Chapitre 3
Chapitre 3
Le marchand de fils refusa de faire crédit à Mara devant six personnes.
Elle avait attendu que l’atelier soit vide avant de sortir, mais le marché ne connaissait jamais le silence. Les étals remplissaient l’ancienne avenue, serrés entre les carcasses de deux bâtiments dont les façades de verre avaient depuis longtemps été remplacées par du bois et des briques.
Des morceaux de l’ancien sol apparaissaient encore sous la boue : de larges plaques grises séparées par des bandes métalliques. Certaines conduisaient vers des portes condamnées depuis des générations. Les marchands utilisaient leurs cadres pour attacher des bâches ou suspendre des lanternes.
Une caravane venait d’arriver du sud. Ses roues étaient entourées de bandes de cuir humide afin d’éviter les étincelles sur les rails encore incrustés dans la chaussée. Des ballots de sel, des pièces mécaniques et des plaques de céramique portaient le sceau d’un domaine situé au-delà des collines.
Sur l’un des chariots, un androïde au visage d’argent discutait avec deux gardes de l’intendance. Son corps était fin, couvert d’une peau artificielle sombre autour des yeux et des mains. Il portait une veste rouge bordée de fils dorés et un collier composé de petites plaques gravées.
L’un des gardes s’inclina lorsqu’il lui remit un registre.
— Seigneur délégué.
L’androïde consulta la première page, posa deux questions sur les taxes de passage, puis apposa un sceau personnel au bas du document.
Personne ne semblait trouver étrange qu’un homme de métal puisse posséder un sceau, commander une caravane ou être appelé seigneur.
Mara détourna le regard et posa une bobine de fil isolant sur le comptoir.
— Une demi-bobine.
Le marchand ne la toucha pas.
— Huit pièces.
— Elle en coûtait cinq avant-hier.
— La route du nord est fermée.
— Ce fil vient du sud.
— Les fermetures affectent tous les prix.
Derrière Mara, quelqu’un se racla la gorge.
Elle reconnut le son du mensonge collectif : celui que personne ne contestait parce qu’il arrangeait tout le monde.
— Mets-le sur mon compte, dit-elle.
Le marchand se pencha sous son comptoir et sortit son registre. Il feuilleta quelques pages, trouva le nom de Mara, puis referma le livre.
— Je ne peux plus.
— Mon dernier paiement date de quatre jours.
— Ce n’est pas une question de paiement.
— Alors de quoi ?
Il baissa la voix.
— Ton statut est en examen.
Mara regarda les clients alignés derrière elle. Une femme tournait la même cuillère de cuivre entre ses doigts depuis le début de la conversation. Un homme examinait des aiguilles qu’il n’avait probablement jamais eu l’intention d’acheter.
— Mon statut de couturière ?
— Ton statut au registre.
— Le registre ne paie pas mes dettes.
— Justement.
— J’ai toujours payé.
— Je n’ai pas dit le contraire.
— J’achète ici depuis la mort de ma mère.
— Je sais.
— Tu étais présent à son enterrement.
Le marchand posa les deux mains sur son comptoir.
— Ne rends pas les choses plus difficiles.
Mara contempla son visage. Elle y chercha de la peur, du dégoût ou même cette fascination qu’elle avait vue chez certains voisins.
Elle n’y trouva qu’un homme calculant le risque de perdre de l’argent.
— Je te paierai lorsque l’intendant aura réglé la veste.
— On dit qu’il a retiré la commande.
La nouvelle avait traversé le village plus vite qu’elle.
— Suspendue.
— C’est pareil pour moi.
— Non.
— Mara…
— Il y a une différence entre ne pas être payée aujourd’hui et ne jamais être payée.
— Pas lorsqu’on doit acheter ses marchandises demain.
Elle aurait pu lui répondre qu’il possédait trois étals, deux réserves et une maison dont la toiture ne fuyait pas.
Elle aurait pu lui rappeler qu’il avait accordé six mois de délai à son cousin après l’incendie de sa grange.
Mais l’incendie avait détruit une grange. Il n’avait pas obligé le village à se demander quel genre d’enfant naîtrait dans quelques mois.
— Je dois protéger mon commerce, ajouta-t-il.
Encore une personne prudente.
Mara sortit sa bourse. Elle contenait six pièces de cuivre et une petite pièce d’argent qu’elle réservait au loyer de l’atelier.
Elle posa cinq pièces sur le comptoir.
— Donne-moi un quart de bobine.
— Je ne coupe pas cette matière.
Il la coupait chaque semaine.
— Tu l’as fait pour Lina hier.
— Elle en avait commandé une quantité précise.
— Un quart de bobine.
— Je viens de te dire que je ne peux pas.
Le marchand jeta un bref regard vers les personnes qui attendaient derrière Mara.
