Chapitre 59
[ Dimanche 12 juillet 1117 — Calendrier Impérial ]
Le froid de l'aube collait à ma peau lorsque je bouclai mon plastron de cuir bouilli. Dans le silence matinal du camp d'Aber-Fael, je fixai solidement mon arme à ma ceinture, vérifiant machinalement l'ajustement de ma falx sous mon manteau de voyage.
En sortant de la tente, je passai devant la vaste grange du village. À travers les battants entrouverts, je vis les blessés de la veille, alignés sur des lits de paille de fortune, pansés à la hâte. Un peloton de gardes de la ville y prenaient position sur ordre direct d'Edern, verrouillant les lieux pour assurer leur protection.
Je marchai d'un pas décidé vers l'esplanade où les montures s'impatientaient. Maya m'attendait, ses naseaux soufflant de petits nuages de buée dans l'air glacé. D'un mouvement souple, je glissai sur son dos puissant, calant mes pieds dans les étriers tandis que l'ensemble des soldats validaient leurs équipements à l'unisson.
Un mouvement lourd attira mon attention près de la grange. Edern en sortit à son tour, l'air grave, avant de s'élancer d'un bond agile sur sa propre monture. C'était Vig, un magnifique spécimen de loup géant au pelage argenté, doté d'une carrure impressionnante : au moins vingt centimètres de plus au garrot que Maya, une véritable force de la nature taillée pour le combat brut.
Je le regardai ajuster ses rênes, puis lançai d'une voix claire : — Je n'ai pas vu le sergent Kaelan. Nous rejoindra-t-il sur place ?
Edern redressa la tête, tournant son regard vers moi tout en calmant la férocité contenue de sa monture d'un geste ferme. — Non. Il est positionné à l'opposé des zones d'apparition, répondit-il d'un ton sec. Nous avons fait le choix de diviser la troupe en deux. On tente le tout pour le tout, c'est un véritable contre-la-montre. — Pourquoi dis-tu cela ? demandai-je en plissant les yeux. — Parce que les hommes sont à bout, et je suis à court de matériel, rétorqua-t-il sans détour. Cette fois, on écrase la source et on détruira tous les restes d'un seul coup, sans avoir à s'inquiéter de leur réapparition.
Je tournai la tête vers la droite. Postée aux côtés de ses hommes, la sergente Branwen me fit un bref hochement de tête approbateur, son visage fermé traduisant sa concentration absolue. Edern suivit mon regard et salua la sergente d'un signe de menton respectueux, validant tacitement son autorité sur notre flanc.
— À partir de maintenant, vous serez sous mes ordres stricts, Princesse, coupa la sergente d'une voix sans appel, ses yeux sombres rivés sur les miens. Même si vous restez le membre de mon groupe de combat prioritaire pour les replis défensifs, vous êtes à présent un soldat à part entière.
Je redressai légèrement le menton, soutenant son regard perçant avec toute la contenance que m'imposait ma couverture.
— À vos ordres, sergente, répondis-je d'un ton sec et net.
Branwen esquissa un hochement de tête approbateur, adoucissant à peine le pli sévère de ses lèvres avant de reprendre, sa voix s'abaissant pour ne porter que jusqu'à moi :
— Je sais que vous êtes largement capable de rivaliser avec ces horreurs, et que vous possédez une puissance équivalente à tous les hommes réunis sous mon commandement... Mais n'oubliez pas que vous n'êtes pas seule. Tenez la ligne ! Aidez vos camarades sur vos flancs directs si vous le pouvez, mais pas au-delà. Tenez la formation.
— Bien, sergente ! répondis-je avec un hochement de tête rigoureux. La puissance brute ne remplace en rien la discipline.
— Si vous partez en solo, la formation se brise, et les monstres s'engouffreront dans la brèche, ajouta Branwen.
Edern, qui nous observait du haut de sa monture, intervint d'une voix grave : — Dans cette opération de nettoyage, c'est le danger majeur. Ces charognardes des cryptes appliquent un véritable effet d'essaim. Dès qu'une ligne cède, elles submergent tout.
Il tourna ensuite son loup argenté vers la sergente, jetant un regard intrigué dans ma direction avant d'interroger la vétérane :
— Dis-moi, Branwen... Est-ce qu'Énora a franchi un cap dans sa formation pour que tu lui donnes des consignes pareilles ?
La sergente ne cilla pas. Elle jaugea Edern avec une franchise militaire désarmante.
— Je me situe juste en dessous de la force du capitaine Ronan, Monseigneur, expliqua calmement Branwen en croisant les bras. Et la Princesse m'a donné du fil à retordre lors de nos derniers combats d'entraînement.
Elle marqua une pause, posant son regard d'acier sur moi avant d'ajouter :
— Et je pense que dans un véritable combat à mort, il me serait particulièrement difficile de l'emporter face à elle.
