Chapitre 60
Le sentier s'engagea sans transition dans une pente abrupte, serpentant en lacets serrés au cœur d'une dense forêt de résineux. La troupe progressait dans le silence le plus total, moulée dans une discipline de fer où chaque soldat ne communiquait qu'à voix basse, par chuchotements brefs, pour éviter de briser la tension de l'approche. Nous avalions le dénivelé sous la canopée sombre des sapins dont les lourdes branches accrochaient les brumes de l'altitude. Je talonnais de près la sergente Branwen qui ouvrait la marche avec une aisance féline, guidant sa louve sur les dalles de pierre glissantes. En jetant un rapide coup d'œil par-dessus mon épaule gauche, le vide me noua brièvement l'estomac : à travers les trouées des épineux, le versant plongeait à pic sur des centaines de mètres de pente rocailleuse, transformant la moindre glissade en chute vertigineuse. Le sentier continua ainsi de se faufiler, serpentant entre les troncs centenaires jusqu'à ce que la pente s'atténue enfin pour s'ouvrir sur l'immensité minérale du plateau.
Le sentier s'effrita sous les coussinets de nos montures avant de s'ouvrir brusquement sur une vaste cuvette verdoyante, blottie au cœur d'un amphithéâtre minéral aux proportions cyclopéennes. C’était une arène naturelle sculptée dans la roche, cernée de murailles calcaires d'une verticalité vertigineuse qui s'élançaient vers le ciel comme les bastions d'une forteresse oubliée des dieux. Partout, les parois grises et zébrées de traînées d'ombre semblaient veiller sur nous, étouffant le vent du large en un souffle tiède et humide. Au fond de cette cuvette, le paysage se resserrait dangereusement, canalisé par un chaos de rochers moussus et de failles sombres d'où jaillissaient de minces filets d'eau. C'était une arène à ciel ouvert, à la fois somptueux et étouffant.
Branwen stoppa sa louve au bord du replat herbeux, son regard acéré balayant méthodiquement les moindres recoins de cette muraille rocheuse.
— C'est ici, murmura-t-elle, sa voix couverte par le murmure lointain d'une cascade. Si ce maudit laboratoire est terré dans notre secteur, il ne peut être qu'accolé à ces falaises. Elle jeta un coup d'œil circulaire sur ses hommes, affirmant son autorité. Pas question de mettre pied à terre, les loups restent notre meilleure assurance-vie ici. On se sépare en deux groupes de six. Gardez vos montures prêtes, l'œil sur les moindres éboulis suspects et les failles qui ne seraient pas naturelles. Souvenez-vous des ordres d'Edern : on ne cherche qu'à repérer un site potentiel, pas à faire du zèle. Si on tombe sur eux et qu'ils ne nous ont pas vus, on se replie et on souffle dans le carnyx. Discrétion absolue.
Je redressai légèrement les épaules, validant l'ordonnance d'un hochement de tête ferme.
— C'est compris, sergente. Je prends la tête du second groupe pour longer la paroi opposée.
Je passai les rênes entre mes doigts, me tournant vers les cinq soldats qui venaient de se ranger derrière Maya. Autour de nous, les autres soldats pivotèrent en silence, ajustant leurs postures en selle pour quadriller le cirque de pierre avec rigueur, tandis que Branwen s'élançait déjà au pas pour border la première faille dans la direction opposer.
Je guidai mon sous-groupe le long de la lisière du plateau, épousant le relief tourmenté de la muraille rocheuse. Tandis que Maya progressait d'un pas souple sur les pistes rocailleuses qui s’engouffrait dans le sous bois le plus proche, une faible effluve vint soudain flotter dans l'air froid. Une odeur de renfermé, lourde et écœurante, mêlée à une relique de pourriture.
Je tirai légèrement sur les rênes pour stopper ma louve et me tournai vers les cinq soldats qui m'accompagnaient, maintenant mon souffle au plus bas :
— Vous sentez quelque chose ? chuchotai-je à peine.
Les visages se fermèrent instantanément. Tous secouèrent négativement la tête, l'air intrigué, les sens tendus vers les broussailles. Je restai un instant suspendue au doute. Ça pouvait n'être rien, une carcasse de biche ou un charognard crevé au fond d'un buisson, banal en montagne. Pourtant, l'intuition me tiraillait. Prenant mon courage à deux mains, je décidai d'explorer l'origine de cette piste en m'enfonçant légèrement dans l'épaisseur d'un vieux sous-bois de pins et de fougères fossilisées par l'ombre.
