Chapitre 61
Le col pue encore la chair brûlée, le sang aigre et la frousse.
Je me tiens un peu à l'écart, loin du centre du champ de bataille où les rangers s'affairent méthodiquement à entasser les carcasses de chitine pour les brûler. Mon attention est toute entière tournée vers les loups géants. Agenouillée dans l'herbe haute, mes cuisses me brûlent d'avoir trop donné, les mains poisseuses et le visage maculé de suie. Je nettoie doucement la plaie sur la cuisse d'un grand loup gris qui laisse échapper de petits gémissements.
Tout en essuyant le sang qui coule encore, je me rappelle avoir commencé par Maya. Ma pauvre louve a les coussinets en lambeaux et les articulations enflées — rien d'étonnant au vu de la pente vertigineuse que nous avons dévalée à une allure suicidaire pour échapper au piège qui se refermait sur nous. C'est en voyant son état que je me suis procuré un grand nombre de pots d'onguent verdâtre, dégotés dans les affaires des rangers, avant d'improviser mon rôle d'infirmière pour toute la troupe. Personne ne m’a assigné cette tâche, mais je m’y suis attelée naturellement. Et au vu de mon statut, personne n’aurait pu m’en assigner une autre.
Un engourdissement douloureux s'installe dans mes épaules. Je dois poser un genou à terre pour me redresser et passer au loup suivant, qui présente une vilaine morsure au niveau du torse. Mes doigts manquent de précision, engourdis par l'acide et le froid des cimes, mais je répète mécaniquement les mêmes gestes : nettoyage de la plaie, inspection des contusions, application généreuse du baume médical.
Pendant que mes mains s'activent, mon estomac se tord, désespérément vide, tiraillé par un haut-le-cœur persistant. Juste après le combat, la vue des fluides fétides des arachnides mêlés au sang chaud de nos montures, ajoutée au spectacle insoutenable des cadavres Olcans, m'a fait rendre tout mon repas au pied d'un rocher. Un lieutenant ranger était venu me rassurer sur le coup, posant une main lourde et bienveillante sur mon épaule : « T'en fais pas, gamine, c'est toujours comme ça la première fois. On vide ses entrailles, et après on apprend à encaisser. »
Un vertige me balaye un quart de seconde alors que je ravale un reste d'amertume. Je me traîne vers la bête suivante. En m'agrippant à son pelage pour ne pas chanceler, un frisson de dégoût me traverse : une patte d'araignée tranchée, nette, noire et velue, reste fichée profondément dans sa chair vivante.
Cette vision ne me rassure pas d'un iota, mais je sais exactement ce qu'il faut faire. Sans hésiter, je découpe des bandes de tissu dans une toile propre avec mon poignard. Mes mains tremblent légèrement — contrecoup de la magie lancée à outrance et de la fatigue qui fond sur mes muscles. Je roule l'étoffe en une boule dense pour former un tampon compressif, puis je contracte la mâchoire. D'un geste sec, j'extirpe le fragment de chitine. Le loup pousse un grognement étouffé tandis qu'un jet de sang sombre jaillit. Immédiatement, je plaque mon tampon sur la plaie et j'appuie avec tout le poids de mon corps, incapable d'y mettre plus de force musculaire, pour stopper l'hémorragie.
C'est à cet instant que des bruits de pas étouffés, glissant dans l'herbe haute, attirent mon attention. Du coin de l'œil, je devine la silhouette de mon cousin Edern qui s'approche. Il n'interrompt pas mon geste ; il reste debout, silencieux, à m'observer travailler. Je prends le temps d'ajuster mes bandes de tissu, luttant contre la crampe qui me tord l'avant-bras pour nouer le bandage solidement autour de la patte du canidé.
Une fois ma tâche accomplie, je m'essuie les mains sur l’herbe et parviens à me remettre debout, le dos raide comme du bois. Lui aussi a traversé l'enfer du combat : sa lourde armure d'acier est maculée de boue et de traînées de sang séché.
— J'ai demandé à mes hommes ce qui s'était passé, commence Edern d'une voix grave. Ils m'ont raconté la bataille ici et la déferlante... mais je veux entendre ta version. Je veux savoir ce qui s'est passé avant.
