Noa faisait partie de la Section adulte des dragons depuis quelque temps déjà et avait donc une idée assez précise des relations entre ses membres.
Même si Tucker se montrait généralement arrogant et insupportable, il avait tout de même des amis avec qui il s’entendait bien.
Ael était celui dont il était le plus proche.
On racontait qu’à l’époque où Tucker et son père erraient encore de par le monde, Ael les avait aidés à s’en sortir. Leur amitié remontait à leurs années de formation dans la section des jeunes dragonnes.
« Oh ? fit l’Œil magique. J’ai vraiment tiré le gros lot ? »
Il manipula ses tentacules et attira Ael devant lui.
« Je te connais. Dans les souvenirs de Tucker, tu occupes une place immense. »
Ael tenta de se libérer des tentacules qui l’entravaient, mais il eut beau se débattre, ils ne bougèrent pas d’un pouce, comme s’ils avaient été soudés à lui.
Comprenant que se débattre ne servait à rien, Ael fusilla l’Œil magique du regard.
« Espèce de salaud ! Arrête de te servir du corps de Tucker pour commettre une telle ignominie. Lâche-moi ! »
« Une ignominie ? ricana l’Œil magique. Se servir de tout ce qui peut donner l’avantage au combat, c’est parfaitement normal. Et puis… tu ne trouves pas que le mot “ignoble” convient mieux à ton ami Tucker ? »
Ael cessa de se débattre.
« Quoi… ? »
« Il n’avait aucun talent, et pourtant il voulait gagner. Alors, au bout du compte, il a vendu son âme pour obtenir du pouvoir. En quoi quelqu’un comme lui vaut-il mieux que moi ? »
« La ferme ! Tu ne… comprends rien ! »
Les tentacules se resserrèrent encore, manquant de lui broyer les côtes, mais Ael parvint tout de même à parler.
« Même si tu peux fouiller les souvenirs de Tucker, tu ne le comprends pas du tout. Cet idiot… oui, il a un peu trop confiance en lui et il se prend la tête pour un rien. Parfois, il pique même des crises contre nous, les rares amis qu’il a. Il suffit de lui dire deux mots pour qu’il aille bouder dans son coin. Chaque fois qu’il met la main sur un nouveau manuel de magie, il le cache et refuse de le partager. Il est radin. Il a participé à tellement de missions et économisé un tas de points et d’argent, mais il refuse toujours de manger quelque chose de correct à la cantine. Mais… »
Ael fixa les yeux de Tucker, éteints comme une eau morte.
Pourtant, il croyait toujours que son ami pouvait l’entendre.
« Mais on est quand même les meilleurs amis du monde. »
Les tentacules avaient déjà brisé plusieurs côtes à Ael. À présent, même respirer lui infligeait une douleur brûlante.
Malgré tout, il serra les dents et continua.
« Il ne lui reste plus rien. Je suis son seul ami. Alors, comment pourrais-je… l’abandonner comme ça ? Hé, Tucker ! Espèce d’abruti ! Tu m’entends, oui ou non ?! Ne… ne laisse pas ce sale globe oculaire continuer à te contrôler ! Réveille-toi ! »
« L’abandonner… ? » murmura Noa.
En entendant Ael, elle comprit.
Les autres otages étaient tous des élèves plus jeunes. Ael était le seul membre de la Section adulte des dragons.
Aux yeux de l’Œil magique, même pour la Section adulte des dragons, Ael n’était pas très puissant. Pourtant, il n’avait aucun sens qu’il se soit fait capturer aussi facilement dans un tel chaos.
Il n’y avait qu’une explication.
Ael était resté près du champ de bataille depuis le début.
Il n’avait pas fui. Il ne s’était pas mis à l’abri.
Parce qu’il s’inquiétait pour Tucker — cet idiot borné qui méritait qu’on reste son ami encore très, très longtemps.
Mais les cris d’Ael ne reçurent aucune réponse.
Un vent froid balaya le champ de bataille. Seul le rire de l’Œil magique lui répondit.
« Même quelqu’un du calibre de Poséidon n’a pas pu briser mon emprise. Qu’est-ce qui te fait croire qu’un imbécile qui a vendu son âme pour le pouvoir peut t’entendre ? Hé. Vous autres Samaéliens de bas étage, vous croyez toujours que des sentiments sincères peuvent tout surmonter. Mais vous finirez par comprendre que ces prétendus sentiments… ne sont qu’un prétexte dont les faibles se servent pour se réconforter. Une raison pour que vos créatures inférieures se serrent les unes contre les autres afin de se tenir chaud. La chose la moins fiable qui soit. Assez parlé. Inutile de discuter avec toi. » Il déplaça lentement Ael sur le côté et reporta son regard sur Noa.
« Mon adversaire, ce soir, c’est cette gamine, là-bas. »
Noa rassembla aussitôt la Force primordiale dans sa main et se tint prête.
Mais elle n’osait pas attaquer la première : l’Œil magique pouvait tuer l’un des otages en un instant.
« La nuit est longue, Noa, traîna l’Œil magique. Faisons une pause à la mi-temps. Et puisqu’on en est là, il nous faut un peu de divertissement pour nous échauffer. »
Noa fronça les sourcils. « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Pas grand-chose, répondit-il d’un ton léger. J’ai juste envie de voir quelqu’un saigner. »
À peine eut-il fini de parler qu’il resserra brusquement ses tentacules.
Ael étouffa un grognement. Des os craquèrent dans son torse et ses membres, les veines de ses bras saillirent et le sang jaillit.
Ael se mit à tousser violemment, mais ses poumons étaient gravement endommagés ; il parvenait à peine à prendre une simple inspiration.