Au fur et à mesure que Maya avançait sous la voûte des branches noueuses, l'odeur se fit plus violente, âcre et maladive, étouffant presque le parfum de la résine. Tout à coup, tout devint plus calme, plus silencieux. Pas le moindre pépiement d'oiseau, aucun bruissement de campagnol ou de rongeur dans les buissons ; la forêt semblait frappée d'une chape de plomb, comme si la faune elle-même avait fui une présence intolérable en ces lieux. Je me tournai vers mes camarades, eux aussi scrutaient dans toutes les directions. L'un d'eux posa son regard sur moi. Je tapotai mon oreille et levai le doigt au ciel pour le tourner dans toutes les directions, lui faisant remarquer le silence. Il hocha la tête pour signifier qu'il l'avait remarqué, mais fit une moue d'incompréhension.
Puis, en détaillant le sol et les troncs qui nous entouraient, je remarquai une altération contre-nature de la végétation. À mesure que nous progressions, les tapis de mousses sombres et les fougères vigoureuses laissaient place à des bandes de terrain étrangement jaunies, aux tiges flétries et noircies à leur base, comme roussies par des émanations alchimiques ou un résidu de chaleur latente qui ne relevait d'aucun cycle normal. Sur les aiguilles de pin qui tapissaient le sol, une fine poussière cireuse, presque irisée, laissait de minuscules traînées nacrées que le vent matinal ne parvenait pas à dissiper.
Je stoppai l'allure de Maya, posant une main attentive sur son encolure pour l'empêcher de s'agiter, et promenai mon regard le long de la haute paroi calcaire qui nous surplombait à travers les frondaisons. C'est là que se révéla, invisible pour un œil distrait, un infime courant d'air. Une bouffée d'air tiède, viciée, portant de vagues relents de soufre et de sueur rance, s'échappait par intermittence d'une fissure étroite dissimulée derrière un enchevêtrement de lierre et de blocs de pierre écroulés. La roche autour de cette anfractuosité présentait des traces de frottement anormalement polies, traînant de subtiles traînées de suie incrustées dans les pores de la pierre.
Je fis faire demi-tour à Maya, faisant un signe de croix avec mes avant-bras suivi d'un signe d'avancer vers le centre du plateau. Tous me hochèrent la tête en signe d'approbation, et nous commençâmes à quitter les lieux en surveillant nos arrières.
Alors que nous rebroussions chemin avec les cinq gardes, le silence assourdissant se fit de plus en plus pesant, presque tangible. Une nervosité sourde s'empara de moi, me nouant l'estomac. Je promenais des regards anxieux de gauche à droite, fouillant les fourrés et les ombres à la recherche du moindre mouvement, mais mes yeux ne croisaient que l'immobilité figée de la roche et des arbres.
Au bout de quelques mètres, l'odeur de charogne, loin de s'atténuer, sembla enfler et nous envelopper de toutes parts, provenant de toutes les directions à la fois. Je sentis mes doigts se crisper convulsivement sur les rênes ; ma main tremblait. Je dus serrer les poings et presser brièvement mes doigts contre ma paume pour tenter de reprendre le contrôle de mes nerfs.
Encore quelques pas plus loin, un bruissement soudain et sec creva l'épaisseur des feuillages sur notre flanc gauche. Je tournai brusquement la tête vers les gardes, les yeux grand ouverts, et chuchotai d'une voix hachée :
— On accélère.
Tous hochèrent la tête d'un seul bloc, le visage tendu par la même urgence, et nous poussâmes nos loups géants au trot pour quitter cette zone de mort.
Alors que nous contournions un massif de roches grises, il me sembla distinctement entrapercevoir des pattes d'araignées hérissées de poils raides qui palpaient le bord des corniches au-dessus de nous. Un cliquetis sec et innombrable, semblable à un millier de pinces s'entrechoquant dans l'ombre, semblait à présent provenir de toutes les directions à la fois.