Je prends une inspiration , remettant un peu d'ordre dans mes idées malgré le bruit sourd qui me tape dans les tempes.
— La zone qu'on explorait était un piège béant. Les charognards y étaient tapis, dissimulés en très grand nombre sous la canopée. Mais ce n'est pas le plus étrange... Le secteur était littéralement souillé, roussi par des substances chimiques ou de l'acide, bien avant qu'on n'y mette les pieds.
Edern se rembrunit, le visage marqué par une consternation sincère.
— Mes hommes n'ont jamais repéré la moindre présence de charognards dans cette lisière jusqu'à présent... Il s'interrompt un instant, croisant mon regard. — Et il y a autre chose. Pendant qu'on inspectait notre propre secteur, une quantité anormale de ces créatures a subitement tout lâché pour déferler en masse vers ta position. On dirait bien que tu es tombée sur quelque chose qu'elles voulaient protéger à tout prix.
Je fixe Edern un instant, le menton dressé malgré le poids invisible qui m'écrase les cervicales.
— Il va falloir partir à l'assaut de ce plateau, dis-je d'une voix que je force à rester ferme. J'en ai exterminé un grand nombre en provoquant un éboulement, mais je suis convaincue qu'il en reste une horde entière là-dedans.
Edern crispe les doigts sur sa garde, la voix tranchante :
— J'ai envoyé trois éclaireurs. Un seul est revenu. Ces maudites vermines bloquent le passage, Enora. Nous n'avons ni la place de manœuvrer, ni l'équipement pour forcer ce goulot. Il nous faudrait de l'infanterie lourde, des rangs serrés abrités sous des pavois pour ne pas se faire hacher net. Ce cirque est un piège mortel.
— La Ligue... murmurai-je en me tournant frénétiquement vers lui. Si on convoque un conseil extraordinaire des tribus...
— La Ligue ? me coupa-t-il avec un rire amer qui se transforma en quinte de toux sèche. Enora, les chefs vont palabrer pendant deux semaines avant de voter le moindre rassemblement ! Et pour envoyer quoi ? D'autres cavaliers légers ? Pour qu'ils se fassent déchiqueter comme mes hommes ?
Je secouai la tête, cherchant désespérément une alternative, refusant d'admettre l'impasse :
— On verrouille la passe ! On dresse un blocus autour du cirque !
— Elles escaladent la roche ! rugit-il en désignant la muraille calcaire du bout de son gantelet maculé de sang. Elles n'ont même pas besoin du chemin ! Tu veux qu'on reste assis là à regarder la nuit tomber en attendant qu'elles nous sautent dessus depuis les crêtes ?
Il laissa retomber son bras, le souffle court, ses épaules s'affaissant sous le poids de la défaite. Un silence lourd s'installa entre nous, interrompu seulement par le crépitement fétide des carcasses qu'on brûlait un peu plus loin.
Je ravalai mon orgueil. Le mot me brûlait la gorge avant même de le prononcer :
— L'Empire. Il faut demander de l'aide à la garnison impériale.
Edern ferma les yeux un instant et laissa échapper un long souffle harassé.
— Oui, admit-il à contre-cœur. Nos rangers n'ont que leur mobilité pour eux. Face à des nids pareils sur du relief encaissé, sans fantassins en armure lourde pour essuyer le choc, c'est le carnage assuré. À moins de sacrifier ce qu'il nous reste de sang, nous n'en viendrons jamais à bout seuls.
Il rouvrit les yeux et plongea son regard dans le mien :
— Enora... est-ce que tu peux t'en charger ? De faire le relais auprès des Impériaux ?
Une grimace d'ironie amère étire mes lèvres malgré la fatigue.
— Si c'est toi qui y vas, les choses vont déraper, je le sais bien, répondis-je en secouant la tête. Tu n'as jamais réussi à contenir ta rancœur face aux officiers de l'Empire.
Mon regard décroche du sien pour se fixer sur la terre rocailleuse. Un froid soudain m'envahit, bien plus glacial que le vent des cimes.
