Chapitre 1
Chapitre 1
Chapitre 1 - Le second battement
Le vieil appareil mit neuf secondes à décider que Mara mentait.
Pendant les huit premières, il ne produisit qu’un grésillement irrégulier, noyé sous le claquement de sa courroie. Lina, l’apprentie que Mara avait emmenée avec elle depuis l’atelier, tournait la manivelle à deux mains, le dos penché, avec l’expression appliquée d’une enfant chargée d’une tâche d’adulte. À chaque rotation, les câbles suspendus sous la machine frémissaient contre le mur.
À la neuvième seconde, l’écran fissuré s’illumina.
La matrone cessa de respirer.
Mara, elle, ne vit d’abord qu’une neige grise traversée de lignes blanches. Le capteur de cuivre glissait lentement sur son ventre, au milieu de la pâte froide dont on l’avait enduite. Puis une forme apparut sous ses côtes.
Petite.
Recroquevillée.
Impossible.
La matrone retira brusquement le capteur.
L’image disparut.
— Recommence, dit-elle.
Lina leva les yeux.
— Depuis le début ?
— Depuis le début.
La jeune fille laissa la manivelle revenir à sa position initiale. Les engrenages ralentirent dans un frottement de métal, puis s’immobilisèrent.
Mara rabattit instinctivement sa tunique sur son ventre.
— Qu’est-ce que vous avez vu ?
La matrone ne répondit pas. Elle ouvrit la plaque arrière de l’appareil et plongea ses doigts dans un enchevêtrement de fils, de ressorts et de petites roues dentées. Certaines pièces étaient anciennes, noircies par le temps. D’autres avaient été taillées récemment dans du cuivre, du verre ou des os polis, par des artisans qui reproduisaient des formes dont ils ne comprenaient plus la fonction.
Les habitants du village appelaient la machine la Liseuse.
Son véritable nom était gravé sur son flanc dans une langue que personne ne savait prononcer. Les lettres avaient presque entièrement disparu sous les réparations, les prières et les sceaux de contrôle du domaine. Un ancien prêtre avait peint une petite croix sur un angle du boîtier. Plus tard, quelqu’un avait ajouté un croissant sur la plaque inférieure.
La matrone remplaça un fusible de verre, retendit la courroie et referma le boîtier d’un coup sec.
— Allonge-toi.
— Je suis déjà allongée.
— Alors cesse de bouger.
Mara serra les dents.
Elle avait ouvert son atelier avant l’aube, comme tous les jours. Elle devait terminer avant le soir une veste de cérémonie destinée à l’intendant du domaine. Le tissu, récupéré dans une réserve souterraine, repoussait l’eau et résistait aux étincelles, mais il était si ancien qu’une aiguille ordinaire s’y brisait. Elle avait passé trois semaines à fabriquer un outil assez fin pour le percer sans le déchirer.
Si elle ne livrait pas la veste aujourd’hui, elle ne serait pas payée.
Si elle n’était pas payée, elle ne pourrait pas acheter le fil isolant promis au forgeron.
Et si elle revenait encore en retard, l’intendant confierait les prochaines commandes à l’atelier des sœurs Narel.
Elle était venue au dispensaire pour obtenir une poudre contre les nausées.
Une heure, avait-elle pensé.
Une heure perdue, puis elle retournerait travailler.
Lina reprit la manivelle. Chaque rotation chargeait une petite cellule fixée sous l’écran, assez longtemps pour alimenter la Liseuse pendant quelques instants.
La courroie se tendit. Une lumière blanche vacilla dans le tube fixé au plafond. La pièce était si étroite que les genoux de la matrone touchaient presque la table de pierre. Sur le mur opposé, une mosaïque endommagée représentait un homme vêtu de blanc, les bras ouverts devant une foule de malades.
Son visage avait été détruit.
Quelqu’un avait peint une auréole autour de sa tête.
Personne ne savait plus s’il avait été un saint, un médecin ou une publicité.
— Plus vite, Lina.
La jeune fille accéléra.
La Liseuse s’éveilla dans une odeur de poussière chaude. L’écran se couvrit de parasites, puis la forme blanche réapparut.