Sitôt le rocher contourné, Maya fit un brusque pas de côté, manquant de trébucher sur une racine. Du coin de l'œil, je vis passer en trombe une longue ligne blanche et souple qui frappa le sol à l'endroit exact où nous nous trouvions une fraction de seconde plus tôt. Un filet de soie gélatineux, propulsé avec une force mortelle.
Je tournai violemment la tête vers l'origine du tir et me figeai, frappée d'une terreur spectrale. Mes oreilles se plaquèrent contre mon crâne dans un réflexe instinctif, le sang quittant mon visage en une fraction de seconde. Devant nous, agrippée à la roche humide, se tenait la vision d'horreur absolue : une abomination dégénérée, véritable greffe cauchemardesque entre le rongeur et l'arachnide. Son corps massif était enrobé d'une carapace de chitine noire, luisante d'un pus fétide, d'où jaillissaient huit longues pattes articulées couvertes de poils raides comme des aiguilles. De sa gueule de rat monstrueuse, encadrée par deux yeux jaunes mauvais qui fixaient ma gorge, s'échappait une bave gélatineuse qui coulait le long de croc venimeux et de mandibules crissant de haine. C'était l'incarnation pure d'une vermine sacrilège, un monstre dont la simple vue donnait une envie enragée de fuir.
Cette vue me noua l'estomac, déclenchant un haut-le-cœur fulgurant.
— Au galop, tout le monde ! Manœuvre d'évitement ! criai-je de toutes mes forces.
Aussitôt, les six loups bondirent en avant à vive allure, se faufilant en un slalom frénétique entre les troncs noueux des conifères et les blocs de pierre, tandis que le piège se refermait déjà sur nos talons dans un vacarme de chitine et de sifflements stridents.
C'était une course pour notre survie, une cavalcade éperdue à travers les lianes et les troncs d'arbres qui défilaient comme des ombres menaçantes. Les bruits de craquement et les sifflements de la chitine résonnaient de toutes parts, fusionnant avec le halètement rauque de nos montures. Maya bondissait avec une agilité surnaturelle, ses muscles tendus comme des arcs, esquivant de justesse un hêtre centenaire tandis qu'un nouveau projectile gluant frôlait mon épaule pour s'écraser dans la mousse.
Soudain, une ombre massive décrocha d'une haute branche au-dessus de nous. Je tournai la tête juste à temps pour voir une abomination fondre toutes mandibules en avant sur le garde à ma droite : le choc fut d'une brutalité inouïe. Le soldat fut arraché de sa selle, projeté au sol dans un taillis de ronces où la créature se mit à le déchiqueter sauvagement. Sa louve s'affola, s'emballant dans les buissons avant de fuir en hurlant. Un hurlement de terreur pure creva la canopée derrière moi, aussitôt étouffé par un sinistre craquement d'os et des bruits de mandibules déchirant la chair.
Le sang me glaça les veines, mais l'urgence de fuir ce piège organique nous poussait à repousser nos limites. Derrière moi, les quatre soldats survivants filaient en trombe, leurs silhouettes encroûtées d'acier se faufilant dans le labyrinthe végétal. L'air, saturé d'une odeur écœurante de charogne et d'humidité fétide, brûlait nos poumons à chaque inspiration. Enfin, dans une explosion de lumière aveuglante et un fracas de coussinets furieux, nous jaillîmes hors de l'épaisseur du sous-bois pour déboucher en trombe sur l'espace grand ouvert et balayé par les vents du grand plateau.
Toujours en plein galop, je me laissai guider par Maya vers le centre de la cuvette. L'espace ouvert semblait étrangement plus sombre qu'à l'aller, comme étouffé par une brume morbide. Partout, de chaque anfractuosité et de chaque pan de rocher, des hordes de rats-araignées surgissaient en masse, grouillant en une marée de chitine de toutes les directions à la fois. Je regardai frénétiquement autour de moi, la bouche bée face à cette déferlante : nous étions totalement encerclés.
— Toi là ! Souffle dans le cor, vite, et suivez-moi, je vais vous ouvrir un passage ! criai-je en me tournant vers l'un des gardes.