Edern poussa un long sifflement d'admiration, ses oreilles se redressant sous l'effet de la surprise. Il me fixa avec un respect renouvelé, totalement impressionné par la révélation de la sergente.
— Eh bien... murmura-t-il avec un demi-sourire. Il semble que ma petite cousine ait bien changé. Devenir magus t'a visiblement bien aidée.
Sous mon plastron, mon cœur battait la mesure. Branwen venait de m'offrir la couverture idéale : une justification de ma force sans jamais trahir la nature réelle de ma magie, ce qui ne manqua pas de me décrocher un sourire de confiance.
— J'ai fait de gros efforts ces derniers temps, répondis-je à mon cousin avec un grand sourire. Et ça a largement valu la peine.
Edern m'adressa un hochement d'approbation, l'air à la fois impressionné et satisfait. Puis, se redressant sur Vig, il porta deux doigts à sa bouche, siffla un coup sec et cria l'ordre de départ à toute la troupe :
— En route ! Suivez-moi !
Le peloton s'ébranla dans un grondement de griffes martelant le sol. Je flattai l’encolure de Maya, qui s'impatientait en piaffant d'excitation, sentant sous mes mains la tension de ses muscles d'acier avant de la laisser caler son pas pour intégrer le rang. Je laissai passer les hommes d'Edern devant nous pour me positionner juste derrière la sergente Branwen, qui ouvrait la marche de notre flanc.
Ensemble, nous quittâmes le village d'Aber-Fael tandis que la brume matinale se déchirait lentement sous nos pas. Une fois les dernières bâtisses dépassées, mon cousin accéléra nettement la cadence, transformant notre progression en une course effrénée à travers les terres sauvages. Il ne prit même pas la peine de suivre les routes balisées, optant pour un tracé direct et sans compromis. Nous coupâmes à travers champs au milieu des troupeaux de moutons effrayés qui s'éparpillèrent dans un bêlement de panique, foulant une herbe encore lourde de rosée givrée.
Le vent de l'aube, cinglant et mordant, nous lacérait le visage, fouettant mes mèches libres et emplissant mes poumons d'une fraîcheur âcre. Le rythme devint rapidement exigeant : gravissant les pentes abruptes et caillouteuses des collines sans ralentir l'allure, nos montures peinaient à peine, habituées à ces terrains impitoyables. Les loups géants des rangers d'Edern semblaient totalement infatigables, leurs cous épais tendis vers l'avant, leurs pattes larges avalant le dénivelé avec une aisance féline et déconcertante.
À chaque foulée de Maya, je devais caler mon bassin sur sa morphologie puissante, absorbant les secousses brutales du terrain par un effort constant des cuisses et du torse. Le cuir de ma selle grinçait en cadence, étouffé par le bourdonnement lointain du vent dans les hautes herbes et le cliquetis feutré des armures de la troupe. Nous nous faufilâmes ensuite au cœur des sous-bois denses, les branches basses fouettant nos équipements dans un bruissement de feuilles mortes et de résine de pin, traçant notre sillage au milieu des troncs séculaires sans qu'aucun essoufflement ne vienne ralentir la folle chevauchée.
Je levai brièvement les yeux vers le ciel, apercevant à travers les cimes des arbres que la moitié de la matinée était déjà passée. Alors que nous gravissions une basse montagne escarpée, mon cousin leva soudain la main pour stopper net l'ensemble du convoi au sommet d'une crête venteuse.
— Que les sous-officiers se rapprochent ! ordonna-t-il d'une voix forte.
La sergente Branwen piqua des rênes pour avancer vers lui, et je la suivis de près, calant le pas de ma louve derrière le sien. Autour de nous, les loups soufflaient bruyamment, leurs flancs battant calmement après cet effort soutenu en terrain accidenté. Edern déploya une grossière carte sur le plat d'un rocher balayé par les rafales.
— Notre troupe de cent rangers vont partir ratisser la région en groupes de vingt, expliqua-t-il d'une voie sec, désignant les différents versants en contrebas. Quant au petit groupe de Branwen, je vais vous confier ce secteur plus restreint, mais stratégique puisque c’est une passe dit t’il en point du doit la direction.
Il attribua des directions précises et des zones de ratissage au quatre groupes de rangers, avant de s'assigner lui-même le commandement du cinquième.
— Nous ratissons méthodiquement, et je veux un point de situation complet. Rendez-vous à midi pile, ici même, au sommet de cette crête. Y a-t-il des questions ?
Un des sous-officiers fronça les sourcils en croisant les bras sur son plastron : — Monseigneur... Si on tombe sur l'une de ces engeances isolée, on engage le combat ou on bat le rappel ? — On écrase, mais sans briser la formation, répondit Edern d'un ton sec. Si c'est un éclaireur, éliminez-le net avant qu'il ne prévoie la ruche.
