Chapitre 2
Chapitre 2
La première commande fut retirée à Mara avant qu’elle ait terminé la manche.
Elle entendit frapper alors qu’elle venait enfin de réussir à faire passer son aiguille à travers le tissu ancien. La matière sombre résistait comme une peau durcie, puis cédait brusquement avec un petit claquement sec. Une erreur d’un pouce aurait suffi à déchirer la trame isolante et à ruiner trois semaines de travail.
Mara immobilisa l’aiguille.
La personne frappa de nouveau.
Trois coups égaux, suffisamment espacés pour ne pas paraître impatients.
Ce n’était pas un client.
Les clients appelaient depuis la rue ou entraient sans attendre lorsqu’ils voyaient la porte ouverte. Les percepteurs, les gardes et les représentants du domaine frappaient toujours trois fois. Une courtoisie réglementaire avant de vous annoncer quelque chose que vous ne pouviez pas refuser.
Mara posa la veste sur la table et vérifia instinctivement que son châle couvrait bien son ventre.
Il n’avait pas changé depuis le matin.
Il ne pouvait pas avoir changé.
Pourtant, depuis qu’elle connaissait la vérité, elle avait l’impression que chaque regard s’y arrêtait.
Elle ouvrit.
Le commis de l’intendant se tenait devant son atelier. Il était jeune, vêtu d’un manteau gris dont le col portait la tour bâtie sur une roue brisée, emblème de la maison dirigeante. Derrière lui, un garde observait la rue avec l’air ennuyé de quelqu’un qui espérait n’avoir rien à faire.
Le commis connaissait Mara. Elle avait réparé deux de ses chemises et ajusté son manteau l’hiver précédent.
Cette fois, il ne la salua pas par son prénom.
— Mara Venn ?
— Vous voyez une autre Mara Venn dans mon atelier ?
Il pinça légèrement les lèvres.
— Je viens au nom de l’intendance.
— La veste est presque terminée.
— C’est précisément pour cela que je suis ici.
Elle regarda le rouleau de parchemin qu’il tenait contre sa poitrine. Un fil rouge en entourait le centre. Le sceau n’avait pas encore été brisé.
— Vous pouvez dire à l’intendant qu’elle sera livrée avant la dernière cloche.
— La commande est suspendue.
Le mot mit quelques secondes à prendre un sens.
— Suspendue jusqu’à quand ?
— Jusqu’à la clarification de votre situation.
— Quelle situation ?
Le regard du commis descendit malgré lui vers son ventre. Il remonta presque aussitôt, mais pas assez vite.
— Une déclaration a été inscrite au registre sanitaire.
— Une déclaration n’empêche pas une aiguille de fonctionner.
— Ce n’est pas une question de compétence.
— Alors prenez la veste.
Elle se retourna, alla chercher le vêtement et le lui présenta. Le torse était terminé, tout comme le col renforcé et les attaches de cuivre. Il ne manquait qu’une partie de la manche gauche.
Le commis ne tendit pas les mains.
— Je n’ai pas l’autorisation de la recevoir.
— Vous venez de dire que la commande était suspendue, pas annulée.
— C’est exact.
— Donc le travail existe toujours.
— En principe.
— Et mon paiement ?
— Les fonds restent bloqués jusqu’à la conclusion de l’examen.
Mara serra la veste contre elle.
— J’ai acheté les attaches et le fil avec mon argent.
— Ils seront comptabilisés si la commande reprend.
— Et si elle ne reprend pas ?
Le commis consulta le parchemin, bien que la réponse ne puisse pas s’y trouver avant qu’il ait brisé le sceau.
— Vous pourrez adresser une demande de compensation.
— Qui sera étudiée par l’intendance ?
— Oui.
— L’intendance qui refuse de recevoir le vêtement ?
Le garde détourna le visage pour cacher quelque chose qui ressemblait à un sourire.
Le commis rougit.
— Je n’établis pas les procédures.
— Non. Vous les apportez seulement chez les gens.
Il brisa enfin le sceau et déroula le parchemin. Le texte était court, écrit dans la langue administrative du domaine, où une phrase simple pouvait prendre quatre lignes afin que personne ne sache exactement qui avait décidé quoi.
Il lut :
— « En raison d’une incertitude portant sur l’état sanitaire, rituel et familial de la prestataire, toute livraison destinée à une cérémonie publique est suspendue jusqu’à l’établissement d’un constat officiel. »
— Sanitaire, rituel et familial.
— Ce sont les termes employés.
— Je ne savais pas que les coutures avaient une famille.
Le garde toussa.
