Chapitre 9
Avant de pénétrer dans le sous-bois, je prends le temps de regarder le ciel : nous sommes déjà au milieu de l’après-midi.
— Mmmmh... je pense avoir manqué le rendez-vous des Anciens.
Je me ravise aussitôt : ce que je fais est bien trop important, ils comprendront. Tirant sur la bride de Maya, je me tiens face au bois.
Le sergent-chef Kaelan passe en tête du cortège et s’engage sur le chemin sinueux des sous-bois, au trot sous le couvert des chênes. Les loups négocient sans peine ce terrain accidenté composé de racines, d’ornières et de rochers. La vieille route des douanes, qui s’étire devant nous, est à peine visible sous le tapis de feuilles mortes et de mousse ; la lumière filtre à travers la voûte feuillue.
Maya avance d’un pas assuré, ses oreilles pivotant au gré des bruits de la forêt, attentive au moindre écart dans la végétation. Les loups progressent en file indienne, leurs pas étouffés par l’humus, tandis que les cavaliers courbent l’échine pour éviter les basses branches. L’air est plus frais sous la canopée, chargé d’odeurs d’humus et de cette humidité particulière aux sous-bois anciens.
La forêt s’éclaircit peu à peu et le sentier rejoint une crête rocheuse qui surplombe une vallée étroite. Le sergent lève la main pour immobiliser la colonne, puis se penche sur sa monture. Je me rapproche pour découvrir ce panorama que je n’avais encore jamais vu : les champs s’étendent à perte de vue, ponctués de fermes isolées et de bosquets épars. Au loin, une route principale serpente le long d’une rivière.
Le sergent et moi gardons le silence un long moment. Les yeux plissés, Kaelan pointe soudain son doigt ganté vers l’ouest, là où la route est coupée par un bosquet de saules.
— Là ! Vous voyez ? Un cavalier seul, monté sur un loup. Il doit être à une demi-heure de la croisée des chemins.
Je scrute l’horizon, les yeux rétrécis par la concentration.
— Enfin, te voilà !
L’avoir retrouvé me remplit d'une sombre satisfaction. Je tourne la bride de Maya pour faire face à la troupe qui sort progressivement du couvert des arbres. Je me dresse sur mes étriers, imposant le silence sur la crête. Je me racle la gorge et m'adresse à eux d'une voix forte qui porte au-dessus du vent :
— Messieurs ! Le destin aurait voulu que je reste au foyer pleurer ma perte comme la princesse déchue que je suis, mais le destin n’a décidément ni courtoisie ni honneur !
Je dégaine ma falx de mithril et pointe sa lame vers le ciel.
— L’heure est venue de rattraper ce traître et de le confronter à ses méfaits ! Chevauchons ensemble pour le capturer et le ramener au domaine afin que justice soit faite !
Un silence frappé de stupeur accueille ma déclaration. Les vétérans aguerris de ma garde échangent des regards où l’étonnement se dispute à une fierté naissante. La mâchoire encore serrée par l’effort de la traque, l’un des plus vieux gardes esquisse un sourire en coin avant de frapper le pommeau de sa selle.
— En voilà une duchesse digne de ce nom ! s’exclame-t-il d’un ton assez fort pour que toute la colonne l’entende. Qu’on se le dise, la demeure d'An T-Soir n’a pas fini de faire parler d’elle !
— À tous ! Capturons ce misérable traître !
Un rugissement guerrier s’élève de la colonne, les hommes hurlant leur assentiment dans un concert de grognements et de cliquetis d’armes. Kaelan pointe sa longue lame vers la vallée, ses yeux brûlant d’une lueur féroce :
— En formation d’attaque en tenaille ! Brennus, prends sept hommes par le ravin à l’ouest ! Je mène le reste par la route des saules ! Nous lui couperons la route avant la croisée des chemins !
Je tourne la bride de Maya et me lance la première. Alors que ma louve bondit en avant comme une flèche décochée, je presse un bouton masqué sur la garde de mon arme : dans un clic métallique sec et satisfaisant, le manche en mithril s'allonge du double, déployant ses sections télescopiques pour m'offrir l'allonge parfaite depuis ma selle.