Cette fois, elle fut accompagnée d’un bruit.
Tac.
Un silence.
Tac.
Un silence.
Mara cessa de penser à la veste.
Le capteur appuyait légèrement sous son nombril. Chaque fois que la petite forme se contractait sur l’écran, le bruit revenait.
Tac.
Tac.
Tac.
La matrone ne détourna pas les yeux.
— Arrête.
Lina continua de tourner, comme si elle n’avait pas entendu.
— J’ai dit d’arrêter.
La manivelle lui échappa des mains.
Le son s’allongea, ralentit, puis s’éteignit avec l’écran.
Dans le silence, Mara entendit son propre cœur cogner beaucoup trop vite.
Elle descendit de la table. Ses jambes tremblaient, mais elle se força à rester debout pendant qu’elle essuyait la pâte sur son ventre.
— Votre machine est défectueuse.
La matrone prit le chiffon sans la regarder.
— Peut-être.
— Elle a presque l’âge de la ville.
— Davantage.
— Vous venez de la frapper pour qu’elle fonctionne.
— Je frappe aussi certains patients. Cela ne rend pas leurs maladies imaginaires.
Lina baissa les yeux pour dissimuler un sourire nerveux.
Mara noua sa ceinture. Elle dut recommencer deux fois.
— Refaites le test avec une autre machine.
— Il n’y en a pas d’autre.
— Alors avec une autre méthode.
— Je l’ai déjà fait.
Mara releva la tête.
Sur une table, près de la porte, reposait la bande translucide sur laquelle la matrone avait déposé une goutte de son sang en début d’examen. Une ligne sombre en traversait le centre.
— Ce test-là peut aussi se tromper.
— Oui.
— Alors ils se trompent tous les deux.
— C’est possible.
La matrone disait toujours oui.
Oui, la machine pouvait se tromper. Oui, le sang pouvait mentir. Oui, deux erreurs pouvaient se produire au même moment dans le corps de la même femme.
Elle ne disait jamais que c’était probable.
— Depuis combien de temps tes lunes se sont-elles arrêtées ? demanda-t-elle.
— Un mois.
La matrone attendit.
Mara regarda le sol.
Les dalles provenaient d’un ancien couloir, découpées puis réassemblées ici. Certaines portaient encore des bandes jaunes et noires. Le maçon les avait placées au hasard, sans savoir qu’elles formaient autrefois un avertissement.
— Peut-être deux, admit-elle.
— Deux mois complets ?
— Je ne compte pas chaque jour.
C’était faux.
Mara comptait tout : les pièces de cuivre dans le coffret sous son lit, les rouleaux de tissu restants, les heures de lumière qu’une cellule ancienne pouvait encore fournir à son atelier. Elle connaissait le nombre exact de jours depuis ses dernières règles.
Soixante-dix-sept.
Elle avait simplement refusé de l’additionner.
La matrone posa deux doigts sur son poignet.
— Des nausées ?
— Depuis quelques semaines.
— Des douleurs ?
— Non.
— Du sang ?
— Non.
— De la fièvre ?
— Non.
— Tu as mangé quelque chose provenant d’une zone ?
— Je ne suis pas stupide.
— Les gens stupides ne sont pas les seuls à avoir faim.
Mara retira son bras.
— Je ne vais jamais près des zones.
— Certaines se déplacent.
— Pas jusqu’à ma maison.
— Tu as dormi ailleurs récemment ?
— Non.
— Pris une décoction qu’on ne t’avait pas prescrite ?
— Non.
— Perdu connaissance ?
— Non.
La matrone regarda Lina.
— Attends dans le couloir.
— Mara m’a demandé de rester.
— Alors reste derrière la porte.
La jeune fille hésita, puis sortit. Elle referma la porte derrière elle, sans parvenir à empêcher le battant de grincer.
La matrone attendit quelques secondes.
— Maintenant, donne-moi son nom.
Mara ne comprit pas immédiatement.
— Le nom de qui ?
— Du père.
Un rire bref lui échappa. Il ne ressemblait pas à sa voix.
