Chapitre 10
Les loups trottent d’un pas régulier bien que fatigués. Autour de moi, une humeur presque légère anime la troupe. Le sergent Kaelan, sa falx dans le dos, laisse passer un sourire franc, tandis que des gardes racontent à voix basse à un autre cavalier comment ils ont vécu la charge finale depuis le ravin, mimant avec les mains la tenaille qui se referme.
— Sergent ! Une fois la frontière passée, arrêtons-nous pour nous reposer.
— Sage décision, Madame. Nos montures ont couvert beaucoup de terrain depuis ce matin, et nous avons encore beaucoup de route à parcourir avant de rejoindre le manoir. Un arrêt d’une heure près du ruisseau de la frontière nous permettra de boire et de souffler un peu. Je connais un endroit discret, nous serons à l’abri des regards et nous pourrons y tenir le prisonnier sans être dérangés.
Il émet un ordre bref et quelques cavaliers se détachent de la colonne pour se mettre en éclaireurs vers l’endroit qu’il a en tête.
Le cortège s’engage sur un sentier oblique et étroit bordé de saules ; sa pente douce descend vers un ruisseau aux eaux claires et peu profondes. La troupe s’arrête et Kaelan met pied à terre le premier. Il laisse son loup s’approcher de l’eau, qui lui renvoie une gratitude visible, puis nous l’imitons tous, soulageant nos montures de leurs selles et les laissant boire en liberté surveillée.
Quelques gardes s’écartent pour établir un périmètre, leur regard inspectant les fourrés et la lisière des bois, tandis que deux autres débarquent le prisonnier avec des gestes précis, mais sans violence inutile, le forçant à s’asseoir contre un tronc de chêne, toujours ligoté.
Je caresse quelques instants Maya et pars boire à la rivière à mon tour. Je n’ai ni gourde ni provisions, étant partie en toute hâte. Le sergent, qui s’était accroupi près de la rivière pour remplir sa gourde, me voit me rapprocher sans récipient. Il se redresse et traverse la berge d’un pas tranquille, ses oreilles légèrement inclinées en arrière en signe d’apaisement.
— Un officier digne de ce nom ne part jamais sans au moins une gourde et quelques rations, même pour une simple chevauchée d’inspection, dit-il en me tendant sa propre gourde de cuir, encore fraîche de l'eau du ruisseau. Prenez, Madame. J’ai aussi quelques rations dont je peux me séparer.
Je souris et lui réponds :
— Malheureusement, ma grand-mère ne m’a pas fait de cours sur la façon de traquer un fugitif. Si elle était encore là, elle serait en colère pour les risques que j’ai pris aujourd’hui... ou impressionnée... Ou les deux ! dis-je en riant.
Kaelan soutient mon regard, un éclat amusé traversant ses yeux. Ses oreilles se dressent légèrement, trahissant une curiosité franche.
— Votre grand-mère ne vous a pas appris à traquer les fugitifs, dites-vous ? répète-t-il en renversant la tête en arrière avec un rire bref et grave.
Il ramène ensuite son regard sur moi, la voix teintée d’une admiration non feinte :
— Pourtant, vous venez de mener une poursuite à travers plusieurs lieues de forêt, de devancer un officier entraîné et de manœuvrer votre monture dans une tenaille. Si c’est là le résultat d’une absence de formation, je serais curieux de voir ce que vous feriez après quelques leçons !
— En ce cas, je pense que l’Empire n’a qu’à bien se tenir ! répondis-je avec un sourire malicieux.
Son rire bref s’éteint dans un grognement approbateur et il me laisse boire à sa gourde sans se presser. L'eau glacée me décape la gorge, emportant le goût de poussière de la traque. Il gratte parfois la nuque de son loup qui s’est approché en quête d’attention. Lorsque je lui rends le récipient, il le remplit à nouveau dans la rivière, le rebouche et le glisse dans sa sacoche avec une lenteur délibérée, comme s’il prenait le temps de réfléchir à la portée de ses mots.
