Chapitre 4
Chapitre 4
Les matériaux du conseil arrivèrent avant la première cloche.
Mara fut réveillée par le bruit d’un chariot qu’on tirait sur les pierres devant son atelier. Elle avait dormi dans la pièce du fond, tout habillée, sans avoir pris la peine de monter jusqu’à la chambre. La veille, elle avait cru s’allonger quelques instants sur le vieux banc de sa mère.
La lampe s’était éteinte seule.
Quelqu’un frappa trois fois.
Mara ouvrit les yeux.
Les représentants du domaine frappaient trois fois.
Elle se redressa si brusquement que la pièce bascula autour d’elle. Une nausée remonta de son ventre jusqu’à sa gorge. Elle respira par le nez, attendit qu’elle passe, puis rejoignit l’atelier.
La lumière du matin traversait à peine les volets.
On frappa de nouveau.
— Mara Venn ? appela une voix d’homme. Livraison du conseil hydraulique.
Elle déverrouilla la porte.
Deux ouvriers attendaient sur le seuil. Le premier était un homme aux épaules étroites, vêtu d’une veste de travail couverte de traces de chaux. Le second était un androïde bas sur jambes, avec un torse conçu pour porter des charges et quatre doigts épais à chaque main.
Un petit chariot se trouvait derrière eux.
Il contenait deux rouleaux de toile technique, une plaque de maillage métallique, une boîte d’attaches en cuivre et plusieurs bandes de matière sombre que Mara ne reconnut pas immédiatement.
Le travailleur humain lui tendit une tablette de bois sur laquelle un document avait été fixé.
— Protection de la conduite est. Trois pièces d’argent à la livraison. Matériaux fournis par le conseil.
Mara parcourut les lignes.
Le nom d’Ors apparaissait au bas du document, accompagné de son sceau : trois conduites se rejoignant sous une goutte d’eau.
À côté figurait la marque du conseil hydraulique.
Ce n’était pas une faveur formulée entre deux personnes au bord d’un puits.
C’était un contrat.
— Vous devez vérifier les quantités, dit l’ouvrier.
Mara s’accroupit devant le chariot.
Le premier rouleau contenait une toile épaisse recouverte d’une couche isolante. Une partie était ancienne, probablement récupérée sur une installation d’avant la Chute. Le reste avait été tissé récemment avec des fibres moins régulières.
Elle passa deux doigts sur la matière.
— Cette section a pris l’humidité.
— Maître Ors a dit que vous la refuseriez.
— Il le savait et il vous l’a quand même fait apporter ?
— Il a dit que cela permettrait de vérifier que vous examiniez correctement la livraison.
Mara releva la tête.
L’ouvrier évita son regard.
L’androïde qui l’accompagnait produisit un bruit bref depuis sa grille vocale. Il pouvait s’agir d’un défaut mécanique ou d’un rire.
— Reprenez cette partie, dit Mara. Elle se délaminera au premier gel.
L’ouvrier traça une ligne sur le document.
— Un rouleau humide refusé.
Mara examina le maillage métallique. Plusieurs fils de cuivre avaient noirci, mais aucune section n’était rompue.
— Celui-là convient.
Elle ouvrit ensuite la boîte d’attaches et les compta.
— Il en manque quatre.
— Il y en a trente-deux.
— Le contrat en prévoit trente-six.
L’homme consulta la tablette.
— Trente-six, confirma-t-il.
L’androïde se pencha vers la boîte, puis ouvrit un compartiment dans son propre avant-bras. Il en sortit quatre attaches identiques et les déposa avec les autres.
— Pourquoi les aviez-vous ? demanda Mara.
— Ors, répondit-il.
Sa voix était plus aiguë que celle de l’ancien gardien.
— Il vous a demandé de les cacher ?
— Il m’a demandé de vérifier si vous comptiez.
— Et si je ne l’avais pas fait ?
— Le conseil aurait économisé quatre attaches.
Mara regarda les deux travailleurs.
— Dites à Ors que la prochaine fois, je lui facturerai le contrôle de ses propres livraisons.
— Il a dit que vous diriez cela, répondit l’homme.
Ils transportèrent les matériaux à l’intérieur.
Le rouleau refusé repartit avec le chariot. Le reste fut déposé sur la grande table, devant les étagères que les commandes retirées avaient laissées presque vides.
Avant de partir, l’ouvrier humain lui tendit une copie du contrat.