La situation est en train de me glisser complètement entre les doigts. Si l'Empire débarque avec ses régiments, prend le contrôle du plateau et met la main sur l'instigateur de cette horreur... s'ils apprennent comment cet ordure a obtenu l'artefact... tout va devenir bien plus compliqué. Ma position, mon statut, ma liberté, et la représentation de la Ligue en pâtiront lourdement.
Puis, une étincelle s'allume dans mon esprit. À moins que...
À moins que je ne prenne les devants. Si c'est moi qui accuse l'Empire de négligence, ou pire, qui sous-entend qu'une faction impériale est derrière ce cauchemar, le vent peut tourner. Je me masse distraitement les poignets, sentant la croûte de sang et de baume médical sécher sur ma peau. Il faut que je me façonne un récit imparable. Une explication parfaite qui me place directement en position de victime, qui me couvre complètement et me met hors de cause.
Un rictus calculateur se dessine au coin de ma bouche.
Mais aussitôt, une pointe de nausée me tord l'estomac. Je prends conscience, avec une amertume cuisante, de ce que je suis en train de devenir. Depuis la fin de la Régence, mon premier réflexe est systématiquement de conspirer, de construire des faux-semblants et de m'enfoncer dans le mensonge. Cette dérive m'effraie, mais la réalité ne me laisse aucun répit.
Je ravale mon malaise, redresse le menton et me tourne de nouveau vers mon cousin.
— Je vais partir le plus vite possible, dis-je d'une voix posée, recherchant mon calme d'apparat malgré mes jambes en coton. Mais je dois impérativement faire un crochet par le manoir. Il faut que je consulte mes conseillers pour savoir comment présenter la chose avec toute la finesse politique nécessaire face au général de la garnison impériale.
Edern hoche la tête, l'air sombre.
— Très bien. Je vais te faire préparer une escorte immédiatement.
Il fait un pas en direction des rangers rassemblés un peu plus loin, puis s'arrête net. Il se retourne vers moi, son regard glissant vers l'endroit où Maya est couchée.
— J'ai appris que ta louve était blessée... demande-t-il, une pointe d'inquiétude dans la voix. Est-ce qu'elle est en état de supporter le voyage ?
Je jette un coup d'œil à ma monture, observant ses bandages soigneusement serrés.
— Oui, répondis-je doucement. Elle tiendra la route... mais elle ne pourra ni courir correctement, ni combattre si les choses tournent mal.
Son cousin secoue la tête, inquiet :
— Prends un loup de ma troupe. Je pense que...
— Non, le coupai-je sans lui laisser le temps de finir. Je rentre avec Maya. C'est ma partenaire et je ne pars pas sans elle. S'il le faut, je marcherai à côté d'elle une partie de la route, mais elle vient avec moi.
Edern écarte les bras en un geste d'impuissance résignée.
— Très bien, cède-t-il dans un soupir. Mais ne tarde pas en route, Enora. Je ne pourrai pas tenir ce col bien longtemps si ces abominations décident de pousser.
Je lui adresse un salut solennel d'un hochement de tête.
— Sois prudent, Edern.
Il me rend mon salut d'un geste grave, puis pivote brusquement pour faire face au reste des rangers. Déjà, sa voix porte à travers le col alors qu'il se met à crier des ordres stricts pour organiser la défense et le nettoyage de la passe, tandis que je tends les pots d'onguent restants à un soldat qui passe à ma portée.
Je m'éloigne d'un pas lourd, chancelant légèrement sur l'herbe froissée, pour rejoindre Maya. À mon approche, elle relève lentement la tête et plonge ses grands yeux or et intelligents directement dans les miens. Malgré la souffrance qu'elle dissimule à peine, je n'y lis aucune rancœur, seulement une fidélité absolue.
Une onde de chaleur traverse ma poitrine. Je me laisse tomber à genoux près d'elle et viens lui flatter l'encolure d'une caresse ferme.
— Allez, debout ma grande, lui chuchotai-je à l'oreille. La journée n'est pas encore terminée.
Comme si elle avait compris chaque mot, Maya pousse un léger grognement d'effort et se redresse aussi sec sur ses quatre membres, ajustant ses appuis pour ménager ses bandages.