Un autre sous-officier interrogea d'une voix hésitante :
— Et sur le plan des indices... Qu'est-ce qu'on cherche précisément en fouillant les anfractuosités ? Des carcasses ? Des traces de pas ?
Edern ne répondit pas tout de suite. Il tourna la tête vers moi et me fit un signe de la mentonnière, m'invitant à prendre la parole. Je redressai les épaules, avançant d'un demi-pas.
— Nous cherchons tout ce qui ressemble de près ou de loin à un laboratoire de recherche clandestin, déclarai-je d'une voix claire et assurée. Soyez attentifs aux fumées inhabituelles, aux odeurs de charogne mêlées de produits alchimiques, et surtout, surveillez les entrées de grottes ou de cryptes. Si vous trouvez des cages contenant des spécimens de rats ou d'araignées géantes, c'est que vous y êtes.
Je parcourus les officiers du regard, appuyant mes dires :
— N'oubliez pas que l'instigateur de ces mutations ne veut pas être trouvé. Il est plus que probable que l'installation soit dissimulée par divers procédés, illusions mineures, portes de roches camouflées ou façades naturelles aménagées. Ouvrez l'œil sur les anomalies du terrain.
— De plus, une chose essentielle, ajouta Edern d'un ton grave, le regard dur planté dans celui de ses hommes : l'ennemi sait qu'on le traque. Ils doivent être astucieux, et ils surveillerons certainement les approches.
Il marqua une pause, faisant glisser son regard sur les quatre sous-officiers pour s'assurer qu'ils mesuraient bien le danger :
— Si jamais vous repérez leur position et qu'ils ne vous ont pas repérés, n’avancer pas plus, reculez d'une montagne, mettez-vous à l'abri et soufflez dans votre carnyx. Si en revanche ils vous ont vus et que l'effet de surprise est rompu, sonnez l'alerte avec le carnyx et coupez-leur la retraite autant que possible pour les empêcher fuir ou de se disperser. Pas de zèle inutile, on joue la sécurité et la coordination.
Les sous-officiers échangèrent un regard sérieux avant de hacher du chef, pleinement instruits. Plus personne n'avait de questions. Edern salua d'un geste sec, et l'ordre de dispersion fut donné dans la foulée.
Du haut de cette montagne escarpée, au lieu de s'engouffrer immédiatement dans les brèches, la troupe dévala d'un seul bloc les pentes abruptes en s'éparpillant dans des directions différentes pour quadriller le terrain.
Notre détachement, le plus restreint de tous, fort de seulement douze personnes, amorça sa descente vers un secteur de gorges ombragées. Alors que Maya bondissait avec agilité par-dessus des amoncellements de pierres, je piquai des rênes pour me porter à la hauteur de la sergente Branwen, qui ouvrait la marche sur sa monture, découvrant son visage dur et concentré, sans le moindre heaume pour entraver sa vue.
— Sergente, murmurai-je pour ne couvrir que le bruit mat des coussinets sur la terre meuble, j'ai peut-être une idée pour repérer facilement la présence d'installations magiques probables dans notre zone.
Branwen tourna à moitié la tête vers moi, ses yeux sombres s'ancrant dans les miens, avant d'esquisser un hochement approbateur.
— Nous ferons une halte dès les premiers contreforts de la zone qui nous a été assignée, répondit-elle d'un ton sec et mesuré. Nous verrons sur place ce que vous avez en tête, Princesse. Restez groupés !
Le petit groupe de douze cavaliers quitta la pente en file indienne, s'enfonçant dans les méandres ombragés d'un ravin escarpé. Le sol, tapissé d'aiguilles de pin et de roches instables, étouffait le bruit des coussinets de nos loups. Seul le cliquetis feutré des armures et le souffle court des bêtes venaient rompre le silence de la forêt.
Nous progressions ainsi depuis un gros quart d'heure lorsque Branwen leva brusquement le poing, stoppant net la troupe à l'entrée d'un talus rocheux encaissé, dissimulé sous un épais couvert de fougères géantes. C'était la limite de la zone qui nous avait été assignée.
La sergente mit pied à terre d'un mouvement souple, guidant sa monture d'une main ferme avant de venir s'immobiliser près de Maya. Je descendis à mon tour, sentant la fraîcheur humide de la roche remonter jusqu'à moi. Autour de nous, les dix autres soldats prirent position en silence, formant un périmètre de sécurité discret, leurs armes prêtes à la moindre alerte.
Branwen retira ses gants de cuir qu'elle cala sous sa ceinture, puis se tourna vers moi, les sourcils légèrement haussés.
— Nous y sommes, Princesse, murmura-t-elle en balayant du regard les parois rocheuses qui nous encerclaient. C'est ici que notre secteur commence. Voyons voir ce que vaut votre idée de mage.
