Chapitre 5
Chapitre 5
Il restait quatre panneaux.
Mara termina le deuxième bien après la dernière cloche, lorsqu’il n’y eut plus dans la rue que le vent, le craquement des enseignes et le bruit irrégulier de son aiguille traversant le maillage. Elle savait qu’elle aurait dû dormir. La première cloche viendrait vite, et la salle des contrats se trouvait à l’autre bout du quartier administratif.
Pourtant, chaque point achevé repoussait la convocation de quelques secondes.
Tant qu’elle cousait, le problème avait une largeur, une tension et un nombre précis d’attaches. Le fil devait entrer à un endroit et ressortir à un autre. Une erreur pouvait être défaite.
Le parchemin posé au bord de la table n’offrait aucune prise semblable.
Elle finit par s’endormir sur le banc de sa mère, un bras replié sous sa tête. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, une lumière grise filtrait déjà entre les volets.
La première cloche n’avait pas encore sonné.
Mara se leva avec une douleur dans la nuque et un goût de fer dans la bouche. Elle se lava rapidement dans une bassine, rattacha ses cheveux et choisit la robe la plus sombre qu’elle possédait. Elle hésita devant son tablier de travail.
Le porter montrerait qu’elle était venue comme couturière, non comme accusée.
Le laisser ferait peut-être croire qu’elle prenait la réunion au sérieux.
Elle le noua autour de sa taille.
Avant de partir, elle posa la main sur le panneau terminé. Le travail était solide. Il le resterait, quelle que soit la décision prise dans la salle.
Cette pensée l’accompagna jusqu’au centre du village.
Les rues étaient presque vides. Quelques boulangers ouvraient leurs volets, et des ouvriers se dirigeaient vers les conduites hautes avec leurs outils sur l’épaule. Deux femmes saluèrent Mara par habitude, puis semblèrent regretter leur geste.
Elle continua sans ralentir.
La salle des contrats occupait le rez-de-chaussée d’un ancien bâtiment dont les étages supérieurs s’étaient effondrés bien avant la naissance de sa grand-mère. La façade avait été consolidée par des piliers de pierre, mais on distinguait encore, au-dessus de la porte, des lettres métalliques privées de la moitié de leurs signes.
Personne ne savait ce qu’elles avaient autrefois annoncé.
À l’intérieur, les habitants du domaine renouvelaient les baux, enregistraient les dettes, contestaient les héritages et juraient de respecter les décisions du conseil. Les mariages civils y étaient également inscrits, tout comme les décès lorsqu’aucun corps ne pouvait être rendu à la famille.
Mara y était venue deux fois.
La première pour déclarer la mort de sa mère.
La seconde pour faire reconnaître l’atelier à son nom.
Elle n’avait jamais imaginé y revenir pour expliquer l’existence d’un enfant.
Le commis l’attendait devant la porte. Il tenait une tablette contre sa poitrine et ne parut ni surpris ni soulagé de la voir.
— Vous êtes à l’heure.
— J’aurais préféré ne pas l’être.
Il ouvrit la porte.
La salle avait été construite pour contenir davantage de monde que le village n’en comptait désormais. Son plafond disparaissait dans l’ombre, soutenu par des poutres récupérées sur plusieurs bâtiments. Les murs étaient couverts de plaques, de rouleaux et de copies de contrats anciens protégés derrière du verre trouble.
Au fond, trois textes occupaient une place particulière.
Le premier reconnaissait les droits d’eau des villages.
Le deuxième fixait les limites du domaine après la dernière guerre locale.
Le troisième accordait aux androïdes résidents le droit de posséder, transmettre et administrer des biens sans tuteur humain.
Mara avait toujours trouvé étrange que le droit de posséder sa propre vie doive être écrit sur un mur.
Ce matin-là, cinq personnes étaient assises derrière une longue table.
Le gardien du registre, Sorel, occupait le centre. C’était un homme maigre, aux mains couvertes de taches d’encre, que Mara avait vu vieillir derrière les mêmes piles de documents. À sa droite se trouvait dame Alwen, représentante de l’intendance, vêtue d’une tunique brune portant l’emblème de la maison dirigeante.