Chaque muscle de mon dos proteste lorsque je me hisse en selle, évitant soigneusement d'imposer un poids inutile sur son avant-train. Autour de nous, six soldats en armure s'approchent au pas de leurs montures. Ils se rangent en formation serrée et me délivrent un salut militaire impeccable, leurs visages fermés traquant le moindre de mes ordres.
Je jette un dernier regard vers le col, luttant contre l'épuisement qui alourdit mes paupières, puis je me tourne vers mon escorte improvisée :
— Messieurs... en route.
Le pas précautionneux de Maya s'imprime dans la terre humide, et à chaque foulée, je sens sous mes cuisses la tension de ses muscles blessés, son effort silencieux pour ne pas trébucher. Autour de nous, la forêt s'enfonce dans l'ombre. Les six cavaliers de mon escorte chevauchent en silence, le visage fermé sous leur heaume, leurs longues falx accrochées à la selle.
Chaque goutte de sang olcan versée sur ce plateau est un drame irréparable. Quand l'Empire a dissous notre armée, nos clans ont préféré tout sacrifier pour préserver ce qui faisait l'essence de nos pères : nos rangers chevaucheurs de loups. Nous avons sauvé nos traditions, mais au prix de notre polyvalence. Nous avons abandonné les boucliers lourds, la ligne de choc et le savoir-faire des sièges pour ne garder que la vitesse et le tranchant. Aujourd'hui, nous le payons cher. Nos guerriers sont trop longs à former, nos familles trop rares pour être broyées dans cette nasse.
L'Empire, lui, déborde de légions sans visage, d'hommes engoncés dans le fer que leurs généraux considèrent comme du matériel remplaçable. Si cette fosse exige de la chair à canon pour être comblée, ce ne sera pas la nôtre. Je vais leur tendre un piège politique parfait : je vais offrir à leur gouverneur la promesse d'une victoire facile et la purge d'une menace pour la province. Ils marcheront en première ligne. Leurs pavois essuieront les griffes et l'acide, et leurs rangs serrés s'entasseront dans les goulets. Et pendant qu'ils cracheront leur sang pour nettoyer ma montagne, j'aurai tout le loisir d'étouffer les traces du laboratoire, d'enterrer l'origine de l'artefact et de réécrire l'histoire. L'occupant nous a privés de nos boucliers ; je vais transformer leurs propres régiments en rempart. Qu'ils meurent pour ma survie.
Le rythme lent de notre chevauchée s'enfonce dans la campagne olcane. Autour de nous, les collines verdoyantes et le paysage d'Automne apaiseraient presque l'esprit, si la tension et l'odeur de sang ne nous coulaient pas encore à la peau.
Soudain, la voix grave d'un des soldats de l'escorte brise le silence régulier des sabots et des foulées :
— Princesse !
Je tourne la tête vers lui, surprise par le ton altéré du guerrier. D'un geste tendu, il pointe du doigt l'arrière de ma monture.
Mon regard glisse vers le sol, et mon sang se glace instantanément dans mes veines.
Sur le sentier de terre et d'herbe haute, chaque pas de Maya laisse une empreinte rouge vif, nette et béante. Une traînée de sang sombre, ininterrompue, s'étire derrière nous sur des dizaines de mètres. La blessure sous son pansement s'est rouverte sous l'effort, et sa chair s'épuise en silence depuis que nous avons quitté le col.
Une vague de culpabilité terrifiante m'immerge, effaçant d'un coup toutes mes pensées politiques. Je revois le visage d'Edern me suppliant de prendre un loup de sa troupe. Un regret amer et dévorant me tord les entrailles : j'ai laissé mon orgueil et mon attachement m'aveugler.
— Halte ! criai-je d'une voix rauque.
Je tire doucement sur les rênes pour arrêter Maya, mais avant même que je n'aie le temps de me dégager des étriers, le train arrière de la louve se dérobe. Dans un gémissement étouffé, Maya s'effondre sur le flanc, balayée par la faiblesse et la perte de sang.
Je me laisse glisser à terre à toute vitesse, manquant de trébucher dans l'herbe froissée. En m'agenouillant auprès d'elle, mes mains cherchent son encolure, ses flancs qui se soulèvent dans un râle de plus en plus faible. Ses grands yeux or, si vifs quelques heures plus tôt, s'assombrissent et perdent leur éclat.