Le commis lui lança un regard, puis tendit le parchemin à Mara.
— Vous devez signer la réception.
Elle ne le prit pas.
— Est-ce l’intendant qui a décidé cela ?
— La suspension est automatique lorsqu’une situation irrégulière est inscrite au registre.
— Donc personne n’a décidé.
— La procédure s’est appliquée.
— Toute seule ?
Le commis resta silencieux.
Mara regarda la veste. L’intendant l’avait commandée pour la cérémonie du Renouvellement, durant laquelle la maison dirigeante faisait bénir les anciens contrats qui la liaient aux villages du domaine. Une veste isolante n’était pas nécessaire pour recevoir une bénédiction, mais elle portait les couleurs de la première expédition ayant restauré les conduites d’eau de la région.
Elle devait être parfaite.
Elle devait surtout être prête dans quatre jours.
— Qui terminera la manche ? demanda Mara.
— Je l’ignore.
— Les sœurs Narel ?
Il ne répondit pas.
Cela suffit.
Les Narel tenaient le seul autre atelier capable de travailler un tissu ancien sans le détruire. Elles avaient des enfants, deux apprenties et un père malade. Si l’intendant leur proposait la commande, elles l’accepteraient.
Mara ne pouvait même pas leur en vouloir correctement.
— Posez le document, dit-elle.
— Vous devez signer.
— Posez-le.
Le commis déposa le parchemin sur la table. Mara prit un morceau de craie et traça une croix au bas du texte, à l’endroit indiqué. Il appliqua ensuite le sceau de réception.
— Une convocation devrait vous être transmise prochainement.
— Devrait ?
— Les autorités doivent encore s’accorder sur la nature de l’examen.
— Quelles autorités ?
— Le registre, l’intendance et les représentants des cultes reconnus.
Cette fois, le garde ne souriait plus.
— Des représentants des cultes pour une grossesse ?
— Votre déclaration ne concerne pas une grossesse ordinaire.
Mara releva les yeux.
Le commis comprit trop tard ce qu’il venait de dire.
— Je voulais dire…
— Je sais exactement ce que vous vouliez dire.
Il remit son matériel dans sa sacoche.
— Ne quittez pas le village.
— Je n’avais pas prévu de partir.
— C’est une formule obligatoire.
— Bien sûr.
Ils s’éloignèrent.
Mara resta sur le seuil jusqu’à ce qu’ils tournent au bout de la rue. Les voisins qui avaient trouvé des raisons de travailler près de leurs fenêtres disparurent presque tous en même temps.
Elle referma la porte.
La veste attendait toujours entre ses mains. Elle la replia soigneusement, aligna les coutures et la rangea dans le coffre réservé aux commandes terminées.
Puis elle reprit son aiguille.
Elle essaya de faire un point.
Sa main trembla et la pointe glissa contre le tissu.
Mara posa l’outil.
Une heure plus tôt, elle aurait cru que l’annonce de sa grossesse serait le pire événement de la journée. À présent, elle comprenait que les catastrophes ordinaires ne se présentaient jamais seules. Elles arrivaient accompagnées de formulaires, de témoins et de personnes polies expliquant qu’elles n’étaient responsables de rien.
On frappa de nouveau.
Cette fois, deux coups rapides.
Mara ne bougea pas.
— Je sais que tu es là, lança une voix derrière la porte.
Elle reconnut Sella Morin, une cliente qui lui avait confié une étoffe bleue pour la robe de mariage de sa fille.
Mara ouvrit.
Sella se tenait seule. Son visage rond était rouge, comme si elle avait couru ou pleuré. Elle gardait les mains serrées sous son tablier.
— Je suis désolée, dit-elle immédiatement.
Mara regarda le panier vide qu’elle portait.
— Entre.
Sella hésita avant de franchir le seuil. Elle connaissait l’atelier depuis quinze ans. La mère de Mara avait cousu ses vêtements de noces et les langes de ses trois enfants.
Pourtant, elle regarda autour d’elle comme si le lieu avait changé depuis la veille.
— La robe est presque coupée, dit Mara.
— Je sais.
— Elle sera prête.
— Je sais.
— Alors pourquoi es-tu venue ?
Sella inspira lentement.
— La cérémonie est dans douze jours.
— Je sais compter.
— Et si on t’empêche de travailler ?
— Personne ne m’empêche de travailler.
Son regard glissa vers le parchemin marqué du sceau de l’intendance.
Sella le vit.
— Ils ont déjà suspendu quelque chose ?
Mara ne répondit pas.