— Il n’y en a pas.
La matrone ne réagit pas.
— Tu peux me le dire.
— Je viens de vous répondre.
— S’il est marié, je n’inscrirai pas son nom avant de lui avoir parlé.
— Il n’est pas marié.
— S’il appartient à la garde, au clergé ou à la maison du seigneur, je connais des personnes capables de te protéger.
— Il n’appartient à personne.
— Mara.
— Il n’existe pas.
La matrone posa le chiffon.
Son visage avait changé. Elle n’était ni scandalisée ni en colère. Elle semblait seulement fatiguée, comme si elle avait entendu ce mensonge sous cent formes différentes au cours de sa vie.
— Aucun homme ne m’a touchée, dit Mara.
— Tu veux dire qu’aucun homme ne t’a touchée avec ton accord ?
Le sens de la question se déploya lentement.
Mara sentit sa colère retomber d’un seul coup.
— Non. Personne ne m’a forcée.
— Tu en es certaine ?
— Je m’en souviendrais.
— Pas toujours.
— Je m’en souviendrais.
La matrone s’approcha. Sa voix s’adoucit.
— Écoute-moi. Quoi qu’il se soit passé, ce n’est pas toi que je cherche à juger. Mais je dois savoir ce que j’écris.
Elle désigna le registre posé sur son pupitre.
La couverture noire portait le sceau du domaine : une tour bâtie sur une roue brisée. Chaque naissance, chaque mort, chaque mariage et chaque grossesse confirmée dans le village y étaient consignés.
Les registres servaient à prévoir les récoltes et les distributions de grain. Ils décidaient qui devait payer, qui pouvait recevoir, qui avait droit à une place derrière les murs en hiver.
Ils servaient surtout à déterminer qui appartenait au village.
— N’écrivez rien, dit Mara.
— Je n’ai pas le choix.
— Personne ne sait pourquoi je suis venue.
La matrone regarda la porte.
Une ombre venait de disparaître sous le battant.
— Lina sait.
— Elle est mon apprentie. Je lui ordonnerai de se taire.
— Elle a treize ans.
— C’est assez vieux pour obéir.
— Et assez jeune pour croire qu’un secret devient moins lourd lorsqu’on le partage.
Mara ferma les yeux.
À cet instant précis, Lina devait être dans le couloir, entourée des malades qui attendaient leur tour. Peut-être n’avait-elle encore rien dit. Peut-être que les mots lui brûlaient déjà la langue.
Il restait une chance.
Une toute petite chance.
— Dites que la machine s’est trompée.
— Et lorsque ton ventre grossira ?
La main de Mara descendit vers son ventre avant qu’elle ne puisse l’arrêter.
Il était plat.
Rien n’avait changé depuis son réveil. Le même corps maigre, les mêmes côtes, la même cicatrice près de la hanche, reçue à dix ans en escaladant une carcasse de transport.
Pourtant, elle ne parvenait plus à le considérer comme le sien.
— Depuis combien de temps ? demanda-t-elle.
La matrone consulta une série de traits sur le bord de l’écran.
— Environ onze semaines.
Onze.
Mara compta malgré elle.
Elle remonta les jours, les livraisons, les nuits passées à travailler. Onze semaines auparavant, elle réparait les rideaux isolants de la chapelle. Elle avait mangé seule. Elle avait dormi seule.
Puis elle se souvint du bourdonnement.
Cette nuit-là, un son grave l’avait réveillée avant l’aube. Les clous de sa charpente vibraient. Les bobines suspendues dans son atelier s’entrechoquaient doucement, comme agitées par un vent qui n’existait pas.
Elle avait ouvert les volets.
Dehors, aucun arbre ne bougeait. Les chiens s’étaient tus. Même la rivière semblait couler sans bruit.
Au loin, les ruines de l’ancienne ville découpaient leurs tours brisées dans le ciel. Elles étaient mortes depuis si longtemps que des générations entières avaient vécu et disparu sans voir une seule lumière derrière leurs fenêtres.
Cette nuit-là, plusieurs étages s’étaient illuminés.
