Chapitre 7
Le cortège s’arrête devant la grande porte de la caserne, au-dessus de laquelle pend, immobile, le drapeau impérial. Les deux éclaireurs qui nous ont précédés de quelques minutes ont fait ouvrir la lourde porte de chêne avant notre arrivée. Une partie de mes hommes et moi-même entrons dans la cour intérieure. Je peux lire sur le visage des quelques gardes de la garnison — nettement moins nombreux qu’à l’accoutumée — une vive inquiétude, alimentée par leurs tentatives de comprendre la désertion de leur commandant.
Je prends le temps d’observer les environs. La caserne ne ressemble pas à une simple bâtisse, mais à un colosse de granite gris accroupi au fond de la cour. Ses quatre étages projettent une ombre étouffante sur le sol pavé. Le bâtiment est surmonté d’une toiture en ardoise noire et sa façade est parsemée de grandes ouvertures. Enfermée au cœur d’un réseau d’entrepôts et de baraquements, la cour donne au complexe l’allure d'un domaine fortifié, replié sur lui-même.
— Capitaine Ronan ! dis-je d'une voix ferme. Prenez quelques hommes et interrogez les autres soldats. Je veux savoir quand il est parti et dans quelle direction. Faites aussi venir le second du commandant, je souhaite lui parler.
Je tourne mon regard vers les étages du bâtiment.
— Je me rends dans son bureau pour évaluer tout ce qu’il a emporté.
Le regard grave du capitaine Ronan se pose un instant sur moi.
— Bien, Madame.
Ronan m’adresse un salut militaire puis se tourne vers ses troupes. D'un geste précis, il désigne quatre cavaliers, leur ordonnant de mettre pied à terre et de l’accompagner.
— Kaelan, assure-toi que personne ne rentre ni ne sorte sans mon accord.
Je saute de ma monture pour m'élancer vers les étages. Mon humeur maussade ne s’est pas dissipée, bien au contraire. Dans les couloirs, ma venue prend les soldats de court : certains s'affairent en armure complète, d'autres flânaient en simple uniforme de toile, une caisse ou une pile de linge entre les bras. Dès qu'ils aperçoivent l’emblème gravé sur mon plastron ou l'éclat caractéristique de mes cheveux, un vent de panique s'empare d'eux.
Pris au dépourvu, ils manquent de faire tomber leur matériel, se bousculent maladroitement pour s'écarter de mon chemin ou se figent dans des garde-à-vous bancals, le dos plaqué contre la pierre, les yeux écarquillés. L'un d'eux manque même de lâcher son seau dans un sursaut ridicule avant de balbutier des excuses que j'ignore.
Sans ralentir, le pas vif, je bondis dans les escaliers en gravissant plusieurs marches à la fois. La vitesse faisant fouetter l’air contre mes oreilles, je les plaque spontanément en arrière pour ne pas être gênée dans ma course.
Une fois devant le bureau, je constate que la porte est restée entrouverte, présageant un départ à la hâte. J’achève de la pousser pour m'introduire dans l'obscurité de la pièce. Dans cette faible lumière, les contours se dessinent avec une netteté familière : je distingue sans peine la disposition sommaire des lieux, l'alignement des livres et des parchemins soigneusement rangés sur les étagères — à l'exception de l'une d'elles, mise à sac —, tout comme le grain du bois du bureau ou le reflet sombre des armes et des boucliers suspendus aux murs.
Au fond, la baie aux volets clos maintient la pièce dans une pénombre totale. Je m’empresse de les ouvrir en grand : la vive lueur matinale s’engouffre brusquement, agressant mes pupilles et noyant la clarté naturelle que la pénombre m'offrait jusque-là.
À la lumière du jour, je procède à un examen méthodique de la pièce. Dans le silence presque oppressant du bureau, chaque détail raconte l'histoire d'un départ précipité.
Mon regard se porte d'abord sur les étagères. En m'approchant, je remarque des rectangles de bois impeccables au milieu du bois grisé : la trace nette de volumes arrachés à leur place. En parcourant du regard les titres des ouvrages restants, je déduis immédiatement par élimination ce qui vient d'être volé dans les archives : les registres des effectifs, les cartes des frontières, ainsi que les rapports et itinéraires de patrouille des trois derniers mois.
Je me penche ensuite sur le bureau. La plupart des parchemins restent alignés dans leurs casiers, à l’exception de quelques feuilles éparpillées près d'un encrier renversé, dont le liquide séché a laissé une flaque violette. Un tiroir bée, totalement vidé, et la chaise gît au sol, bousculée dans la hâte.
Cependant, un détail retient mon attention : l’encre ne s'est pas simplement écoulée. Elle dessine une traînée irrégulière vers le rebord du meuble, indiquant qu’on a cherché à dissimuler une inscription à la hâte.