— La première vérification aura lieu dans trois jours.
— Par Ors ?
— Probablement.
— « Probablement » n’est pas écrit dans le contrat.
Il consulta de nouveau la tablette.
— Inspection par un gardien du réseau ou son représentant légal.
— Voilà qui est mieux.
L’androïde tourna ses lentilles vers elle.
— Ors avait également prévu cette réponse.
— Sortez.
Ils obéirent.
Mara referma la porte, puis resta quelques instants appuyée contre le bois.
L’atelier n’était plus vide.
Les tissus du conseil occupaient presque toute la table. Le maillage dépassait d’un rouleau et reflétait la lumière pâle du matin. Les attaches de cuivre étaient alignées dans leur boîte.
Elle avait du travail.
Pas celui qu’elle avait choisi, et pas assez pour remplacer tout ce qu’elle avait perdu.
Mais le tissu attendait ses mains plutôt que l’opinion du village.
Mara retroussa ses manches.
La protection devait entourer une section de conduite longue de neuf pas. Il ne s’agissait pas simplement de coudre une enveloppe. La toile extérieure devait résister à la pluie et au gel, tandis que le maillage intérieur maintenait une distance régulière autour du métal.
Si les deux couches se touchaient à certains endroits, l’humidité s’y accumulerait.
Si elle serrait trop les attaches, les vibrations de la conduite déchireraient les coutures.
Si elle les laissait trop lâches, les rats nicheraient à l’intérieur.
Mara mesura le premier rouleau.
Elle nota les dimensions sur une chute de tissu, recommença, puis divisa la longueur en cinq panneaux. Les anciens ouvriers avaient utilisé des nombres précis. Le conseil, lui, parlait en pas et en largeurs de main.
Il fallait traduire l’un dans l’autre.
Elle plaça le maillage sur la table, mais son estomac se contracta dès qu’elle se pencha.
Mara posa les mains sur le bois.
La nausée passa une première fois.
Puis revint plus forte.
Elle atteignit de justesse le seau derrière le rideau.
Lorsqu’elle revint, les jambes tremblantes, le tissu n’avait pas bougé. Les attaches étaient toujours alignées. Le monde continuait à attendre qu’elle accomplisse exactement ce qu’elle avait prévu.
Cette indifférence lui fit du bien.
Elle se rinça la bouche et se remit au travail.
La première découpe prit presque une heure.
Mara aurait pu aller plus vite, mais elle ne possédait qu’une seule longueur de toile en bon état. Une mauvaise coupe obligerait le conseil à chercher de nouveaux matériaux, et elle savait ce que les gens diraient alors.
Ils ne parleraient pas d’erreur.
Ils parleraient de son état.
Elle traça donc chaque ligne deux fois.
Lorsque la première cloche sonna, elle avait préparé deux panneaux.
À la deuxième, elle fixait le maillage du troisième.
Quelqu’un gratta à la porte.
Pas trois coups réguliers.
Un frottement timide, suivi d’un seul coup.
Mara continua à travailler.
— C’est moi, dit Lina.
L’aiguille s’arrêta entre les doigts de Mara.
— Je sais.
Un silence suivit.
— Je peux entrer ?
— La porte n’est pas fermée.
Lina poussa le battant.
L’apprentie portait le même tablier que la veille, mais elle avait retiré les rubans colorés de ses cheveux. Elle tenait un panier couvert par un linge.
Son regard se posa immédiatement sur les matériaux du conseil.
— On disait qu’Ors vous avait donné un contrat.
— On disait vrai.
— Trois pièces ?
Mara leva les yeux.
Lina baissa la tête.
— C’est ce que les gens racontent.
— Les gens connaissent-ils également la largeur de la conduite ?
— Non.
— Le nombre d’attaches ?
— Non.
— L’état du rouleau refusé ?
Lina serra le panier contre elle.
— Non.
— Étrange. Ils connaissent toujours la valeur du travail, mais jamais ce qu’il demande.
Mara reprit sa couture.
Lina resta près de la porte.
— Je n’ai parlé qu’à ma sœur, dit-elle.
— Ta sœur n’est pas présente.
— Elle l’a répété à une voisine.
— Qui l’a répété au boulanger.
— Je ne savais pas que cela irait aussi vite.
— Qu’est-ce que tu pensais qu’elle ferait de cette information ?
Lina ne répondit pas.