Une lueur bleue avait progressé à travers les tours, lentement, de la terre vers le ciel. Elle s’était propagée d’un bâtiment à l’autre avant de s’éteindre aussi brusquement qu’elle était apparue.
Le matin, les habitants avaient parlé d’une tempête souterraine.
Un prêtre avait affirmé que les morts s’agitaient dans les machines.
L’intendant du domaine avait interdit l’accès aux ruines pendant deux jours, puis l’interdiction avait été oubliée.
Le monde était rempli de phénomènes que personne ne pouvait expliquer. La plupart ne signifiaient rien. On survivait en les regardant de loin et en poursuivant son travail.
Mara n’avait plus pensé à cette nuit.
Jusqu’à maintenant.

— Tu te souviens de quelque chose ? demanda la matrone.
Mara ouvrit la bouche.
Elle faillit lui parler des lumières.
Cela ne dura qu’un instant.
Elle imagina le récit quitter cette pièce. La couturière enceinte sans père. Les ruines qui s’éveillent. Les prêtres, les curieux, les soldats du domaine devant sa porte.
— Non, dit-elle.
Le mensonge fut facile.
Ce fut cela qui lui fit le plus peur.
La matrone la regarda longuement, puis se dirigea vers le registre.
— Je dois prévenir le gardien.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une grossesse sans père déclaré doit être examinée.
— Examinée par qui ?
La vieille femme trempa sa plume dans l’encre.
— Cela dépendra de ce qu’ils décideront.
— Qui, ils ?
La plume resta suspendue au-dessus de la page.
Le village possédait toujours plusieurs autorités lorsqu’il fallait nourrir les pauvres, réparer les murs ou protéger les voyageurs. Face à un malheur, en revanche, elles ne formaient plus qu’une seule voix.
— Ce n’est qu’un enfant, dit Mara.
La matrone baissa les yeux.
— Je le sais.
— Vous avez entendu son cœur.
— Oui.
— Alors écrivez cela.
— Ce n’est pas mon écriture qui m’inquiète.
Un murmure s’éleva dans le couloir.
Une voix de femme posa une question. Lina répondit trop bas pour que les mots soient distincts.
Puis quelqu’un prononça le nom de Mara.
Elle se tourna vers la porte.
Le silence tomba immédiatement de l’autre côté.
C’était terminé.
Pas la discussion, ni l’examen, ni même la matinée.
Sa vie d’avant.
Mara traversa la pièce.
La matrone lui saisit le bras.
— Ne pars pas comme ça.
— De quelle manière devrais-je partir ?
— Laisse-moi au moins appeler quelqu’un.
— Qui ?
La vieille femme ne répondit pas assez vite.
Mara se libéra.
Elle ouvrit la porte.
Trois personnes attendaient dans le couloir : une mère tenant un garçon fiévreux, un homme au visage bandé et une vieille femme venue pour ses articulations. Lina attendait près de la porte, le panier de l’atelier serré contre elle.
Tous évitèrent le regard de Mara.
Le petit garçon, lui, fixa son ventre.
Sa mère posa une main sur sa tête et le força à se retourner.
Mara traversa le couloir sans courir.
Courir aurait été un aveu.
À l’extérieur, le soleil lui brûla les yeux.
Le village s’étendait parmi les ossements de l’ancienne cité. Les maisons de bois remplissaient les carcasses éventrées des bâtiments. Des potagers poussaient dans des bassins de pierre autrefois destinés à des machines. Une tour de guet avait été construite autour d’un pilier couvert de signes jaunes et noirs que plus personne ne comprenait.
Au-dessus de la place, la cloche du village pendait au centre d’une immense parabole rouillée.
Tout était à sa place.
Les vendeurs criaient leurs prix. Deux soldats buvaient devant la forge. Un homme vendait des fragments de verre coloré en jurant qu’ils protégeaient des anomalies. Des enfants faisaient rouler la tête d’un ancien automate en la frappant avec un bâton.
La vie continuait avec une cruauté parfaite.
Mara ajusta son châle et prit le chemin de son atelier.