Je me rapproche de Vaelen pour me placer face à lui et évaluer ses réactions sans rien dire. Je sens une pointe d'agacement monter en moi. Le silence s’étire, seulement troublé par le murmure de la rivière et le souffle régulier des loups au repos. Vaelen soutient mon regard, les mâchoires serrées, mais il ne peut empêcher un léger tressautement de ses oreilles qui trahit son inconfort sous mon examen prolongé. Il détourne finalement les yeux pour fixer un point dans l’herbe à ses pieds, comme s'il cherchait à rassembler ses pensées.
— Alors ? Que s’est-il passé, Vaelen ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Et je vous préviens : j’ai déchiré ma robe de deuil, alors je suis de très mauvaise humeur. Allons droit au but.
Vaelen reste silencieux, mais ses épaules s’affaissent. Le regard qu’il me lance est soudain plus trouble, nuancé de quelque chose qui ressemble à de la honte mêlée à de la lassitude. Il ne répond rien, mais le bout de ses oreilles, discrètement baissées, trahit sa gêne.
Le sergent, resté en arrière près de la rivière, observe la scène sans mot dire, les mains posées sur la hampe de sa longue falx, ses yeux rivés sur le prisonnier. Deux soldats non loin feignent de s’occuper de leur selle pour ne rien manquer de la conversation. Le silence est total au sein de la troupe. Mais le muétisme de la seule personne que je veux entendre fait monter mon impatience.
— Le lendemain du deuil de ma grand-mère, l’ancienne reine douairière de notre royaume, le commandant de la garnison de la capitale file à l’anglaise ! Tout cela en sachant qu’il trahit le dernier membre de la famille royale des hommes-bêtes, pour voler des documents qui mettent tous les sujets du duché en danger !
Je m'avance d'un pas sec et décoche un coup de botte autoritaire dans son tibia pour rompre son inertie.
— Maintenant, parle !
Vaelen frémit sous la morsure de mes mots et l'impact du coup, ses oreilles s’affaissant un peu plus contre son crâne.
— Je ne fuyais pas par lâcheté ! crache-t-il, la voix brusquement fêlée par l'orgueil blessé.
Il lève un instant les yeux vers les collines à l’ouest, puis ses pupilles se plantent dans les miennes, brûlantes :
— Ce que vous ignorez encore, princesse... c’est que votre grand-mère n’est pas morte de vieillesse. Elle a été empoisonnée !
Je décroise les bras, interloquée par son annonce :
— Pardon ? dis-je, sidérée par son propos.
Un frisson parcourt les soldats alentour. Plusieurs dressent leurs oreilles tandis que la nouvelle tombe comme une pierre dans une eau calme. Kaelan fait un pas en avant, falx en hand, son regard se faising de glace.
— Vous avez des preuves de ce que vous avancez ? demande-t-il, sa voix rocailleuse à peine plus haute qu'un grondement.
Je me tourne vers le sergent pour lui faire comprendre de continuer et m’éloigne de deux pas. Il s’avance à son tour, sa silhouette massive se détachant devant la lumière du soir qui miroite sur la rivière. Il raffermit sa prise sur sa hampe et, d’un geste calculé, le menace de son arme pour rappeler à Vaelen qu’il est en terrain hostile. Sa voix roule comme un grondement sourd dans l’air du soir :
— Vous allez me faire le plaisir de répéter cela lentement, commandant. Et avec des noms !
Ses yeux gris se plissent ; il jette un regard bref vers moi par-dessus son épaule, comme pour s’assurer que je suis prête à entendre la suite. Vaelen soutient le regard de Kaelan, mais une lueur de défi traverse ses yeux fatigués. Il gonfle ses poumons, comme un homme qui s’apprête à franchir un point de non-retour, et laisse échapper un long soupir. Ses épaules s’affaissent encore d’un cran ; j’y décèle une fatigue sincère, celle d’un homme qui n’a plus grand-chose à perdre.
Je change de position pour revenir vers lui.
— Deux possibilités, Vaelen : dites-moi tout ce que vous savez et vous finirez en résidence surveillée pour les trente prochaines années si les informations sont satisfaisantes. Sinon, votre tête sera au bout d’une pique à l’entrée de Mag-Dara avant ce soir.