Le vent s’engouffre dans mes cheveux, m'apportant l'odeur piquante de la terre battue. Le galop d'un loup de steppe n'a rien à voir avec celui d'un cheval : ce n'est pas un martèlement lourd, mais un enchaînement de bonds puissants, une projection fluide et rasante au-dessus du sol. À chaque réception, les lourds coussinets de Maya frappent la terre dans un choc sourd, projetant des grumeaux de boue et de la poussière sèche qui viennent cingler mes jambières en cuir.
Les buissons de ronces et les rochers affleurants défilent à une vitesse étourdissante. Je me penche au maximum sur le garrot, fléchissant les genoux pour encaisser les embardées. Au loin, le cavalier solitaire éperonne sa monture, mais un loup de selle ordinaire ne peut soutenir la course d'une louve entraînée. En analysant la courbure du terrain, je devine ses angles morts : les haies hautes à sa gauche l'obligent à se rabattre vers le sud. À chaque foulée, la distance se réduit comme peau de chagrin.
Je n'ai pas besoin de tirer sur la bride. Une simple pression de mon genou gauche contre son flanc suffit : Maya comprend immédiatement l'angle d'attaque. Ses oreilles se plaquent en arrière, et un grognement grave, presque inaudible sous le vent, vibre dans sa cage thoracique pour me répondre. Nous ne faisons qu'une.
Le fugitif jette un regard anxieux par-dessus son épaule, ses traits tirés par l’épuisement. En me voyant fondre sur lui, ma falx rutilante à la main, une lueur de pure panique traverse son regard. Il tente un écart brusque vers le sud, mais je fixe du regard le point d'interception ; Maya capte la tension de mes jambes et ajuste sa trajectoire à la fraction de seconde près, lui coupant la route.
Les éclaireurs nous rejoignent et la tenaille se referme. Cerné dans un champ entouré de haies épaisses, Vaelen cherche désespérément une issue. Je porte un coup précis et non létal à son épaule. Il lâche un cri de douleur, tandis que Kaelan et ses hommes pointent leurs lames vers lui.
Aux abois, le loup de Vaelen tente un saut désespéré par-dessus le mur de lances. Je pousse Maya à sa suite. Lorsque je bascule mon poids vers l'avant pour préparer mon coup, la louve abaisse son centre de gravité pour gagner en stabilité. Je bats l'air de ma longue falx et tranche d'un coup net la sangle sous le ventre de sa monture. Dans la même seconde, Maya percute le flanc du loup épuisé. Déséquilibré par la charge latérale, l'animal chute lourdement, projetant Vaelen et sa selle à terre dans un nuage de poussière et d'herbe arrachée.
Ébété par son vol plané, Vaelen roule sur le dos. Apercevant ma silhouette au-dessus de lui, il hurle, la voix brisée par la terreur en rampant à reculons :
— Arrière ! Vous n'avez aucun droit ici ! C'est un acte de guerre, vous êtes hors de vos ter... !
Ses paroles sont ponctuées de toux par la violence du choc. Il tente maladroitement de dégainer une dague cachée à sa ceinture pour frapper ma monture, mais Maya abat une lourde patte griffue directement sur son torse, lui coupant le souffle net dans un gémissement étouffé.
Kaelan met pied à terre, écarte l'arme du fuyard du bout de sa botte et saisit Vaelen par le col pour le redresser brutalement.
— Bien joué, Madame. Un renard de moins dans le poulailler, râle le sergent avec un rire sombre.
Sur son ordre, deux gardes saisissent le prisonnier pour le ligoter fermement — poignets dans le dos, torse et chevilles entravés — avant de le charger en travers d'une selle.
— Demi-tour immédiat, ordonne-je en observant les alentours. Nous sommes en territoire étranger.
Si les hommes arborent la mine réjouie du devoir accompli, un silence plus lourd s'installe à présent. La fierté de la capture laisse place à une vigilance nerveuse : chaque soldat scrute les crêtes et le fond de la vallée, conscient que le moindre patrouilleur impérial croisé ici transformerait cette arrestation en incident diplomatique majeur.
La tête basse, les épaules affaissées, Vaelen refuse toujours de croiser mon regard tandis que nous galopons au plus vite pour repasser la frontière de mon domaine.