Elle devait finir la veste.
La pensée lui parut absurde, puis indispensable.
Tant qu’elle pouvait encore travailler, rien n’était entièrement perdu. Il lui restait une commande, une maison, quelques clients capables de se soucier davantage d’une couture droite que des rumeurs du dispensaire.
Elle dépassa la boulangerie.
La femme du boulanger se tenait sur le seuil. Lorsqu’elle aperçut Mara, elle lui adressa son sourire habituel.
Puis Lina sortit du dispensaire derrière elle.
La boulangère regarda la jeune apprentie.
Son sourire disparut.
Cela n’avait pris que quelques minutes.
Mara continua.
Près du puits, un vieil androïde réparait la pompe commune. Son corps était constitué de plaques de métal disparates, dont certaines portaient encore des traces de peinture verte. L’un de ses bras appartenait manifestement à un modèle plus grand que lui. Une toile grise recouvrait la partie gauche de son visage, là où plusieurs mécanismes demeuraient exposés.
Il vivait dans le village depuis avant la naissance de la matrone.
Certains l’appelaient Ors.
D’autres se contentaient de « la machine ».
Mara lui avait remplacé deux fois les attaches de sa toile, sans jamais parvenir à lui faire accepter de payer le prix normal.
Lorsqu’elle passa près de lui, sa pince glissa.
Une petite vis tomba dans la poussière.
L’androïde resta immobile.
Les lentilles de ses yeux se contractèrent avec un léger bruit mécanique.
— Mara Venn, dit-il.
Elle ne s’arrêta pas.
— Pas aujourd’hui, Ors.
Il se redressa. Sa tête produisit un grincement lorsqu’il la tourna pour la suivre.
— Vous êtes blessée ?
— Non.
— Votre rythme respiratoire indique une détresse importante.
— Je vais bien.
— Cette phrase est statistiquement peu fiable.
Elle s’immobilisa enfin.
— Vous passez vos journées à mesurer la respiration des gens ?
— Seulement lorsqu’ils semblent sur le point de tomber dans mon puits.
Une fillette assise sur le rebord étouffa un rire.
Mara aurait dû repartir. Elle n’avait aucune envie de parler à qui que ce soit, encore moins à une machine capable de commenter son rythme respiratoire devant la moitié de la place.
Ors replia pourtant son grand bras et lui tendit une tasse de métal remplie d’eau.
— La pompe vient d’être purgée, précisa-t-il. L’eau ne contient presque plus de rouille.
— Voilà qui donne envie.
— J’améliorerai ma formulation la prochaine fois.
Mara prit la tasse.
L’eau était fraîche. Elle but lentement, davantage pour occuper ses mains que par soif.
Derrière elle, les murmures commençaient déjà.
Elle ne distinguait pas les mots, mais elle reconnaissait leur rythme : une question, une réponse trop rapide, puis ce silence avide de ceux qui souhaitent entendre la suite.
Ors tourna légèrement la tête vers le groupe.
— Ils parlent de moi ? demanda-t-il.
Mara eut un rire sans joie.
— Pas cette fois.
— C’est inhabituel.
Elle lui rendit la tasse.
L’androïde examina son visage. Il n’y avait dans ses traits métalliques aucune compassion visible, aucune douceur façonnée pour rassurer les humains. Pourtant, il fut le premier depuis la Liseuse à ne pas regarder son ventre.
— Voulez-vous que je vous accompagne jusqu’à votre atelier ?
— Pourquoi ?
— Vous risquez de tomber.
— Je vous ai dit que je vais bien.
— Oui. J’ai également indiqué que cette phrase était peu fiable.
— Je n’ai pas besoin d’aide.
Ors resta silencieux.
Il avait cette manière d’attendre que beaucoup d’humains prenaient pour de la lenteur. Mara savait qu’il s’agissait plutôt d’une forme de patience. Après plusieurs siècles, quelques secondes ne devaient plus lui sembler longues.
— Les humains confondent souvent rester debout et aller bien, dit-il enfin.
Mara resserra ses doigts autour de son châle.