Frère Caël était assis plus loin, le dos droit, les mains jointes autour d’une petite croix de bois. Ses cheveux avaient presque entièrement blanchi depuis son retour des frontières du nord.
L’imam Hatem portait une robe simple sous un manteau de voyage. Il avait posé devant lui un livre relié de cuir dont les pages dépassaient de manière irrégulière, comme si plusieurs ouvrages avaient été réunis en un seul.
La matrone se tenait à l’extrémité de la table.
Elle regarda Mara entrer, puis baissa les yeux.
Une chaise avait été placée seule face à eux.
Mara s’assit.
Le commis referma la porte et resta près du mur.
Sorel lissa la feuille devant lui avant de parler. Ce geste banal irrita Mara davantage qu’il ne l’aurait dû. Tout semblait avoir trouvé sa place dans la salle : les sceaux, les chaises, les livres, les mains posées sur la table.
Tout, sauf elle.
— Mara Venn, commença-t-il, cette comparution n’est pas un procès.
— Alors pourquoi suis-je seule de ce côté ?
Dame Alwen échangea un regard avec le gardien.
— La disposition est ancienne, répondit Sorel. Elle est utilisée pour toute personne appelée à fournir une déclaration.
— Même lorsqu’elle n’est pas accusée.
— Même dans ce cas.
Il trempa sa plume dans l’encre.
— Vous êtes libre de demander une interruption à tout moment. Vous êtes également libre de ne pas répondre à une question. Toutefois, un refus pourra être inscrit au registre et pris en compte dans la décision finale.
— Libre, donc.
Sorel eut la décence de ne pas confirmer.
Il lui demanda son nom, son âge, son métier et son adresse. Mara répondit. Chaque information fut répétée à voix haute puis inscrite, comme si les connaître depuis vingt ans ne suffisait plus.
Ensuite vinrent les dates.
La matrone avait estimé la grossesse à onze semaines. Sorel voulut savoir quand Mara avait constaté ses dernières règles, si leur absence l’avait inquiétée et si elle avait souffert d’autres symptômes avant les nausées.
Mara répondit aussi précisément qu’elle le pouvait.
Il lui demanda si un homme avait dormi dans son logement au cours des quatre derniers mois.
— Non.
— Était-il possible que vous ayez reçu quelqu’un sans qu’il passe la nuit ?
— Non.
— Quelqu’un possède-t-il une seconde clé de l’atelier ?
— Lina en avait une pour les jours où elle arrivait avant moi.
Sorel leva les yeux.
— L’apprentie ?
— Oui.
— D’autres personnes ?
— Ors peut ouvrir la serrure.
Dame Alwen se redressa légèrement.
— Maître Ors possède une clé ?
— Il n’en a pas besoin. La serrure vient d’un ancien dépôt qu’il a aidé à restaurer.
Sorel écrivit quelque chose.
— Est-il déjà entré sans votre autorisation ?
— Non.
— En êtes-vous certaine ?
Mara le regarda.
— Vous pensez qu’un androïde vieux de plusieurs siècles est entré chez moi pour me rendre enceinte sans que je le remarque ?
Frère Caël déplaça une main devant sa bouche. Hatem baissa les yeux vers son livre, mais Mara vit ses épaules bouger.
Sorel, lui, resta sérieux.
— Je cherche à établir qui pouvait accéder au lieu.
— Alors écrivez que la moitié du village pourrait casser cette porte avec une pierre.
Dame Alwen intervint avant qu’il poursuive.
— Avez-vous quitté le village au cours des trois derniers mois ?
— Je suis allée jusqu’aux fermes de l’ouest pour livrer deux manteaux.
— Avez-vous dormi sur place ?
— Une nuit chez les Varel.
— Étiez-vous seule dans la pièce ?
Mara sentit la chaleur lui monter au visage.