Comprenant que de l'encre a pu couler jusqu'au sol durant la manœuvre, je baisse les yeux vers le parquet situé juste en dessous du bord du bureau. Mon instinct ne me trompe pas : les lattes présentent une disjonction anormale. Je glisse mes ongles dans la fente et, après quelques instants d'effort, je réussis à faire levier pour extirper une feuille dissimulée.
La lettre est rédigée d'une main nerveuse, datée de la veille au soir et partiellement masquée par une tache sombre. Pour parvenir à lire à travers l'encre séchée, je colle le papier contre le verre de la fenêtre pour exploiter la lumière du jour par transparence, puis je murmure les mots identifiables :
— « Coo... commandant, le moment est venu. Voootre... » Cette partie m’échappe, mais la suite reprend plus loin : « ...les chemins de l’est resteront ouverts jusqu’à... » Celle-là non plus n'est pas lisible. « ...quittez votre poste avant l’aube du vingt-cinquième jour. Ne laissez rien au hasard, la... » Mmmh... plus loin : « ...vous protéger. Mais si un doute vous effleure... » La fin de la lettre contient moins d’épaisseur d’encre : « ...rappelez-vous nos discussions. La maison qui vous accueille saura vous protéger, brûlez cette lettre une fois lue. »
Je reste figée quelques instants, la lettre tremblant entre mes doigts. Une promesse voilée, un appui puissant dissimulé dans l'ombre... Les mots tournent dans mon esprit, cherchant une explication plausible à une trahison si précipitée, le lendemain même du dernier souffle de ma grand-mère. Quelqu’un s’assure qu’un rouage essentiel de la défense de mon duché s’effondre silencieusement.
Je pose ma main sur ma tempe.
— Cela n’a aucun sens après quinze ans de service, murmurai-je, ma voix résonnant dans le silence.
J’attrape un parchemin vierge ainsi que de quoi écrire, puis je commence à dresser l’inventaire de tout ce qui manque, tout en consignant des pistes pour des contre-mesures d’urgence.
Alors que j’écris les dernières lignes, j’entends deux démarches rapides et assurées arriver de l’autre bout du couloir et s’arrêter devant l’embrasure de la porte. Le bruit d'un poing frappant une épaule retentit.
— Votre Grâce, vous m’avez fait demander. Je suis le capitaine Jarek Vance, second du commandant.
Je termine d’écrire sans relever la tête.
— Capitaine, je vous nomme commandant à titre temporaire.
Je pose ma plume et lève les yeux pour découvrir le capitaine Ronan accompagné d’un homme dans la quarantaine, au visage carré barré par une cicatrice de lame sur la joue et aux cheveux roux coupés ras. Ses sangles et ses armes sont entretenues avec une rigueur méticuleuse.
— Vous allez me rattraper ce bazar, enchaînai-je en lui tendant le parchemin. Voici de quoi vous guider. Si jamais vous estimez qu’il manque des points importants, vous avez carte blanche pour agir en mon nom. Est-ce bien clair ?
— Bien, Madame !
Il frappe du poing sur son épaule, prend le papier et repart dans le couloir. Mon regard se tourne alors vers mon capitaine, qui observe Jarek Vance s'éloigner d'un pas rapide avant de croiser mon visage. Une lueur d'approbation brille dans ses yeux : ma réactivité face à l'urgence a fait mouche.
— Capitaine, avez-vous déniché des informations ?
Ronan redresse sa tenue et met les mains dans le dos, adoptant la posture martiale requise lorsque l’on s’adresse à un supérieur.
— Oui, Madame ! Une patrouille est revenue de l’est ; elle est passée par le hameau des Trois-Moulins. Ils font état d’avoir aperçu le commandant qui empruntait la route des Douanes à la croisée des chemins. Ils l’ont croisé sur la voie : il portait une cape sombre et ils ne l’ont pas vu de près, mais ils ont reconnu son loup.
— Pensez-vous qu’il soit possible de le rattraper ?
Ronan pince les lèvres, ses yeux gris plissés par la réflexion. Il jette un regard par la fenêtre, reste un instant pensif, puis soupire en secouant la tête.
— Notre fuyard a plus de six heures d’avance sur nous, Madame. Même avec nos meilleures montures, il ne nous faudrait pas moins de quatre heures pour rejoindre les Trois-Moulins. À moins qu’il ne fasse halte quelque part — ce qui est peu probable avec ce qu’il transportait —, la piste sera froide avant que nous n'atteignions la forêt desservie par la route des Douanes.
Je plaque mes oreilles en arrière, visiblement agacée.
— Au vu de la situation, Capitaine, même si cette chance reste infime, je ne laisserai pas la sécurité des habitants du duché se faire saboter !
Je le regarde droit dans les yeux.
— Préparez vos hommes, départ immédiat !
Je le dépasse dans l’embrasure et repars vers la cour, laissant mon capitaine la bouche bée face à mon annonce.