Elle est en train de mourir. Sous mes yeux. Par ma faute.
Des larmes chaudes et incontrôlables jaillissent de mes yeux, traçant des sillons propres à travers la suie et la poussière de mon visage. L'armure de glace et le cynisme de la gouvernante s'effondrent en un instant. Je m'allonge à moitié contre sa fourrure, encerclant son cou de mes bras tremblants, collant mon front contre sa tête massive.
— Pardon... murmurai-je dans un sanglot étouffé qui me déchire la gorge. Pardon ma grande, je suis tellement désolée... Je m'en veux, tellement désolée...
Autour de nous, les six cavaliers ont mis pied à terre, retirant leurs casques en silence, désemparés devant la détresse de leur princesse et l'agonie du noble canidé.
Mes sanglots se fondent dans le silence pesant de la campagne. Je serre le cou de Maya de toutes mes forces, refusant de lâcher la prise alors que son souffle s'amenuise, devenant un frémissement à peine perceptible sous mon torse. Mes larmes gouttent sur son pelage sombre, lavant la saleté qui macule sa fourrure.
Ne me laisse pas. Pas toi. Pas à cause de mon orgueil.
Dans ma poitrine, au milieu du chaos de mon chagrin et de l'épuisement qui me ronge, quelque chose d'autre s'éveille. Ce n'est pas la magie d'incantation froide et calculée que je maîtrise d'ordinaire, ni le feu dévorant des batailles. C'est un baume de chaleur pure, une onde de douceur absolue qui jaillit du plus profond de mon être.
Sans que je ne formule le moindre mot, sans le moindre geste conscient, mes mains plaquées contre le flanc de ma louve se mettent à rayonner. Une lumière dorée et chaleureuse, d'une pureté apaisante, s'échappe de mes paumes et traverse le pelage mât de Maya. L'air autour de nous se remplit d'une présence douce et rassurante, chassant la lourdeur de la mort qui planait sur le sentier.
Le râle d'agonie de la bête s'interrompt net.
Dans un grand souffle régulier, ses flancs se soulèvent. La lumière baigne la chair détruite sous mes doigts, infusant une vitalité nouvelle et réparatrice. Une sensation de paix inouïe m'envahit, dissipant instantanément la douleur et la nausée qui m'écrasaient.
Puis, d'un mouvement d'une grâce et d'une fluidité déconcertantes, Maya redresse la tête. Elle se secoue énergiquement, ébrouant la poussière de sa pelisse, avant de se remettre sur ses quatre membres d'un bond souple, comme revigorée par le plus réparateur des sommeils.
Le souffle coupé, baignée dans un soulagement vertigineux, je me relève lentement.
— Maya... ? murmurai-je, la voix douce et tremblante d'émotion.
La louve se tourne vers moi et vient poser délicatement son museau tiède au creux de ma paume, poussant un doux gémissement d'affection. Des larmes de joie et d'incrédulité coulent sur mes joues. Je m'agenouille, attrape sa patte avant et soulève ses coussinets pour inspecter la chair : la peau est rosée, ferme, intacte. Plus la moindre coupure. Je déchire les bandages de sa cuisse : la chair est parfaitement refermée, lisse comme au premier jour.
Un sentiment d'émerveillement et de gratitude profonde m'enveloppe. Un miracle vient de s'accomplir entre mes mains.
Encore sous le coup de la grâce, je me redresse et tourne la tête vers mon escorte.
Les six guerriers Olcans sont descendus de cheval. Leurs casques retirés laissent voir des visages frappés par la dévotion et le respect. Le soldat qui m'avait interpellée a posé un genou à terre dans l'herbe, la main posée sur son cœur en signe d'allégeance sacrée. Les autres le suivent un à un, inclinant la tête devant leur princesse, le regard empreint d'une vénération sincère pour ce pouvoir protecteur et bienveillant qu'ils viennent d'attester.
Dans la douce clarté du soir, le silence de la vallée n'est plus lourd de regret, mais empreint de calme.