— Leur grand-mère dormait à deux pas de moi et ronflait assez fort pour réveiller les morts. Vous pouvez la convoquer si elle entend encore quelque chose.
La représentante de l’intendance conserva un ton calme.
— Nous devons envisager toutes les explications ordinaires avant d’en chercher d’autres.
— Les explications ordinaires semblent toutes commencer par l’idée que je mens.
— Elles commencent par l’idée que la mémoire humaine est imparfaite.
— La vôtre aussi ?
Dame Alwen ne répondit pas immédiatement.
— Oui, dit-elle finalement. La mienne aussi.
Cette réponse, prononcée sans colère, désarma Mara plus qu’une réprimande.
Sorel reprit l’interrogatoire.
Il demanda si elle avait consommé des remèdes inconnus, manipulé des substances provenant des ruines ou utilisé une machine ancienne autrement que pour son travail.
— La Liseuse, répondit Mara. Mais vous le savez déjà.
La matrone releva la tête.
— Elle a été utilisée après le début supposé de la grossesse, précisa-t-elle. Elle ne peut pas en être la cause.
Sa voix était ferme, mais ses doigts serraient le bord de sa manche.
Mara observa ce geste.
Quelque chose dérangeait la vieille femme. Pas seulement la grossesse. Pas seulement la réunion.
— Êtes-vous passée près d’une zone ? demanda Sorel.
— Non.
— Même à distance ?
— Tout le monde vit à distance d’une zone maintenant.
— Avez-vous entendu un bourdonnement ?
Mara sentit son ventre se contracter.
La nuit des lumières bleues revint avec une netteté brutale : les tours mortes, les étages s’allumant l’un après l’autre, le son bas qui semblait vibrer dans ses dents.
Elle avait déjà menti à la matrone.
Le mensonge lui avait paru facile.
Dans la salle, sous le regard de cinq personnes, il devint plus lourd.
— Pas près d’une zone, répondit-elle.
La plume de Sorel s’arrêta.
— Ce n’était pas exactement ma question.
Mara soutint son regard.
— Les conduites bourdonnent. Les anciens transformateurs aussi. La pompe fait un bruit différent chaque hiver. Vous devrez être plus précis.
Ce fut frère Caël qui parla.
— Avez-vous entendu un son sans source identifiable, Mara ?
Sa voix n’avait rien de menaçant. Elle était même plus douce que dans ses sermons.
Cela rendit la question plus difficile.
— Non.
Le mot sortit proprement.
La matrone baissa de nouveau les yeux.
Sorel nota la réponse.
Mara comprit alors que la vieille femme savait qu’elle mentait, ou du moins qu’elle soupçonnait quelque chose. Pourtant, elle ne dit rien.
— Nous allons entendre le constat médical, annonça le gardien.
La matrone se leva sans quitter sa place.
Elle expliqua les nausées, l’absence de saignement, les deux examens et les mesures fournies par la Liseuse. Elle confirma la présence d’un seul fœtus vivant, âgé d’environ onze semaines.
— Et le second battement ? demanda dame Alwen.
— Celui du fœtus.
— Vous en êtes certaine ?
— Autant qu’une matrone peut l’être avec un appareil vieux de plusieurs siècles et réparé par des gens qui ne l’ont pas construit.
— Avez-vous observé une anomalie ?
Un silence très bref suivit la question.
La matrone regarda Mara.
— Aucune anomalie que je puisse inscrire comme constat médical.
Ce n’était pas une réponse.
Sorel sembla le remarquer, mais frère Caël intervint avant lui.
— Cela signifie-t-il qu’il y en a eu une autre ?
— Cela signifie que les vieilles machines produisent parfois des résultats que je ne peux pas interpréter, répondit la matrone. Je ne condamnerai pas une femme sur la base d’un appareil qui confond encore certaines cicatrices avec des organes.
Mara aurait dû se sentir défendue.
Au lieu de cela, elle pensa à la manière dont la matrone avait serré sa manche.
Frère Caël ouvrit les mains sur la table.