Le soldat hésita, attrapa l’instrument accroché à sa selle tout en essayant de maintenir l'allure. Mais cette déconcentration dans les mouvement de son basin le ralentie et lui fut fatal. Trois charognards jaillirent d'une crevasse latérale et percutèrent de plein fouet les pattes avant de son loup. La monture s'effondra dans un soleil terrifiant, projetant le cavalier dix mètres plus loin. Avant même qu'il ne puisse se relever, la marée noire recouvrit la monture et son maître. Un cri de terreur pure s'éleva, suivi du son insoutenable de la chair et de la peau qu'on déchire, me glaçant le sang.
Je fis faire une violente embardée à Maya et dégainai ma falx, me dirigeant droit vers l'épaisse muraille d'ennemis qui obstruait la sortie. Je fermai les yeux une fraction de seconde pour aller puiser loin au fond de ma réserve arcanique. Les veines brûlantes, le pouls cognant violemment à mes tempes, je tendis ma main libre en avant, visualisant avec force un jet de flamme liquide jaillissant par-dessus la tête de ma louve. Le trait de feu partit en cloche, traçant une parabole incandescente avant de s'écraser au milieu de la masse grouillante.
Les flammes occultèrent totalement ma vision dans un éclat aveuglant, le contrecoup thermique m'asséchant la gorge et me laissant un goût de cuivre amer sur la langue. Mais la déflagration terrifia ces monstres, les poussant à s'écarter en un instant de panique.
Alors que nous franchissions l'arche enflammée, le tapie d’herbe calciner semblait brûlant sous les coussinets de Maya. Je voyais sur les côtés les cadavres carbonisés de ces horreurs, d'autres qui criaient de douleur en brûlant vifs. Je continuai de maintenir un souffle ardent devant moi pour percer la masse compacte, jusqu'à ce qu'un vertige bref m'incite à couper net le sort. Nous avions franchi le mur, mais une immense masse d'ennemis était toujours à nos trousses.
Je m'engageai ensuite avec les trois gardes restants dans le sentier qui remontait vers le plateau, me retrouvant coincée entre une paroi abrupte sur ma droite et une descente vertigineuse à ma gauche. Les capacités de déplacement de ces horreurs s'affranchissaient complètement du relief : pour elles, cette pente verticale n'était qu'un mur droit qu'elles escaladaient à pleine vitesse.
Nous progressions en file indienne, prisonniers de ce mince de terrain. Au milieu du chaos, mon esprit glissa un instant vers Branwen ; j'espérais de toutes mes forces qu'elle et son groupe avaient réussi à trouver une issue de l'autre côté.
Les charognards des cryptes ne montraient aucun signe d’affaiblissement, leurs efforts décuplés par notre fuite. L'odeur fétide revint frapper mes narines avec une violence inouïe : il y en avait aussi devant nous, prêts à nous couper la route de la retraite.
Je serrai les dents, les mains crispées sur mes rênes au point d'en avoir les articulations blanches, et scrutai frénétiquement la pente abrupte sur ma gauche. Un nouveau mur de chitine et de mandibules se dressait devant nous sur la piste.
— À gauche, messieurs ! criai-je.
Sans hésiter davantage, je braquai ma monture et m'engageai de force dans la pente vertigineuse.
Alors que je m'engageais dans la descente, un nouveau cri de terreur déchira l'air, mais je n'y prêtai aucune attention. Le fracas des pierres dévalant la pente sous les pattes de ma louve couvrait tout le reste. Je le savais : je courais pour ma vie.
Maya ne cherchait plus à galoper ; elle bondissait frénétiquement entre les arbres et les rochers pour éviter de s'écraser. Incapable de ralentir, la vitesse devint proprement folle. Je faillis fermer les yeux de peur, mais je savais que je devais impérativement accompagner chaque mouvement de Maya avec mon bassin, sous peine de la déséquilibrer.
Alors qu'elle évitait de justesse un replat rocheux, je vis l'un de mes gardes voler littéralement devant moi après avoir été déséquilibré par un choc, venant s'écraser sur la pierre dans un craquement sec, une brume rouge éclaboussant autour de lui. Je tournai rapidement la tête pour repérer le dernier, mais je ne vis rien d'autre qu'une masse d'ennemis dévalant la pente à toute allure, totalement imperméables à la brutalité du dénivelé.