Il ne voulait pas discuter davantage. Plus elle restait devant son comptoir, plus il risquait de donner l’impression de traiter avec elle comme avant.
Mara reprit ses pièces.
— Garde ton fil.
— Ce n’est pas personnel.
— Évidemment.
Elle se retourna.
Un garçon se tenait près d’un panier de pommes. Il devait avoir sept ans. Il la regardait avec une fascination si ouverte qu’elle en devenait presque innocente.
— C’est elle ? demanda-t-il à sa mère.
La femme lui saisit l’épaule.
— Tais-toi.
— Celle avec le bébé sans père ?
— J’ai dit tais-toi.
Le garçon résista pour continuer à regarder Mara.
— Est-ce que c’est le Dajjal ?
La gifle partit si vite qu’il tomba contre le panier.
Plusieurs pommes roulèrent dans la poussière.
La femme ne regarda pas Mara. Elle releva son fils, ramassa deux fruits et s’éloigna en lui serrant le bras.
Personne ne rit.
C’était peut-être pire.
Les mots d’un enfant ne venaient jamais de lui seul.
Mara resta un moment devant l’étal, sa bourse fermée dans une main et aucune bobine dans l’autre.
Le marchand avait déjà détourné les yeux. La femme à la cuillère examinait maintenant des boutons. Autour d’elle, le marché reprenait son mouvement comme si rien ne s’était produit.
Elle avait perdu la veste de l’intendant.
Une robe de mariage.
La moitié de ses commandes.
Son crédit.
Et maintenant, des enfants connaissaient déjà le nom du monstre qu’elle était censée porter.
Mara quitta le marché.
Personne ne lui barra la route.
Personne n’en avait besoin.
À mesure qu’elle approchait du puits, un bruit de dispute couvrit les voix des vendeurs. Une file s’était formée devant la pompe. Plusieurs habitants tenaient des seaux vides tandis qu’Ors, agenouillé devant le mécanisme ouvert, inspectait une conduite.
Son bras droit disparaissait presque entièrement dans la carcasse de métal. L’autre maintenait une plaque de protection contre son torse.
Le commis de l’intendant se trouvait à côté de lui.
Le même qui avait suspendu la veste.
— Nous devons réduire le débit jusqu’à demain, disait le commis. Les réserves hautes sont destinées à la cérémonie.
— Le contrat de distribution interdit une réduction pendant les heures de marché, répondit Ors.
Sa voix provenait de la grille située sous sa mâchoire. Le tissu gris couvrant la moitié de son visage bougeait légèrement lorsqu’il parlait, bien qu’aucune bouche ne se trouve derrière.
— Une exception peut être déclarée, dit le commis.
— Par le conseil hydraulique.
— Je représente l’intendance.
— Vous ne représentez pas le conseil hydraulique.
Le commis serra les mâchoires.
— Maître Ors, nous n’avons pas le temps de convoquer trois villages pour une décision temporaire.
Le titre produisit un léger mouvement dans la foule.
Certains habitants appelaient Ors « la machine » lorsqu’il ne les entendait pas. Devant les contrats, les mêmes se souvenaient qu’il était l’un des trois gardiens légaux du réseau d’eau.
Ors retira son bras du mécanisme et se releva.
Il dépassait le commis d’une tête. Ses plaques ne correspondaient pas toutes : certaines étaient mates, d’autres plus claires, et une partie de son épaule gauche avait été remplacée par une pièce portant encore un ancien numéro industriel.
— La conduite a été reconstruite par mes équipes cent vingt-sept ans avant la naissance de votre intendant, dit-il. Les droits de distribution furent accordés aux habitants en échange de notre entretien. Une cérémonie ne modifie pas ce contrat.
— Vous refusez donc un ordre du domaine ?
— Je constate qu’aucun ordre valable ne m’a été présenté.
Le commis regarda les habitants alignés derrière leurs seaux.
Il n’avait pas apporté de garde cette fois.
— Je reviendrai avec un document.
— Je le lirai.
Le jeune homme tourna les talons. En passant près de Mara, il fit mine de ne pas la voir.
Ors attendit qu’il soit suffisamment loin.
— Il ne m’apprécie pas, dit-il.
— Vous lui facilitez difficilement la tâche.
— Sa tâche consistait à demander. La mienne consistait à répondre.
Il remit la plaque métallique en place et resserra deux attaches avec ses doigts.
Mara attendit.
Elle n’avait aucune raison de rester. Le puits se trouvait sur son chemin, mais l’atelier était encore à plusieurs rues. Pourtant, repartir aurait donné l’impression qu’elle était venue écouter la dispute.
Ors referma le mécanisme.
Ses lentilles se contractèrent lorsqu’il remarqua la bourse toujours serrée dans la main de Mara.
— Vous n’avez pas acheté le fil.
