, puis s’éloigna pour laisser le passage.
Des roues approchaient sur les pierres.
Le bruit ne ressemblait pas à celui d’un grand convoi, seulement à celui d’une petite voiture ayant parcouru trop de routes. Deux chevaux avançaient lentement entre les maisons. Des protections épaisses leur couvraient les oreilles, et des bandes de tissu étaient nouées autour de leurs yeux afin de limiter leur vision sur les côtés.
Un garde marchait devant eux. Un autre suivait à l’arrière.
Aucune foule ne les accompagnait, mais les habitants sortaient sur les seuils à leur passage.
Certains se signaient.
D’autres murmuraient des prières.
Un enfant courut vers la voiture avant que son père le rattrape par le col.
Mara resta près de sa table.
La voiture s’arrêta devant l’ancienne auberge, à quelques maisons de l’atelier.
L’homme qui en descendit n’avait rien d’un prophète.
Il posa d’abord un pied au sol, puis attendit quelques secondes avant de déplacer le reste de son corps, comme si chaque mouvement devait être négocié avec une douleur ancienne. Son manteau était couvert de poussière. Ses bottes avaient été réparées plusieurs fois, et un morceau de corde maintenait l’une des boucles de son sac.
La partie gauche de son visage avait la couleur sombre du verre fumé. De fines lignes noires descendaient de sa tempe jusque sous son col, trop régulières pour être des cicatrices ordinaires. Sa main gauche était enfermée dans un gant de métal relié à son avant-bras par plusieurs tubes contenant un liquide clair.
Autour de son cou pendait une petite cloche sans battant.
Un représentant de l’intendance sortit de l’auberge et s’avança pour l’accueillir.
— Maître Sol, nous avions préparé la salle pour l’examen.
Edris leva les yeux vers le ciel, puis vers les chevaux.
— Aujourd’hui ?
— La situation exige…
— La situation exigera encore quelque chose demain.
Sa voix était rauque, mais calme.
— Le trajet depuis Veyre dure quatre jours, poursuivit-il. Je n’utilise pas ce que j’ai rapporté de là-bas lorsque mes mains tremblent.
Le représentant observa le gant métallique.
— Nous pensions qu’un premier constat…
— Vous pensiez que je serais un outil dès que je descendrais de la voiture.
L’homme de l’intendance se raidit.
Edris ne parut pas chercher à l’offenser. Il semblait seulement trop fatigué pour envelopper ses phrases.
— Demain matin, dit-il. Après avoir dormi.
Son regard glissa le long de la rue.
Il s’arrêta sur l’atelier.
Mara ne bougea pas.
À cette distance, elle distingua son œil droit, ordinaire malgré les cernes, et le gauche, dont la pupille semblait noyée dans une teinte pâle.
Edris la regarda quelques secondes.
Puis son attention descendit vers le tablier qui ne révélait encore rien.
Le garde lui murmura quelque chose.
— C’est elle ? demanda Edris.
Le représentant acquiesça.
L’arpenteur tourna de nouveau les yeux vers Mara.
Aucune lumière ne traversa l’air. Aucun objet ne vibra. Rien ne se produisit que le village puisse transformer immédiatement en miracle.
Pourtant, la main enfermée dans le gant métallique se referma lentement.
— Demain matin, répéta-t-il.
Son regard resta sur Mara.
— Et personne ne la touche avant moi.