— Et vous, que savez-vous de la manière dont vont les humains ?
Ors baissa les yeux vers ses mains de métal.
La question était sortie plus durement qu’elle ne l’avait voulu.
— Peu de choses, répondit-il. Mais je sais reconnaître quelqu’un que les autres ont décidé de regarder autrement.
Le bruit de la place sembla s’éloigner.
Mara pensa aux marques de coups visibles sur les anciennes plaques de son torse. Certaines dataient de la guerre. D’autres étaient beaucoup plus récentes.
Elle détourna les yeux.
— Je peux rentrer seule.
— Je n’en doute pas.
— Alors ne me suivez pas.
— Très bien.
Elle fit quelques pas.
— Mara Venn.
Elle se retourna, agacée.
Ors désigna sa main.
Dans sa paume reposait un petit dé de cuivre.
Elle reconnut celui qu’elle portait toujours au bout d’une chaîne. Le cordon avait dû se rompre au dispensaire ou dans la rue. C’était le seul outil qui lui restait de sa mère.
— Vous l’avez fait tomber, dit l’androïde.
Mara revint le prendre.
— Merci.
— Votre mère me facturait chaque réparation.
— Elle avait raison.
— Elle m’accusait également de choisir les tissus les plus difficiles à coudre.
— Elle avait encore raison.
— Oui.
Durant un instant, rien n’exista plus que le dé de cuivre entre ses doigts et le souvenir des mains de sa mère, tachées de teinture.
Puis une voix murmura derrière elle :
— C’est elle.
Mara remit le dé autour de son cou.
Ors pivota vers la voix. Le simple mouvement de son grand corps suffit à disperser les curieux.
— Rentrez chez vous, dit-il à Mara.
Ce n’était pas un ordre.
Ce n’était pas non plus une question.
Elle hocha la tête et reprit son chemin.
Son atelier occupait le rez-de-chaussée d’un ancien bâtiment dont les étages supérieurs s’étaient effondrés avant sa naissance. L’enseigne de bois portait encore le nom de sa mère, gravé sous le sien.
VENN — COUTURE, RÉPARATION, ISOLANTS
Mara déverrouilla la porte.
L’odeur familière du tissu, de l’huile et du métal chauffé l’accueillit. La veste de l’intendant attendait sur la grande table, une manche encore inachevée. À côté, la lampe de travail conservait assez d’énergie pour quelques heures.
Tout était exactement comme elle l’avait laissé.
Elle posa les mains sur la table.
Elle pouvait terminer la manche.
Livrer la commande.
Acheter le fil.
Se comporter comme si le monde n’avait pas changé pendant son absence.
Mara enfila son dé de cuivre et prit son aiguille.
Elle resta ainsi longtemps, immobile devant le tissu.
Puis sa main descendit vers son ventre.
Elle ne sentit rien.
Ni mouvement.
Ni chaleur.
Seulement la pression de sa propre paume.
— Qui es-tu ? murmura-t-elle.
Aucune réponse ne vint.
* * *
Au dispensaire, la matrone avait fermé la porte de la salle d’examen.
Lina avait quitté le dispensaire depuis plusieurs minutes. La matrone avait ensuite recouvert la Liseuse d’un drap. La bande de sang avait été rangée avec les autres résultats. Le registre restait ouvert à la première lettre du nom de Mara.
La matrone s’assit devant son pupitre.
Elle trempa sa plume dans l’encre.
Pendant plusieurs minutes, elle ne parvint pas à écrire.
Sous le drap, un faible grésillement se fit entendre.
La matrone releva la tête.
La manivelle ne tournait pas.
La cellule d’alimentation avait été retirée après l’examen et reposait sur la table.
Le grésillement cessa.
La vieille femme attendit.
Rien.
Elle se leva, s’approcha de la machine et souleva lentement le drap.
L’écran était noir.
La matrone posa deux doigts contre le verre fissuré.
Une lumière blanche apparut sous sa main.
Très faible.
À peine un point au milieu de l’obscurité.
Il se contracta.
Tac.
La matrone recula.
Le point disparut.
La salle redevint silencieuse.