Une fois le rebord du replat franchi, je me concentrai de toutes mes forces. La tête martelée par une migraine naissante à force d'invoquer la magie, je canalisai l'énergie arcanique la plus pure que je pusses rassembler et tirai le plus puissant Dard de force dont j'étais capable, le dirigeant droit vers la paroi rocheuse qui surplombait la horde.
L'effet fut immédiat : sous l'impact cataclysmique, une portion entière de la montagne commença à s'effondrer, libérant une avalanche de rocs massifs qui balaya les monstres dans un tonnerre de poussière et de fracas.
L'avalanche que je venais de déclencher transforma la pente en un véritable enfer de pierres et de poussière. Prise dans ce chaos, Maya ne courait plus : elle dérapait, sautait par-dessus les blocs qui dévalaient le talus et esquivait les obstacles avec une agilité frénétique. Autour de nous, les charognards des cryptes glissaient, se prenaient de plein fouet les rochers qui roulaient ou se faisaient emporter par la masse de débris, n'ayant plus qu'un seul objectif : nous massacrer avant de périr.
Voyant les éclats de roche fuser dangereusement vers nous et menacer de nous aplatir, je me concentrai dans un effort surhumain, les dents serrées jusqu'au sang. Je canalisai les parcelles de magie qui crépitaient encore dans mes veines pour ériger un Bouclier de force invisible autour de nous. Ce fut une excellente décision : les débris les plus tranchants et les blocs de pierre qui venaient percuter notre trajectoire rebondirent ou se brisèrent en poussière contre ma barrière énergétique, protégeant in extremis ma louve et mon propre corps de ce cataclysme de pierre, bien que chaque impact résonne comme une secousse dans ma propre boîte crânienne.
À travers la poussière et les remous de l'éboulement, je voyais plusieurs centaines de ces créatures fauchées net par les blocs de pierre, une masse considérable broyée et ensevelie sous les tonnes de roches qui s'effondraient. Mais je le savais : si je faiblissais, si je ralentissais ne serait-ce qu'une seconde, Maya et moi serions englouties à notre tour dans cette catastrophe de cailloux et de poussière.
Sous moi, le souffle de ma louve se faisait de plus en plus rauque, s'accompagnant de petits gémissements déchirants à chaque inspiration désespérée. Je sentis la tension me submerger, puis, par un étrange réflexe de survie, mon esprit se calma, se vida du superflu pour ne plus laisser place qu'à l'action pure. Je ne faiblis pas l'allure. Malgré le carnage, une bonne centaine de ces monstres avaient réussi à s'extraire de l'éboulement et n'avaient pas abandonné leur traque, s'acharnant sur nos talons.
Nous filions désormais entre les replis de la montagne. Le terrain devenait enfin à notre avantage : une vaste étendue plus plate, sans obstacle majeur ni dénivelé vertical, permit à Maya de libérer toute sa puissance. Allongeant ses foulées, elle parvint à creuser un espace vital, laissant une distance de sécurité salvatrice entre les monstruosités et nous.
Guidant ma louve d'un geste ferme, je l'orientai droit vers la montagne convenue, le point de ralliement fixé pour tous les groupes. Au bout de quelques instants d'une course éperdue, une vision inespérée se dressa devant nous : des silhouettes familières, des rangers en nombre, surgissant pour nous faire face.
Un sourire de soulagement immense traversa mon visage. Eux aussi m'avaient aperçue, les rangers piquèrent en avant, leurs loups géants bondissant à notre rencontre pour venir nous prêter main-forte.
Maya courait de toutes ses forces, ses coussinets massifs frappant le sol dans un fracas étouffé, tandis que des cliquetis énervés et des sifflements de rage accompagnés par des centaines d'horreurs résonnaient juste derrière nous. Devant nous, les rangers formaient une ligne de bataille impeccable, les armes levées, l'acier luisant dans la lumière matinal du plateau.
À la toute dernière seconde, les lignes s'ouvrirent : deux rangers pilèrent net pour s'écarter de notre trajectoire, et Maya et moi passâmes en trombe à travers la brèche, portées par notre élan.
Je tirai sur les rênes, faisant ralentir ma louve avant de pivoter brusquement sur moi-même pour faire face à la charge ennemie. Le col, le creux entre les deux montagnes, venait de se transformer en un féroce champ de bataille. C'était un chaos assourdissant de cris d'hommes, d'acier qui s'entrechoquait, de grognements bestiaux et de hurlements de loups.
