La brève sortie en famille prit fin avec les vacances de Noa.
Le soir de leur retour de la Cité du Ciel, Leon et Rosvisser discutèrent longuement sur le balcon.
Ils parlèrent surtout de Noa et de Moon.
Après tout, parmi les enfants de la famille, seules toutes les deux traversaient une période particulièrement importante de leur vie.
Les enfants dragons mûrissaient tôt, mais ils devaient tout de même connaître la sensibilité et la rébellion propres à l’adolescence.
Et puisque les deux sœurs étaient des hybrides humaines et dragons, leurs changements d’humeur à l’adolescence présenteraient naturellement certains traits typiques des jeunes filles humaines.
Au terme de leur discussion, le couple parvint à la même conclusion.
Il était irréaliste d’espérer que Moon comprenne pleinement, en une nuit, tout ce que Kaiser lui avait dit.
Elle avait besoin de temps pour assimiler ses paroles, les comprendre et ressentir peu à peu, au fond d’elle-même, l’amour et l’affection de Noa.
« Au fait, demanda Rosvisser, quand tu avais l’âge de Noa, à quoi pensais-tu chaque jour ? »
La question des filles étant à peu près réglée, elle se mit plutôt à s’intéresser au passé de Leon.
Leon haussa les épaules.
« Tu n’as pas déjà fouillé dans mon passé ? »
« Le fouiller ne signifie pas savoir ce que tu avais vraiment en tête », répliqua Rosvisser.
Accoudée à la balustrade du balcon, les bras croisés, elle lui adressa un léger sourire.
« Tu étais comme Noa, toi aussi ? Toujours à réfléchir à la façon de faire tes preuves ou de devenir plus fort ? »
Leon ne chercha pas à esquiver la question. Il acquiesça franchement.
« Plus ou moins. À l’époque, je rêvais de gloire, alors je travaillais plus dur que la plupart de mes camarades. »
Rosvisser avait presque oublié : quand elle et Leon étaient encore des rivaux qui s’aimaient autant qu’ils se disputaient, il n’arrêtait pas de parler de classements et de titres.
Chaque première place, chaque prix honorifique : il les connaissait si bien qu’il les récitait sans hésiter.
À l’époque, Leon ressemblait à une machine sans pensée, programmée pour suivre un parcours précis.
Il suffisait que Rosvisser lui lance quelque chose comme : « Je suis plus forte que toi », pour déclencher aussitôt la riposte automatique du général Leon :
« Et toi, tu as remporté quel championnat ? »
En y repensant, la reine ne put s’empêcher de rire.
Leon cligna des yeux, déconcerté de la voir rire tout à coup.
« Qu’est-ce qui te fait rire ? »
Rosvisser agita la main.
« Rien. Je viens juste de me dire… qu’autrefois, tu étais plutôt mignon. »
Leon fronça aussitôt les sourcils.
Rosvisser s’était attendue à ce qu’un compliment le fasse passer en mode époux dévoué, mais en voyant son air grave et maussade, elle paniqua aussitôt.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’es pas content que je t’aie complimenté ? »
« Tu ne m’avais pas dit que “mignon” était une insulte chez les dragons ? »
« … »
Elle l’avait oublié.
Rosvisser se frotta le front en riant et poussa un soupir.
« Eh bien… mignon n’est pas vraiment une insulte pour les dragons. C’est juste que le mot n’est pas aussi entièrement élogieux que dans d’autres cultures. Je te taquinais, à l’époque. Je ne pensais pas que tu t’en souviendrais encore après toutes ces années. »
En somme, Rosvisser taquinait son mari.
« Tu es clairement en train de m’insulter ! »
Rosvisser répondit : « Je plaisantais, c’est tout. »
Leon inspira brusquement et tendit soudain les bras pour l’attirer contre lui.
La reine sursauta et leva instinctivement la main entre eux.
« Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tout à coup… »
« Tu sais à quel point ça a été douloureux, toutes ces années, dit Leon avec un profond ressentiment, de voir nos filles devenir de plus en plus adorables sans jamais trouver un mot convenable pour les décrire ? »
Rosvisser rit, désemparée.
« Pardon, pardon… À partir de maintenant, tu peux les traiter de “mignonnes” autant que tu veux. »
« Mais elles ont déjà passé l’âge d’être mignonnes ! protesta Leon. Elles sont belles, maintenant, gracieuses, élégantes, raffinées… Ce sont de jeunes dames… »
« D’accord, d’accord », l’interrompit Rosvisser, avant que le père idolâtre ne se laisse emporter davantage.