Mara tira le fil à travers les deux couches. Le maillage résista, puis céda avec un petit grincement.
— Je croyais qu’elle me conseillerait, murmura Lina.
— Sur quoi ?
— Sur ce qu’il fallait faire.
— Et qu’a-t-elle conseillé ?
— De ne plus venir ici.
Mara posa son aiguille.
Lina avait treize ans. Elle travaillait à l’atelier depuis deux années, d’abord pour balayer et porter les rouleaux, puis pour apprendre à réparer les vêtements simples.
La mère de Mara avait elle-même enseigné à la mère de Lina.
Tout, dans ce village, semblait appartenir à quelqu’un avant de vous appartenir.
Les métiers.
Les dettes.
Les peurs.
— Pourquoi es-tu venue ? demanda Mara.
Lina souleva légèrement le panier.
— Ma mère a préparé du pain.
— Je peux encore acheter du pain.
— Je sais.
— Alors pourquoi l’apporter ?
— Parce que vous n’avez probablement rien mangé.
Mara regarda le tissu couvrant le panier.
— C’est de la pitié ?
— Non.
La réponse sortit trop vite.
Mara attendit.
— Peut-être un peu, admit Lina.
— Au moins, tu ne prétends pas que c’est prévu dans un budget.
Lina releva les yeux, sans comprendre.
— Pose-le.
Elle déposa le panier sur une étagère.
— Est-ce que je travaille encore ici ?
Mara observa ses mains. Les doigts de Lina portaient de petites coupures provoquées par les aiguilles et les fils métalliques. Elle avait appris à ne plus pleurer lorsqu’elle se piquait, mais pas encore à cacher son visage lorsqu’elle mentait.
— Ta mère veut que tu reviennes ?
— Non.
— Ta sœur ?
— Non.
— Et toi ?
Lina regarda les panneaux étendus sur la table.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’ai pas fini d’apprendre.
Ce n’était peut-être pas toute la vérité.
C’était néanmoins la première réponse de la journée que Mara pouvait utiliser.
Elle désigna le maillage.
— Compte les ouvertures sur cette largeur.
Lina s’approcha aussitôt.
— Combien doivent-elles être ?
— Si je te le dis, le comptage ne sert à rien.
L’apprentie posa le doigt sur la première ouverture.
Mara reprit son aiguille.
Elles travaillèrent sans parler pendant un long moment.
Lina se trompa deux fois dans son compte. À la troisième tentative, elle annonça le bon nombre.
— Marque chaque douzième ouverture, dit Mara.
— Avec la craie bleue ?
— La blanche. Le bleu disparaît sur ce métal.
Lina prit la craie.
Les gestes familiers reprirent leur place dans l’atelier : le frottement du tissu, le cliquetis des attaches, les pas autour de la table. Pendant presque une heure, Mara put imaginer que rien n’avait changé.
Puis deux femmes passèrent devant la fenêtre.
Elles ralentirent lorsqu’elles virent Lina travailler.
L’une murmura quelque chose.
Lina fit semblant de ne pas les remarquer, mais sa main glissa et la craie traça une ligne de travers.
Mara lui tendit un chiffon.
— Efface et recommence.
— Je suis désolée.
— Pour la ligne ou pour les femmes ?
Lina frotta le métal.
— Les deux.
— La ligne suffit.
À la troisième cloche, elles avaient terminé la moitié du premier panneau.
Mara partagea le pain.
La mère de Lina y avait ajouté des graines et un peu de graisse, davantage qu’elle n’en utilisait habituellement. Mara ne fit aucun commentaire.
Lina mangea debout.
— Est-ce vrai qu’ils vont vous examiner ? demanda-t-elle.
— Qui t’a dit cela ?
— Ma sœur.
— Celle à qui tu ne devais rien raconter ?
Lina rougit.
— Tout le monde sait qu’un commis est venu.
Mara arracha un morceau de pain.
— Le commis a parlé d’un examen.
— Par la matrone ?
— Je l’ignore.
— Par les religieux ?
Mara s’arrêta.
— Pourquoi demandes-tu cela ?
— Parce que frère Caël est allé à l’intendance ce matin.
Le nom resta suspendu entre elles.
Mara connaissait frère Caël depuis l’enfance. Il bénissait les maisons après les incendies, lisait les prières aux enterrements et réparait lui-même les bancs de sa petite chapelle lorsqu’ils se brisaient.
Il avait également passé trois ans près d’une zone avec un groupe de soldats.