— Il n’en avait plus.
Ors tourna la tête vers l’étal, visible au-delà des passants.
— Son comptoir en contient onze bobines.
— Vous comptez aussi les marchandises des autres ?
— Seulement lorsqu’elles sont alignées de manière incorrecte.
Mara rangea sa bourse sous son manteau.
— Il ne me fait plus crédit.
Ors resta silencieux quelques secondes. Chez un humain, cela aurait pu passer pour de l’hésitation. Chez lui, Mara savait qu’il examinait plusieurs réponses et éliminait celles qui risquaient de l’irriter.
— J’ai besoin d’une nouvelle protection pour la conduite est, dit-il.
— Non.
— Je n’ai pas encore formulé ma demande.
— Vous alliez me proposer du travail par pitié.
— La pitié n’est pas prévue dans le budget hydraulique.
— Ors.
— La conduite est passe près de la route fermée depuis l’apparition de la zone de l’ancienne carrière. Les protections actuelles ont été endommagées lors de la dernière évacuation. J’avais l’intention de vous confier leur remplacement depuis six jours.
— Pourquoi ne pas me l’avoir demandé avant ?
— Vous terminiez la veste.
La réponse était trop rapide pour être improvisée.
Mara observa son visage sans bouche. Les lentilles restèrent fixes. Sa main gauche, en revanche, resserra une seconde fois une attache qui n’en avait pas besoin.
— Combien ? demanda-t-elle.
— Trois pièces d’argent pour le travail. Les matériaux sont fournis par le conseil.
C’était beaucoup trop.
— Une pièce.
— Deux et demie.
— Une.
— Le tarif officiel est de trois.
— Depuis quand vous souciez-vous des tarifs officiels ?
— Depuis qu’ils peuvent vous être utiles.
Mara sentit sa colère vaciller.
Elle aurait préféré qu’il la plaigne ouvertement. Elle aurait pu refuser, l’insulter et rentrer chez elle avec sa dignité intacte.
Ors lui offrait quelque chose de plus difficile à rejeter : un vrai travail, payé par une institution qu’il représentait légalement.
— Deux pièces, dit-elle.
— Trois.
— Deux.
— Le conseil refusera une facture inférieure au tarif.
— Vous êtes le conseil.
— J’en suis un tiers.
— Les deux autres sont à trois jours de marche.
— Cela ne diminue pas leur existence juridique.
Une femme dans la file éclata de rire. Elle se reprit aussitôt lorsqu’Ors tourna la tête vers elle.
— Vous avez besoin de cette protection dans combien de temps ? demanda Mara.
— Huit jours.
— Je peux la terminer en six.
— Les humains négocient habituellement pour obtenir davantage de temps.
— Vous négociez mal.
— Je l’ajouterai à la liste de mes défauts.
Mara tendit la main.
— Trois pièces.
Ors la serra avec précaution.
Sa paume mécanique était froide, mais pas immobile. Ses doigts ajustèrent leur pression autour des siens comme s’il manipulait un objet fragile qu’il refusait de traiter comme tel.
— Les matériaux seront déposés demain matin, dit-il.
— Devant l’atelier ?
— À l’intérieur, si vous ouvrez la porte.
— C’est généralement ce que je fais lorsqu’on frappe.
— Ce n’est pas ce que vous avez fait la première fois aujourd’hui.
Mara releva les yeux.
— Vous étiez là ?
— Lina parlait près de la pompe.
— Évidemment.
Ors relâcha sa main et se tourna vers la file.
— Le débit reprendra dans quelques instants.
Les habitants rapprochèrent leurs seaux. Certains qui avaient détourné les yeux au marché observaient désormais Mara. Ils avaient vu le commis appeler Ors « Maître ». Ils avaient entendu le tarif. Ils savaient qu’un conseil reconnu venait de confier un contrat à la femme dont le statut était en examen.
Cela ne rendrait pas les commandes perdues.
Cela ne changerait pas les paroles du garçon.
Mais pendant six jours, Mara aurait du travail.
Pour l’instant, cela suffisait.
— Merci, dit-elle.
Les lentilles d’Ors s’élargirent légèrement.
— Il s’agit d’un contrat.
— Je sais.
— Je préférerais que cela reste clair.
— Vous craignez que je pense que vous êtes gentil ?
— Cela nuirait à ma réputation.
Mara repartit avant qu’il remarque son sourire.
Elle traversa le marché sans retourner chez le marchand.
Sa bourse contenait toujours les mêmes pièces. Elle ne possédait aucun fil supplémentaire et l’atelier restait à moitié vide.
Pourtant, lorsqu’elle reprit le chemin de sa rue, elle ne tenait plus seulement une liste de pertes dans sa tête.
Quelqu’un avait encore besoin de ce qu’elle savait faire.