« Argh… »
« Ael ! »
Noa fit un pas en avant, les yeux écarquillés.
« Salaud ! Si tu tues quelqu’un, je ne te laisserai jamais partir ! »
« Ah oui ? se moqua l’Œil magique. C’est facile de faire le malin. J’ai cinq otages sous la main. En tuer un ne me pose aucun problème. Ou alors… tu vas rester là à regarder cinq innocents mourir, juste pour pouvoir me rouer de coups ? »
« Toi ! »
« Commençons donc par ce “meilleur ami”, Ael. »
Il resserra encore ses tentacules.
Cette fois, les deux bras d’Ael se déboîtèrent. Ses yeux se révulsèrent et il se débattit de moins en moins ; il allait être étranglé.
Noa se mordit la lèvre inférieure.
La Force primordiale s’échappa de son corps par vagues, tandis que ses émotions s’embrasaient. Ses longs cheveux blancs se soulevèrent dans le courant d’énergie, et sa queue argentée se dressa derrière elle.
« Œil magique ! »
« Calme-toi, petite. »
Une voix résonna dans son esprit : celle de son ancêtre.
« Même moi, cette chose me met hors de moi, mais nous ne devons pas laisser notre colère déborder. »
Noa contint sa rage et demanda d’une voix basse :
« Pourquoi ? »
« Tu ne le vois pas ? répondit son ancêtre. L’Œil magique récupère ses forces à une vitesse folle. Même pendant qu’il nous combat, il peut se régénérer. La raison est simple : ta colère est elle aussi une émotion négative. Elle nourrit également la croissance de son pouvoir chaotique. Et s’il était vraiment à bout, il n’aurait aucune raison de continuer à te provoquer. S’il torture tes compagnons, c’est pour te rendre encore plus furieuse, afin de récupérer plus vite et davantage. »
Noa comprit ce qu’il cherchait à faire.
Mais voir une ancienne camarade se faire torturer ainsi et rester calme, refuser de laisser ses émotions éclater, n’était pas à la portée d’une fille qui n’avait même pas vingt ans.
Alors qu’elle s’efforçait de contenir la fureur qui bouillonnait en elle, la puissance de l’Œil magique se reconstituait à vue d’œil.
Quelques instants plus tôt, il était acculé et presque à bout de forces. Après seulement quelques phrases, il affichait déjà de nouveau un air serein.
« Aïe, aïe, aïe. On dirait que notre cher frère Ael est sur le point de mourir », poursuivit-il pour la provoquer.
« Et de la main de son meilleur ami, en plus. Tss, tss. Quelle histoire tragique. »
Ael força ses yeux à s’ouvrir et regarda son vieil ami. Même alors que la mort le guettait, il tentait encore de réveiller Tucker.
« Réveille… réveille-toi… Réveille-toi… »
« Oh ? fit l’Œil magique. On dirait que mourir de la main de son meilleur ami, ça fait mal. »
Il leva son bras restant et rassembla dans sa paume une énergie violette et terne.
« Alors, je vais te délivrer de ta souffrance ! »
Il projeta l’orbe lumineux droit sur le visage d’Ael.
« Œil magique, arrête ! »
« Tucker !! »
« Ael, senior !! »
…
Ael ouvrit lentement les yeux.
Cinq doigts s’étaient arrêtés à moins d’un demi-centimètre de son front.
L’orbe violet qui aurait dû le tuer s’était dissipé sans laisser de trace.
« Qu’est-ce que… »
Ael regarda l’Œil magique.
Tout son corps — non, le corps entier de Tucker — était figé dans sa posture d’attaque, parfaitement immobile.
« Qu’est-ce qui se passe… ? »
Avant qu’Ael ait pu comprendre, les tentacules qui l’entravaient, lui et les autres, se rétractèrent brusquement dans le corps de l’Œil magique.
Puis l’Œil magique tomba à genoux, secoué de violents tremblements.
« Bon sang… qu’est-ce que c’est que ça ?! Tucker ? Tu… »
« Tu as raison », résonna une voix familière depuis ce corps meurtri, pleine de regrets et d’une détermination farouche.
« Je suis un imbécile indigne de la moindre pitié. J’ai perdu mon peuple. J’ai perdu mon père. J’ai perdu tous les beaux avenirs qui auraient pu m’attendre. Mais… je ne peux pas perdre mon dernier ami. Alors, n’ose pas ! Ne touche pas à mon ami !! »
Dans un rugissement rauque et déchirant, de petites détonations magiques retentirent à l’intérieur du corps de Tucker.
Boum ! Boum ! Boum !
Du sang perla sur sa peau. La faible lueur des circuits magiques qui parcouraient son corps vacilla, puis s’éteignit partout.
« Il… il a détruit tous les circuits magiques de son corps ! »
« J’ai entendu dire que détruire soi-même ses circuits magiques, c’était comme se faire arracher la peau et creuser les os… »
« Tucker… tu… »
…
Détruire tous ses circuits magiques signifiait que l’Œil magique ne pouvait plus se servir de ce corps pour lancer le moindre sort.
Même le pouvoir chaotique avait besoin des circuits magiques de son hôte pour circuler.
Dès qu’il reprit le contrôle de lui-même, Tucker cria…
« Noa ! Maintenant !! »
L’instant d’après, sept couleurs illuminèrent de nouveau la nuit.
D’innombrables halos arc-en-ciel tombèrent et enveloppèrent Tucker, toujours agenouillé.
Il leva la tête vers cette lumière sacrée aux sept couleurs, puis ferma lentement les yeux.
« Jugement de l’âme — Jugement. »