Chapitre 8
Je descends les marches de la caserne d’un pas pressé, Ronan sur mes talons. Dans la cour, une lourde torpeur règne encore, mais mon armure vert et argent accrochant la lumière matinale agit comme un signal : sur mon passage, le temps semble enfin reprendre son cours.
Les soldats figés se redressent, les têtes se tournent et les consignes fusent. Je vois toute la garnison sortir de sa stupeur et s’activer sous les directives de son nouveau commandant. Alors que je le dépasse, Jarek se fige un instant pour m’adresser ces quelques mots :
— Je ne vous décevrai pas, Votre Grâce ! La garnison sera prête dès votre retour !
Sans attendre, il se retourne vers ses hommes. La cour s’éveille soudain dans un concert de commandements fermes, portés par une voix tranchante qui dénote avec le jeune âge de cet officier de haut rang.
Je traverse la cour d'un pas déterminé. Sans laisser le temps à Maya de s'abaisser, je prends de l'élan et m'appuie sur son épaule pour me hisser d'un bond fluide sur sa selle. La louve encaisse le choc sans broncher, prête à bondir. Du haut de mes seize ans, mon visage est peut-être encore jeune, mais l'acier de ma détermination est bien celui que Grand-Mère a forgé : nous le rattraperons.
Derrière moi, les injonctions de Ronan claquent comme des coups de fouet, et la meute s'ébranle dans un grondement de griffes sur la pierre.
La route file sous les pattes de Maya, le paysage défilant dans un flou de champs et de haies. Nous alternons entre galop soutenu et trot rapide pour ménager le souffle de nos montures sur cette longue distance. Derrière nous, les bruits de la ville s'étouffent peu à peu. Au loin se profile bientôt une escorte lourdement armée sous une bannière effilochée : un étendard impérial de gueules à l'aigle déployé d'or, armé et langué de sable, tenant en ses serres un glaive et un foudre du même, à la bordure d'or.
— Capitaine ! m'écrie-je pour couvrir le bruit du galop. On ne s’arrête pas, manœuvre d’évitement !
Un sourire carnassier s’étire sur son visage, ponctué d'un rictus.
— À vos ordres, Madame !
D'un signe du bras, il transmet la consigne à la troupe, qui la relaye de rang en rang. La loi stipule que je dois me rabattre sur le bas-côté pour les laisser passer, mais nous sommes pressés.
Distancée de seulement une centaine de mètres de l’armée impériale, je vois leur formation se resserrer, boucliers levés. Au centre de la colonne, leur officier au plastron étincelant lève une main hautaine, un sourire suffisant aux lèvres, persuadé que nous allons docilement nous ranger dans le fossé comme des vassaux obéissants. Mais en voyant que ma troupe ne ralentit pas d'un pouce, son sourire se décompose net, tous leurs regards se figeant sur notre colonne qui refuse de bifurquer.
À moins de dix mètres, leurs visages se crispent. Nos loups de deux mètres au garrot fendent leur ligne comme un boulet de canon.
Des chevaux impériaux se cabrent en hennissant de terreur, désorganisant la colonne. Un porte-étendard manque de lâcher la bannière à l'aigle d'or pour éviter d'être piétiné, tandis que des soldats se jettent dans les ronces du bas-côté dans un fracas de tôles et d'armures. Nos montures bondissent avec agilité entre leurs rangs, les haies et les fossés.
Des exclamations de stupeur rugissent :
Certains restent pétrifiés, d’autres se jettent à terre ou perdent simplement armes et boucliers dans la panique.
Une fois dépassés, en me retournant sur ma selle, je vois leur commandant rouge de colère, le poing tendu vers nous, hurlant des menaces de procès et de sanctions impériales que le souffle de notre course balaye instantanément. Ronan lui adresse un simple salut narquois de la main, sans même ralentir. J’entends ma garde rapprochée rire sous cape du désordre créé.
Je me rapproche de Ronan.
— Capitaine ! On peut couper par les chemins et les champs pour rejoindre la route des douanes pour le rattraper. Je veux que l’on fouille le village des Trois-Moulins, puis remonter la voie !
— Bien reçu, Madame ! Le sergent-chef Kaelan vous accompagne avec vingt hommes. On se charge du reste !
Ronan fait ralentir la colonne un instant et répartit ses cavaliers. Kaelan vient prendre sa place à mes côtés et notre troupe se sépare en deux pour reprendre à vive allure. Nos loups sautent les haies, les fossés et les barrières, agitant les troupeaux dans les champs.