— Mon mari dit qu’on ne peut pas prendre le risque, poursuivit Sella. Ce n’est pas contre toi.
— Non.
— Tu sais comment il est.
— Oui.
— Et ma fille… Les gens parlent déjà. Si elle porte une robe cousue ici, certains pourraient refuser de venir.
— Certains qui ont mangé à ta table pendant vingt ans ?
Sella baissa les yeux.
— C’est seulement une robe.
— Alors laisse-la-moi.
— Pour toi, c’est du travail. Pour elle, c’est son mariage.
Mara sentit la réponse monter dans sa gorge, dure et brûlante.
Elle la ravala.
Sella n’avait pas inventé la rumeur. Elle ne l’avait probablement même pas répétée. Elle voulait protéger sa fille d’une humiliation dont Mara devenait soudain la source.
Elle n’était pas cruelle.
Elle était prudente.
Mara alla chercher le rouleau d’étoffe bleue. Elle avait déjà tracé deux lignes de coupe à la craie, mais rien d’irréversible.
— Les sœurs Narel pourront la terminer.
Sella prit le tissu.
— Elles ont accepté.
— Évidemment.
— Mara…
— Tu devrais y aller. Elles auront besoin des mesures.
Sella resta encore un instant, comme si elle attendait une absolution.
Mara ne la lui donna pas.
Lorsque la porte se referma, elle nota la commande annulée sur son carnet. Sous le nom de Sella Morin, elle inscrivit la somme qui ne serait pas versée.
Elle contempla le chiffre.
Ce n’était pas seulement de l’argent.
C’était le charbon pour l’hiver.
Deux semaines de farine.
Une partie du loyer.
Elle referma le carnet avant que les nombres commencent à former une phrase.
La seconde cliente arriva avant qu’elle ait pu ranger l’étoffe suivante.
Elle expliqua que le tissu appartenait en réalité à sa sœur et qu’elle n’avait jamais eu le droit de le confier à Mara.
Mara ne lui rappela pas qu’elle avait choisi elle-même la couleur, les boutons et la coupe.
Elle rendit le tissu.
La femme le serra contre sa poitrine.
— Je reviendrai lorsque tout sera éclairci.
— Bien sûr.
— Ce n’est que temporaire.
— Bien sûr.
— Tu comprends ?
Mara sourit.
La femme partit plus vite.
Une troisième cliente envoya son fils récupérer deux chemises encore non commencées. Il ne devait pas avoir plus de treize ans. Il posa les pièces dues pour les mesures sur la table sans regarder Mara.
— Ta mère aurait pu venir elle-même.
— Elle est occupée.
— À quoi ?
Le garçon fixa le sol.
— Je ne sais pas.
Mara lui rendit les chemises.
Il les prit et recula immédiatement, comme si rester trop longtemps dans l’atelier risquait de le faire entrer dans l’histoire que les adultes racontaient déjà.
Avant la seconde cloche de l’après-midi, l’étagère des commandes en attente avait perdu presque la moitié de son contenu.
Personne ne l’insulta.
Personne ne menaça de brûler son atelier.
Chacun reprit seulement ce qui lui appartenait, avec des excuses raisonnables.
C’était bien plus efficace.
Mara resta seule au milieu des étagères dégarnies.
La lumière qui entrait par la fenêtre atteignait maintenant le mur du fond, auparavant dissimulé derrière les rouleaux de tissus. La poussière y avait dessiné les contours plus clairs des commandes disparues.
Pendant des années, elle s’était plainte de manquer de place.
À présent, l’atelier paraissait trop grand.
Elle ouvrit son carnet une seconde fois.
La veste de l’intendant représentait trois pièces d’argent et neuf de cuivre.
La robe de mariage, une pièce d’argent.
Les chemises et les autres travaux formaient ensemble presque autant.
Le fil isolant destiné à la veste avait presque entièrement été utilisé. Il lui en fallait davantage pour honorer les rares commandes encore présentes. Le marchand lui faisait crédit depuis la mort de sa mère. Mara réglait toujours avant la fin du mois.
Elle enfila son manteau.
Avant de sortir, elle regarda le coffre où reposait la veste suspendue.
Elle envisagea de terminer la manche malgré tout.
Puis elle referma le couvercle.
Mara additionna les pertes.
Elle recommença.
Le résultat ne changea pas.
Elle pourrait payer le loyer.
Ou acheter de quoi travailler.
Pas les deux.
Elle referma le carnet et regarda les étagères dégarnies.
Pendant des années, elle s’était plainte de manquer de place.
À présent, l’atelier paraissait trop grand.