Chapitre 6
(26 juin 1117 du calendrier impérial)
Je suis seule dans la petite salle à manger pour prendre mon petit-déjeuner. Autrefois, Grand-Mère et moi animions ce moment de nos discussions matinales, mais ces jours sont désormais révolus. C’est dans un silence aussi accablant que pesant que je me retrouve à avaler mon repas. Seuls les bruits diffus de la cour et l’agitation du personnel viennent rompre de temps à autre cette lourdeur.
J’entends bientôt des pas dans le couloir — une démarche rapide, assurée, familière. La porte s’ouvre sur Collin.
— Madame, vous m’avez fait demander ?
— Oui, Collin. Comme vous le savez, ma grand-mère suivait un emploi du temps bien défini. Je ne souhaite pas chambouler le mien pour adopter le sien. Au besoin, je ferai un bref passage dans les bureaux durant la matinée, mais je tiendrai mon entraînement matinal et j'assurerai mes devoirs ducaux l’après-midi.
— Très bien, Madame. Cela ne posera aucun problème. Je vais réorganiser votre agenda en ce sens.
Alors qu’il m'adresse son salut habituel, des pas bien plus précipités résonnent dans le couloir. Collin et moi tournons la tête vers le seuil, l'air étonné. La porte s’ouvre à la volée : c’est le sergent-chef Kaelan, le second de Ronan. C’est un Olcán au pelage marron, un peu plus trapu que son capitaine et tout aussi marqué par la rigueur militaire.
— Madame ! Il y a une urgence ! Un soldat de la garde de la ville vient de nous transmettre une terrible nouvelle.
Au mot « urgence », je me lève lentement, le cœur serré, appréhendant ce qui va suivre.
— C’est à propos du commandant Vaelen Thorne... Ce matin, il n’était plus à son poste. Il semble avoir disparu... Mais ce n’est pas le pire : il semblerait que tous les documents concernant la sécurité de la ville aient été emportés.
Posant une main contre mon front, je mesure aussitôt l’onde de choc et les conséquences désastreuses d'un tel acte sur le duché.
— C’est une catastrophe... murmurai-je. Je dois agir sans attendre.
Vaelen Thorne a été nommé commandant en personne par ma grand-mère il y a quinze ans. Quelle folie l'a pris ? Une onde de chaleur me monte brutalement aux tempes, transformant mon effroi en une fureur sourde. Lui, un vétéran de la guerre Impérialo-Olcán... Une trahison, le lendemain même du décès de Grand-Mère !
Je braque un regard brûlant de colère sur Kaelan.
— SERGENT ! Faites préparer une escorte et Maya ! Nous nous rendons en ville sur-le-champ !
Saisi par ma colère, Kaelan recule d’un pas instinctif, les oreilles plaquées sur le crâne et le regard baissé, comme un loup sous la menace de son alpha. Mais la discipline reprend vite le dessus : il frappe du poing droit son épaule gauche — le salut réglementaire — et tourne les talons vers la cour.
Je gagnai ma chambre d'une démarche vive. Pas question de perdre du temps à ôter ma robe de deuil : l'urgence primait. J'enfilai directement mon armure par-dessus le tissu sombre. La soie, moins épaisse que mes tenues habituelles, faisait quelque peu glisser la cuirasse, m'imposant un ajustement plus serré. Je retire mes escarpins, laisse glisser mes bottes de combat par-dessus mes collants et troque précipitamment mes gants contre mes brassards en cuir.
Au moment de saisir ma falx, je marque un court temps d'arrêt. Les images de toutes ces années d’entraînement où Grand-Mère m'enseignait les arts martiaux et le devoir des armes me traversent l'esprit. Sans hésiter davantage, je fixe la lame incurvée dans le creux de mon dos.
Dans la cour, le palefrenier détala sous la lumière naissante du matin, tenant la bride de Maya. Il s’arrêta à ma hauteur, me scruta de la tête aux pieds, visiblement interloqué par ma tenue, puis me salua prestement avant d'ajuster le harnachement et de s’écarter. Je laissai la louve me donner son habituel témoignage d’affection, flattant son encolure en retour, puis tapotai son épaule à deux reprises. Elle s’abaissa pour me laisser grimper.
Piquant vers la sortie, mes yeux balayent les préparatifs qui s'achèvent. Dans la clarté dorée de l'aube, une quarantaine de gardes s’agite près du portail. Hissés sur leurs loups géants aux robes grises ou brunes, les soldats s'organisent dans un concert bruyant de jappements et de coussinets lourds martelant le sol. Au centre, le capitaine Ronan et le sergent Kaelan s'entretiennent sur leurs montures. Je pousse Maya vers eux.
Dès qu'ils me voient approcher, Ronan s'incline. Je hausse la voix pour couvrir le tumulte :
— Capitaine ! Nous n’avons pas une minute à perdre. Nous filons à la caserne. Organisez le cortège !
— À vos ordres, Duchesse !
Sans perdre un instant, Ronan donne un coup de sifflet strident pour capter l'attention de la troupe.
— Escorte de vingt loups, formation en enfilade ! Deux éclaireurs en tête, le reste en colonne derrière !
Je prends position au cœur du dispositif, puis la troupe s’ébranle dans un grondement de pattes massives et le cliquetis des armures. Le cortège s’étire pour franchir le portail en fer forgé. Les deux éclaireurs, montés sur des loups plus légers et nerveux, s’élancent au grand galop sur la route pavée menant à Mag-Dara, leurs silhouettes grises disparaissant rapidement derrière le premier virage.
Autour de moi, les gardes forment un rempart vivant de muscles et de fourrure. Maya maintient un rythme régulier et puissant, ses oreilles pivotant au moindre bruit émanant des sous-bois. Le vent frais du matin fouette mon visage, apportant les senteurs humides de la terre mêlées aux odeurs lointaines de la cité. À ma droite, Ronan chevauche d'un air sombre, son regard acéré balayant méthodiquement les abords du chemin.
Notre escorte dévale la voie, faisant vibrer les vieilles dalles de pierre taillées de l'époque où les rois de Kaelandor bâtissaient des routes pour leurs chevauchées. Au loin, les cloches de Mag-Dara sonnent la première heure du jour. Leurs volées semblent plus sourdes, presque funèbres.
Sur notre passage, fermiers, colporteurs et marchands se rangent à la hâte sur le bas-côté. Les bêtes de somme tirant les charrettes s’ébrouent nerveusement, terrifiées par l'odeur et le piétinement lourd de nos montures. Certains habitants s'inclinent avec respect ou appréhension lorsqu'ils reconnaissent l'escorte ducale, intrigués ou inquiets devant cette colonne lourdement armée fendant la campagne à toute allure.
Lorsque nous franchissons enfin les grandes portes de la ville, le galop des loups ralentit pour adopter une allure au pas. Le tumulte des ruelles s'apaise instantanément à notre passage. Je perçois les regards en coin et les chuchotements étouffés parmi les passants : la nouvelle de la trahison du commandant semble déjà se propager dans Mag-Dara comme une traînée de poudre.