Depuis son retour, il parlait plus souvent de signes.
— Et l’imam Hatem ? demanda Mara.
— Il est entré peu après.
— Seuls ?
— Avec le gardien du registre.
Mara posa le pain.
Lina comprit qu’elle avait encore dit quelque chose qu’elle n’aurait peut-être pas dû savoir.
— Je peux continuer le maillage, proposa-t-elle.
— Fais-le.
Le travail reprit, mais le silence n’avait plus la même forme.
Mara pensa au commis.
Les autorités doivent encore s’accorder sur la nature de l’examen.
Elle avait imaginé une discussion lente, repoussée par d’autres affaires. Une réunion organisée dans plusieurs jours, peut-être davantage.
Elle aurait dû savoir que le village ne patienterait pas.
Une grossesse ordinaire durait des mois.
Une peur pouvait devenir officielle avant le soir.
* * *
Lina partit avant la dernière cloche.
Mara lui donna deux petites réparations à terminer chez elle et lui demanda de revenir le lendemain. L’apprentie sourit, puis sembla se rappeler qu’elle n’en avait peut-être pas le droit.
Elle dissimula son sourire et sortit.
Mara resta seule devant le premier panneau terminé.
La couture n’était pas belle.
Elle n’avait pas besoin de l’être.
Chaque point traversait les deux couches à distance égale. Les attaches correspondaient aux marques. Le maillage ne touchait la toile nulle part.
Le travail résisterait.
Mara passa la main sur la surface.
Une journée entière pour une seule section.
Il en restait quatre.
Elle n’avait pensé ni à la veste ni aux étagères vides pendant presque une heure complète.
Cela suffisait également.
On frappa à la porte.
Trois coups égaux.
Mara ne bougea pas.
Le travail terminé occupait toute la largeur de la table. La boîte d’attaches était ouverte. De la craie couvrait ses doigts.
Quelqu’un frappa une seconde fois.
Elle essuya ses mains sur son tablier et ouvrit.
Le même commis se tenait sur le seuil.
Cette fois, aucun garde ne l’accompagnait.
Il tenait un parchemin épais, protégé par une enveloppe de toile claire.
— Mara Venn.
Ce n’était pas une question.
— Vous avez trouvé mon nom plus facilement aujourd’hui.
Il ne réagit pas.
— Je dois vous remettre une convocation commune de l’intendance, du registre sanitaire et des représentants des cultes reconnus.
— Ils se sont donc accordés.
— Sur la nécessité de vous entendre.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Le commis sortit le document de son enveloppe.
Trois sceaux occupaient sa partie inférieure.
Il le présenta à Mara.
— Vous êtes convoquée demain à la première cloche dans la salle des contrats.
— Pour quel motif ?
— Tout est écrit.
Elle ne prit pas le parchemin.
— Lisez-le.
Le commis inspira discrètement.
— « Comparution de Mara Venn dans le cadre de l’examen civil, sanitaire et spirituel d’une grossesse d’origine indéterminée. »
La formulation ne ressemblait pas à une accusation.
C’était pire.
Une accusation pouvait être niée.
Une origine indéterminée appartenait à ceux qui se donnaient le droit de la déterminer.
— Et si je ne viens pas ?
— Votre absence sera interprétée comme un refus de constat.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— L’intendance pourra suspendre vos droits contractuels jusqu’à votre comparution.
Mara regarda derrière elle.
Le sceau du conseil hydraulique apparaissait encore sur le contrat posé près des tissus.
— Même celui-ci ?
Le commis aperçut les matériaux et le panneau terminé.
— Tous les contrats peuvent être suspendus.
— Ma grossesse peut donc endommager une conduite d’eau.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— Personne ne dit jamais rien.
Il tendit de nouveau le document.
Cette fois, Mara le prit.
— Première cloche, répéta-t-il.
— J’ai entendu.
Il inclina la tête et repartit.
Mara ferma la porte.
Le parchemin était lourd entre ses mains. Les trois sceaux avaient été pressés si profondément dans la cire qu’elle en sentait les reliefs à travers le papier.
Elle le posa à côté du panneau terminé.
D’un côté, six heures de mesures, de calculs et de coutures.
De l’autre, quelques lignes écrites par des gens qui ne l’avaient pas encore entendue.
Mara contempla les deux.
Puis elle reprit son aiguille.
Il restait quatre panneaux.