« Tu veux juste pouvoir dire que tes filles sont mignonnes, pas vrai ? J’ai une solution. »
« Laquelle ? »
Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de Rosvisser. Elle tendit la main, appuya sur le poignet de Leon, guida sa main jusqu’à sa taille, puis la fit glisser lentement vers le bas.
« Il suffit d’en faire un autre. »
« Tais-toi, dragonne malfaisante, je ne veux pas… »
« Tais-toi, humain. Porte-moi jusqu’au lit. »
Leon : ?
Elle avait même interrompu son sort ?
On aurait dit qu’une nouvelle nuit blanche les attendait.
Bien sûr, quand Rosvisser avait dit « en faire un autre », ce n’était qu’un prétexte pour entraîner Leon et lui faire honorer ses devoirs conjugaux.
Aucun des deux ne comptait réellement avoir un autre enfant pour le moment.
S’occuper des quatre enfants surpuissants qu’ils avaient déjà leur suffisait amplement.
~
…
…
Académie Saint-Heath, Section adulte des dragons.
« Bon sang, cette nouvelle, Noa, est dingue. Ça fait moins de six mois qu’elle a rejoint la Section adulte des dragons et elle est déjà tout près du top cent du classement par points. »
« J’ai entendu dire que dès sa toute première mission, elle avait porté toute l’équipe sur ses épaules. Elle n’a pas volé sa réputation. »
« À ce rythme-là, la médaille de meilleure nouvelle recrue de l’année lui reviendra sûrement, non ? »
« Je le pense aussi. »
…
Devant le classement des points de mission, de nombreux élèves s’étaient rassemblés pour discuter.
L’année scolaire touchant à sa fin, l’académie allait bientôt remettre des distinctions en fonction des classements.
Outre les premières places, il y avait aussi des récompenses spéciales.
Comme celle de meilleure nouvelle recrue ou celle d’élève à suivre.
Après ses deux précédentes missions, tout le monde s’accordait à dire que Noa remporterait sans aucun doute le titre de meilleure nouvelle recrue de l’année.
Et pour Noa, ce n’était que le minimum. Elle pourrait bien recevoir encore davantage de distinctions.
Au fond de la foule, Tucker fixait le classement en silence.
À cause de son insubordination et de ses actes inconsidérés dans la Forêt de la Brume Froide, l’académie lui avait retiré un grand nombre de points et lui avait interdit d’effectuer des missions de rang B ou supérieur pendant toute une année.
Son classement avait donc chuté au-delà de la deux centième place, presque tout en bas.
Même avant la mission dans la Forêt de la Brume Froide, Noa était déjà sur le point de le dépasser.
Depuis cet incident, l’écart s’était creusé à tel point qu’il ne voyait même plus son nom sur le même tableau.
Il lui était absolument impossible de rattraper Noa avant la Cérémonie de remise des prix de cette année.
La foule ne cessait de grossir, et les éloges adressés à Noa se faisaient toujours plus bruyants.
Tucker serra les dents, rabattit sa capuche, enfonça les mains dans ses poches et s’éloigna en silence.
Il marchait vite, presque comme s’il fuyait.
Mais il n’était pas allé bien loin que ses pas s’interrompirent brusquement.
Un bourdonnement aigu envahit sa tête.
Il s’immobilisa, porta une main à sa tempe et fronça les sourcils, les yeux fermés.
« Bon sang… pourquoi encore… »
« Meilleure nouvelle recrue », murmura une voix brisée et résonnante dans son esprit. « Cette distinction aurait dû être à toi, non, Tucker ? »
Tucker secoua violemment la tête, tentant de chasser la voix.
En vain.
« Mais tu vas vraiment laisser Noa te prendre ce qui t’appartenait ? Tu devrais le reprendre… le reprendre de tes propres mains. »
Tucker serra les dents et gronda :
« Tais-toi… sors de ma tête ! »
« Tu me demandes de partir ? » La voix eut un rire sinistre. « À présent, je suis le seul à vouloir t’aider à te venger de Noa. Tu devrais me faire confiance. »
Tucker se pencha en avant, le corps légèrement tremblant sous les coups qui martelaient son crâne.
« Je ne pense pas du tout à me venger. Je n’ai pas une rancune si profonde contre Noa… tais-toi ! »
« Dis-toi ça si tu veux, Tucker, répondit doucement la voix. Mais tu ne peux pas me duper. »
Elle le cajolait avec douceur, comme un démon lui soufflant à l’oreille.
« Quand tu auras bien réfléchi, tu viendras me voir de toi-même. Moi… je t’attendrai. »