— Sergent Kaelan, j’espère que vous avez de l'énergie. La nuit risque d'être courte !
Le sergent Kaelan émet un petit rire sourd, ses épaules massives tressautant sous son armure.
— On apprend à dormir en selle dans la garde, Duchesse. Une nuit sans tente ne nous tuera pas !
Derrière lui, un vieux soldat ajoute avec un clin d’œil :
— Et au pire, on piquera un somme en travers de la selle comme au bon vieux temps !
Je ris à leur réplique. Ils forment l’élite du domaine, et cette certitude me donne un regain de confiance.
— Si nous maintenons ce rythme, nous le rattraperons !
Kaelan hoche la tête, ses oreilles pivotant pour capter les bruits environnants.
— Thorne est un officier de bureau, Madame. Il ne tiendra pas la distance sans s'arrêter. En coupant par les anciennes routes, on gagne trois heures pour rejoindre la fin de la route des douanes. On lui coupera la route avant ce soir.
— Même s’il passe la frontière, nous le poursuivrons. J’en prends la responsabilité.
Une lueur d’approbation traverse le regard du sergent.
— Vos décisions sont courageuses, Madame. Laissez-moi passer devant pour ouvrir le chemin. Mon père était forestier ici : je connais le raccourci.
Un sourire éclairant mon visage, je me concentre à nouveau sur le rythme de ma monture en laissant passer Kaelan devant moi. Un autre soldat prend sa place pour refermer la formation.
Quelques heures plus tard, nous arrivons à la lisière de la forêt frontière. C’est un sous-bois de chênes et de bouleaux marquant la fin de mon domaine. L'air y devient subitement plus frais et plus humide, chargé d'une odeur d'humus et de feuilles mortes. La canopée dense filtre la lumière matinale en une pénombre verdâtre.
L’escorte ralentit, scrutant les environs. Mon regard se pose sur le sol.
— Sergent ! Des traces de loup géant.
Kaelan descend de monture, pose sa main dans la boue et hume profondément l'air, les narines frémissantes.
— Empreintes fraîches. L'odeur de cuir et de graisse de selle de la garnison flotte encore. Il marche au pas, juste de l'autre côté du bois.
— Bien. Masquez les armoiries du duché et laissez les étendards ici.
— Vous avez entendu la Duchesse ! lance Kaelan aux hommes. On masque tout, et motus sur notre origine hors frontière !
Les soldats s’exécutent rapidement. Certains recouvrent l’étoile sur leur épaule de bandes de toile sombre ; d’autres retournent leurs capes. En quelques minutes, la colonne ressemble à une simple troupe de mercenaires.
De mon côté, je regarde cette longue robe de deuil somptueuse qui m'encombre. Ses broderies raffinées, sa coupe ajustée et ses draperies élégantes sont le chef-d'œuvre d’un artisan-couturier de Mag-Dara, et un bref pincement au cœur me traverse à l'idée de ruiner un si bel ouvrage d'apparat.
Mais l’urgence du moment me fait ravaler mes regrets : cette seule robe pourrait nourrir une famille entière pendant au moins quatre ans. D'un geste sec, j'agrippe le tissu précieux juste en dessous du milieu de mes cuisses et tire de toutes mes forces. L'étoffe cède dans un déchirement net et brutal, libérant enfin l'amplitude de mon entrejambe.
Sous la draperie mise à nu apparaissent mes jambes, toujours couvertes de collants noirs sombres et légèrement transparents, largement filés et ruinés par les heures de chevauchée intensive contre le cuir de la selle. Ignorant les fils tirés, je noue la longue bande de tissu déchirée autour de ma poitrine pour masquer l'étoile ducale gravée sur mon plastron, métamorphosant cet habit d'apparat en une simple écharpe de guerre.
Kaelan observe la manœuvre avec un hochement de tête respectueux.
— Allez ! Les vêtements, ça se recoud, Duchesse, dit-il en voyant ma mine déconfite après avoir ruiné ma robe. Et au vu de l’urgence du moment, c’est le meilleur choix, poursuit-il pour m’encourager. Une fois hors de cette piste, nous serons hors des sentiers battus.
Je jette un dernier regard en arrière vers les terres de mon enfance, puis je resserre ma prise sur les rênes de Maya. Chance ou pas, je ne reviendrai pas sans Vaelen Thorne.