— Depuis dix ans, nous avons vu des choses impossibles devenir réelles. Des hommes sont entrés dans des zones et en sont revenus capables d’allumer une flamme sans pierre. D’autres ont entendu la voix de leurs morts avant de disparaître. Nous ne pouvons pas considérer cette grossesse comme ordinaire uniquement parce que nous craignons d’être injustes.
— La prudence n’autorise pas toutes les accusations, répondit Hatem.
— Je n’ai prononcé aucune accusation.
— Pas ici.
Caël se tourna vers lui.
— Je n’ai jamais appelé cet enfant par le nom que certains utilisent au marché.
— Mais vous savez qu’ils l’utilisent.
— Oui.
— Alors dites clairement qu’ils ont tort.
Le religieux chrétien regarda Mara. Son visage portait davantage de fatigue que de conviction.
— Ils parlent par peur.
— Ce n’était pas ma question.
Caël passa le pouce sur la petite croix qu’il tenait.
— Aucun texte ne permet d’affirmer que cet enfant est l’Antéchrist.
Hatem hocha lentement la tête.
— Et aucun texte ne permet de le nommer Dajjal avant même sa naissance. L’ignorance n’est pas une révélation.
Dame Alwen soupira.
— Nous ne sommes pas réunis pour trancher une prophétie.
— Pourtant, vous avez convoqué deux religieux, remarqua Mara.
La représentante de l’intendance tourna vers elle un regard qui n’était ni dur ni bienveillant.
— Parce que le village les écoutera, quelle que soit notre décision. Si nous les excluons, les rumeurs rempliront le vide.
— Elles l’ont déjà fait.
— Justement.
Pour la première fois, Mara entendit dans sa voix quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude véritable.
Dame Alwen ne craignait peut-être pas l’enfant.
Elle craignait ce que les autres feraient en son nom.
La discussion se poursuivit sans elle pendant plusieurs minutes. Ils parlèrent de surveillance médicale, de droits contractuels, de liberté de déplacement et de responsabilité du domaine. Mara écoutait des gens organiser sa vie avec des mots propres.
Frère Caël voulait un examen supplémentaire.
Hatem exigeait qu’aucune mesure religieuse ne soit imposée sans preuve.
La matrone refusait qu’on transporte Mara jusqu’à une zone ou qu’on utilise sur elle des objets rapportés de l’une d’elles.
Dame Alwen cherchait une décision que l’intendant pourrait défendre si les habitants protestaient.
Sorel écrivait.
Enfin, il posa sa plume.
— Voici la décision provisoire.
La salle se calma.
— Mara Venn reste libre de résider et de travailler dans le village. Ses contrats privés ne peuvent être annulés par l’intendance. Ses contrats publics demeurent toutefois suspendus, à l’exception de ceux liés à une nécessité vitale reconnue par un conseil autonome.
Le contrat d’Ors survivait donc.
Mara ne savait pas si elle devait en être soulagée.
— Elle devra se présenter à un contrôle médical à chaque changement de lune, poursuivit Sorel, et informer le registre de tout phénomène inhabituel. Elle ne pourra quitter le domaine plus de trois jours sans signaler son déplacement.
— Je dois demander la permission ?
— Signaler, corrigea Hatem.
Dame Alwen acquiesça.
— Aucun refus ne pourra vous être opposé sans décision écrite.
Sorel reprit :
— Enfin, l’assemblée estime qu’un examen par une personne expérimentée dans les manifestations liées aux zones est nécessaire.
La matrone se raidit.
Mara le vit.
— Quel genre de personne ? demanda-t-elle.
Dame Alwen consulta le document devant elle.
— Un arpenteur survivant, reconnu par trois domaines et par l’ordre de Saint-Veyre.
Frère Caël cessa de faire tourner sa croix entre ses doigts.
Sorel prononça le nom.
— Edris Sol a accepté de se déplacer.
La matrone baissa les yeux.
Ce fut la première chose, depuis l’entrée de Mara dans la salle, qui lui fit réellement peur.