Je le regarde droit dans les yeux. Vaelen soutient mon regard et, pour la première fois depuis sa capture, quelque chose dans sa posture change. Sa mâchoire se décrispe lentement, ses épaules se redressent un peu, comme si le poids de la décision venait de quitter son dos. Il baisse les yeux un instant puis relève la tête. Sa voix, encore grave, porte sans trembler :
— Résidence surveillée, dites-vous ?
Il laisse un rire mécanique s’échapper, presque sans joie, qui retombe dans un soupir las.
— C’est plus que ce que j’espérais après ce que j’ai fait...
Il marque une pause, ses yeux se perdant un instant dans le reflet changeant de la rivière, comme s’il cherchait ses mots dans l’écume.
— Je... je devais rencontrer un contact près de la croisée des Trois-Moulins. Un homme de l’ombre qui n’a pas dit son nom, mais qui m’a promis une protection et de l'or en échange de ma désertion. Il m’a dit que la vieille régente n’était pas morte de vieillesse, mais d’un poison lent administré par un serviteur infiltré au manoir depuis des mois.
— Vous avez affirmé plus tôt que vous ne faisiez pas ça pour l’or. Pourquoi avoir changé de discours ?
Vaelen détourne le regard, une veine palpitant sur sa tempe sous la pression de mon examen. Autour de nous, le grondement sourd d'un loup nerveux rappelle le poids du piège qui se referme sur lui.
— L’or n’était que le prix de ma survie ! avoue-t-il dans une quinte de toux amère. De quoi payer des passeurs, disparaître à l'autre bout du continent et ne plus jamais avoir à regarder ce monde s'effondrer. Je ne voulais pas m'enrichir, je voulais juste acheter ma disparition. La population ne se doute de rien de ce qui se passe en coulisse, mais je vois bien que l’Empire grignote nos vies morceau par morceau.
— Vous êtes foutu si vous n’avez rien qui m’assure la capture de ces malfrats, Vaelen. Donnez-moi toute l’histoire ! Pas une histoire à l’eau de rose pour me faire prendre en pitié !
Vaelen ferme les yeux un long moment. Quand il les rouvre, la tension sur ses épaules s’est dissipée. Il laisse échapper un rire fatigué, sans joie, et secoue la tête comme s’il se moquait de lui-même. Énervée par son manque d’explication claire, je pousse un grognement de colère :
— Assez ! Je me fiche de savoir si les informations volées sont récupérables ou non. La seule chose que je souhaite savoir, c’est comment vous en êtes arrivé là. Pourquoi avoir trahi notre peuple ?! Donnez-moi vos motivations !
La garde ducale à proximité se fige, surprise par le grondement de ma voix. Vaelen, qui me regarde, baisse les yeux, prend une inspiration profonde, puis relève la tête vers moi.
— Ma motivation, c’est la peur, avoue-t-il plus haut qu’un murmure. Pas la peur de mourir... J’ai servi vingt ans, je sais regarder la mort en face.
Il marque une pause, ses oreilles s’affaissant lentement.
— C’est la peur de voir notre peuple s’éteindre. Pas par l’épée, mais par la dilution... l’oubli.
Je me sens consternée et je frotte l’arête de mon nez.
— Et donc, par peur de voir notre peuple disparaître, vous avez fourni des renseignements militaires qui compromettent la sécurité, et donc la vie, des 20 000 habitants de Mag-Dara ? 20 000 habitants ! En dehors de la capitale impériale, c’est l’une des plus grosses villes de ce continent !!!
Consternée par ce que je viens d'entendre, je fais une pause.
— De plus, je vous rappelle que ma grand-mère avait 83 ans ! Déployer autant de moyens, infiltrer un serviteur et conspirer dans l'ombre pour tuer une ex-souveraine qui avait déjà un pied dans la tombe... au lieu de chercher à consolider le duché ou à négocier ? Si les conspirateurs que vous couvrez sont aussi stupides et si vous êtes assez crétin pour les suivre, j’aurais dû exiger de ma grand-mère qu’elle vous limoge bien plus tôt !
Vaelen tressaille à mes paroles comme sous un coup de poing reçu en pleine poitrine. Sa mâchoire se serre et il détourne un regard plein de honte.
— J’en ai assez vu ! dis-je, puis je me dirige vers la rivière pour me reposer.