L'adrénaline battant à mes tempes et balayant un instant la fatigue magique, je ne pouvais pas rester en retrait alors que nos alliés affrontaient la horde. Je poussai un cri de guerre pour chasser la vision d’horreurs que me donner ces choses, talonnai de nouveau ma monture et plongeai sans hésiter au cœur de la mêlée.
Au cœur de la mêlée, je ne cherchai pas à faire dans la dentelle ni à chercher l'estoc parfaite : je devais faire le maximum de dégâts, le plus rapidement possible. Maya fonçait en ligne droite, déchirant la marée ennemie, tandis que je tenais ma falx d’une main, balayant de gauche à droite dans un moulinet furieux et incessant.
Chaque fauchage de la lame recourbée ouvrait des tranchées sanglantes dans la masse chitineuse. Je frappais à la volée, sans marquer de temps d'arrêt, fracassant des mandibules, fauchant des grappes de pattes antérieures et éventrant tout ce qui se trouvait à portée de mon arme. Les corps des charognards s’effondraient de chaque côté de la selle sous la force centrifuge de mes coups.
Je me transformai en une véritable tornade de lames et de sorcellerie, enchaînant les passes d'armes et les sorts avec précision aux côtés de nos alliés. Autour de nous, chaque ranger brandissait sa falx long, la terrible arme traditionnelle Olcane, taillant et fendant la masse ennemie dans une synchronisation parfaite.
Maya bondit par-dessus un amoncellement de roches, esquivant une projection d’acide avant de refermer ses mâchoires massives sur le thorax d'un premier charognard, le broyant net au sol. Profitant de l'élan de ce bond, je fis tournoyer ma propre falx : la grande lame recourbée s'abattit en un arc puissant pour fendre la tête d'un second monstre qui s'apprêtait à sauter sur le flanc de ma louve.
À notre gauche, un ranger luttait pied à pied contre deux créatures, sa falx lourde engagée dans un blocage furieux contre la chitine. D'un simple mouvement du poignet, malgré l'engourdissement de mes doigts, je rassemblai un reste d'énergie et lâchai un Projectile magique instantané qui pulvérisa le torse du premier monstre, libérant notre allié dans un éclair de force pure. Ce dernier, reprenant appui sur son long manche, pivota pour transpercer le second d'un coup d'estoc redoutable.
Rebondissant sur les cailloux, Maya fondit sur un groupe compact qui tentait d'encercler un autre groupe olcan. Je redressai mon arme, faisant tournoyer mon arme pour faucher d'un grand mouvement circulaire les pattes antérieures de trois créatures d'un coup, les envoyant rouler dans la poussière. Avant même qu'elles ne touchent le sol, la gorge en feu, je lancer un sort bref , crachant une gerbe de flamme directement dans leur amas grouillant pour achever leur agonie dans un crépitement de chair carbonisée.
À notre droite, un autre ranger, bousculé par la violence de la charge, se fit désarçonner, sa falx lui échappant des mains alors qu'une bête vicieuse fondait sur lui. Voyant qu'il allait être submergé, je pointai ma main libre sur la créature : un dernier Dard de force jaillit de ma paume et vint frapper le charognard en plein vol, l'éjectant à dix mètres de là contre une paroi rocheuse. Le ranger, respirant bruyamment, ramassa son arme et me lança un regard hargneux mais reconnaissant puis il remonta sur son loup, avant de s'enfoncer à son tour dans le tumulte des combats.
Après plusieurs minutes d'un combat acharné, la différence de force pure entre ces abominations et la fine fleur des soldats olcans finit par s'imposer. Les rangs des charognards s'éclaircirent à vue d'œil. Tandis que les derniers survivants de la horde étaient impitoyablement achevés à coups de falx ou incinérés par mes sorts, je commençai à balayer le champ de bataille du regard, cherchant mon cousin parmi les silhouettes.
Je ne le vis nulle part.
Alors que le dernier monstre rendait son dernier soupir dans un grincement de chitine brisée, le vacarme étouffé de l'affrontement retomba. Un silence lourd, brisé seulement par le sifflement de nos respirations haletantes et le craquement lointain des rochers de l'avalanche, s'installa sur le col.