Je m'écartai de quelques pas du groupe, trouvant appui contre une dalle rocheuse tapissée de mousse sombre. Je fermai les yeux un instant, inspirant l'air pour calmer les battements de mon cœur, puis je laissai mon esprit s'ouvrir à la source innée de ma magie.
Pour une ensorceleuse, percevoir les flux mystiques ne demandait pas de calculs fastidieux, mais simplement d'ajuster son regard. En ouvrant les yeux, le paysage bascula. Le monde matériel se doubla d'une nappe spectrale translucide, un réseau subtil de lignes et de vibrations qui imprégnait la roche et les arbres.
Je promenai ce regard affûté le long de la vallée, cherchant la moindre boursouflure, la moindre interférence ou l'anomalie chromatique d'un sceau dissimulé ou d'un résidu de projection magique. Mais malgré toute ma concentration, la trame demeurait parfaitement unie, calme et linéaire le long de la gorge. Cet effort de focalisation me tira un court soupir, la gorge sèche et l'esprit légèrement alourdi par la tension. Je clignai des yeux pour dissiper la vision spectrale et repris mon souffle.
— Qu'est-ce que vous essayez-vous de faire, Princesse ? demanda une voix calme à côté de moi.
Je me tournai pour voir Branwen qui s'était approchée, observant mon manège avec un mélange de curiosité et de pragmatisme militaire.
— J'essayais de repérer les auras d'un laboratoire dissimulé... expliquai-je en secouant la tête avec une pointe de déception, ramenant une mèche en arrière. Mais je ne vois rien. La trame est parfaitement lisse par ici. Le laboratoire n'est sûrement pas dans notre secteur.
Branwen croisa les bras, jetant un œil aux parois rocheuses qui nous entouraient avant de me questionner à son tour :
— Dites-moi... Est-ce qu'un objet ou une installation magique doit nécessairement être en train d'être utilisé pour laisser une signature visible, ou est-ce que ça peut rester totalement inerte ?
Je fronçai les sourcils, hésitante.
— Je... je ne sais pas vraiment, admis-je en soufflant un nuage de buée dans l'air froid. Si les sceaux ou les protections sont suffisamment puissants, ou simplement tenus cachés par un effet permanent, ils peuvent passer totalement inaperçus tant qu'on n'a pas le nez dessus.
Branwen ne répondit pas tout de suite. Elle planta ses bottes dans le sol meuble de la gorge, croisa les bras sur sa broigne et prit le temps d'évaluer la zone. Son regard acéré balaya méthodiquement les anfractuosités de la roche, les éboulis instables et les massifs de fougères avant de revenir se poser sur moi.
— Au vu de votre expérience avec la magie, Princesse, lâcha-t-elle d'un ton neutre mais sans appel, il vaudrait mieux faire confiance à d'autres sens. Vous êtes encore trop novice dans ce domaine pour que vos constats suffisent à valider ou rejeter l'état d'un secteur.
Une pointe de déception pinça brièvement mon cœur, mais je chassai cette faiblesse d'un hochement de menton.
— Tu as raison. Faisons une fouille par les moyens conventionnels, lâchai-je en détournant la tête pour masquer ma contrariété. Au moins j'aurai essayé.
La sergente ne releva pas mon ton, se tournant de nouveau pour embrasser les environs de son regard perçant. Elle reprit, sa voix basse parvenant à peine jusqu'à moi :
— Nous avons le groupe le plus restreint, et donc le plus discret. Je suis tout de même étonnée qu'Edern nous confie ce secteur-ci. Personnellement, je le trouve hautement probable pour y établir une base secrète.
Interloquée par sa remarque, je plissai les yeux et mis de côté ma frustration pour observer les lieux avec beaucoup plus d'attention. En y regardant de plus près, la configuration sautait aux yeux : c'était littéralement un plateau surélevé, ceinturé de murailles de roches naturelles, et prolongé au fond par une passe étroite, un véritable col très resserré, discret et facile à verrouiller.
— Je vois... murmurai-je, les rouages tournant dans ma tête. Si jamais ils sont repérés ici, ils ont juste à battre en retraite dans la direction opposée, par cette faille, et s'évanouir dans la montagne.
La sergente frappa brutalement dans ses mains, un son sec qui résonna contre les parois de la gorge.
— Bien ! J'ai fini d'enregistrer mentalement la configuration de la zone. Allons la fouiller.
Sans attendre, elle fit volte-face et remit le pied à l'étrier, souple et vigoureuse, reprenant place sur le dos de sa louve. Je l'imitai aussitôt, saisissant les rênes pour me hisser en selle à mon tour, tandis que les onze soldats de notre escouade se mettaient en branle pour quadriller le secteur, l'œil aux aguets et les armes prêtes.