Chapitre 5
Je jetai un œil par la fenêtre de mon bureau : nous étions déjà au milieu de l’après-midi. L'agitation de la matinée était derrière moi et l'urgence du devoir reprenait le dessus.
Je me mis en marche, attrapai la pile de lettres fraîchement scellées et traversai le couloir pour me rendre au bureau de Collin. C’était une pièce vaste, semblable à la mienne, qu'il partageait avec le capitaine Ronan — actuellement absent — et Aldric, mon greffier. En me voyant entrer, Collin et Aldric levèrent tous deux la tête de leurs registres.
— Tenez, Aldric, dis-je en déposant un pli sur son buvard. Celle-ci est destinée aux autorités impériales. Je pense n’y avoir laissé aucune coquille. Et pour vous, Collin, voici les onze autres pour les grands clans... ainsi que ces onze autres petites missives, elles aussi destinées aux chefs de clans.
Collin m'observa avec un sourcil plissé, examinant les deux piles distinctes.
— Madame ? Pourquoi doubler le courrier pour chaque clan ? me demanda-t-il en observant les plis.
— Les premières seront acheminées par les canaux officiels de la poste impériale, conformément aux lois de l'occupant. Elles restent très vagues et se contentent d'annoncer la disparition de Grand-mère et d'inviter les clans à participer à ces funérailles le 4 juillet, sans préciser qu'il s'agira de funérailles traditionnelles Olcáns.
J'marquai une pause avant de poursuivre :
— Les petites missives, quant à elles, voyageront discrètement, de la main à la main. Elles contiennent les détails réels des rites et l'appel aux armes spirituel.
Collin comprit instantanément et un léger sourire étira ses lèvres.
— Et ainsi, les représentants impériaux ne découvriront la nature du rassemblement qu'au dernier moment, placés devant le fait accompli. C’est habile, Votre Grâce. Mais souvenez-vous : chaque acte de défiance, aussi symbolique soit-il, attire le regard et le courroux de la Capitale.
Je poussai un long soupir.
— Je le sais, Collin. Mais l’ancien Kaelandor ne peut plus rester figé dans la glace. Grand-mère et moi avons passé des nuits entières à peser chaque risque. J’ai un plan pour redresser notre peuple, mais on ne négocie jamais avec l'Empire en rampant. Il faut se tenir debout, d'égal à égal. Faites-moi confiance.
— Et il y a aussi le fait que certains clans pourraient ne pas vous suivre dans votre démarche. C’est un jeu risqué, mais je ne pense pas qu’ils refuseront de venir.
— D’où la lettre envoyée discrètement, pour qu’ils connaissent la couleur des événements à venir. Et surtout, j’aimerais vous déléguer le déroulement de l’enterrement.
— À vrai dire, je me suis déjà attelé à la tâche pour dresser un plan de route des événements, expliqua Collin. Il va nous falloir écrire aux druides réfugiés plus au nord après leur interdiction d’officier par l’Empire. Si funérailles traditionnelles il y a, il nous en faudra un, et nous allons devoir l’escorter pour que l’Empire ne le jette pas en prison. Donc, je rédigerai une lettre d’invitation officielle à leur égard sous couvert d’une visite diplomatique.
— Merci de votre aide, Collin. Faites l’invitation, je la signerai.
Le majordome s'inclina doucement, le regard bienveillant.
— Très bien, Madame. Il sera fait selon vos ordres et je vous ferai suivre d’ici demain le déroulement des événements notifiés sur papier.
« Enfin, me dis-je en me tournant vers la sortie, à moi la liberté ! »
Mais au moment où je franchissais le pas de la porte :
— Oh... M-Madame ! Attendez !
C'était la voix perçante d'Aldric. Je me massai l'arête du nez en fermant les yeux. Par les ancêtres, faites qu'il ne me demande pas de tout réécrire...
— Regardez, ici..., me dit le greffier en me montrant le document pour l'Empire. Il manque une virgule dans la formule d'usage du premier paragraphe.
Je grimaçai, retins un gémissement d'agacement, rectifiai le trait d'encre d'un geste prompt et filai avant qu'il ne déniche un autre détail.
Quelques minutes plus tard, j'émergeai dans la grande cour d'honneur. Vêtue de mon armure légère de cuir et d'acier, ma falx cérémonielle solidement harnachée en travers du dos, je respirai enfin l'air frais.
Berne m'attendait près des abreuvoirs, tenant la bride de ma monture.
Maya était un spécimen remarquable parmi les loups géants du Grand Nord : une fourrure d'un gris profond, des yeux semblables à deux pièces d'or confondues et une carrure de deux mètres au garrot.
Berne, que les jeunes gardes surnommaient ironiquement « Pied-Léger », était aussi trapu et large qu'un bloc de granit. Sans ses oreilles pointues et sa queue de loup, on aurait pu le prendre pour un nain tout droit sorti des gravures anciennes de nos bibliothèques.
— Bonjour Berne. Merci, dis-je en attrapant les rênes.
— Je lui ai donné à manger et je l'ai bien brossée. Elle est prête. Passez une bonne fin de journée !
Il m'adressa un salut respectueux avant de s'éloigner de son pas lourd.
Maya approcha son museau massif et vint le frotter tendrement contre ma joue, me gratifiant d'un souffle chaud. Je flattai son encolure pour lui rendre son affection.
— Allez, ma belle. C'est l'heure de prendre l'air.
Je tapotai son épaule à deux reprises. Aussitôt, la louve s'abaissa souplement sur ses pattes avant pour me laisser grimper. Une fois calée dans la haute selle de cuir, j'ajustai mes étriers et bouclai les sangles de mes jambes : la vélocité et la puissance de saut d'un loup géant exigeaient de faire corps avec la bête sous peine d'être désarçonnée au premier bond.
Alors que nous franchissions la grille, le capitaine Ronan m'attendait à la tête d'un détachement.
— Mes hommes et moi vous escortons, Madame, déclara-t-il d'un ton sans réplique en faisant signe à ses cavaliers.
Vingt chevaucheurs de loups en armure complète se déployèrent autour de nous. La garde d'élite. Cela me paraissait excessif pour une simple promenade, mais je gardai ma remarque pour moi. Il ne fallait pas brider le sens du devoir de mes hommes, surtout en ces temps de changement.
— Une promenade paisible dans la campagne me suffira, Ronan. J'ai simplement besoin de m'aérer l'esprit.
— Très bien, Madame, répondit-il avec un sourire sincère et compréhensif.
Une promenade paisible, vraiment ?
Avec vingt guerriers en armure lourde formant un carré hermétique autour de moi, la notion de quiétude prenait un sacré coup. Les bêtes marchaient au pas cadencé, les cottes de mailles cliquetaient à chaque foulée et l'ombre portée de la garde d'élite m’occultait quelque peu le paysage. L'intention de Ronan était bienveillante, mais j'avais l'impression de me déplacer avec un camp militaire ambulant.
Je soupirai silencieusement : ma parenthèse de liberté venait de se transformer en déploiement stratégique. Même si je lui ordonnais d'écarter le rang, mon capitaine ne l'accepterait jamais. C’était l'ironie absolue de ma condition : j'avais le pouvoir de gouverner tout un duché, mais pas celui de me promener seule sur mes propres terres.
Une fois dépassé le hameau qui jouxtait le domaine — là où logeaient la maisonnée et les artisans —, le petit escadron s'enfonça dans la campagne.
Les gardes observaient un silence respectueux, le seul bruit étant le feulement étouffé de leurs montures fendant l'herbe et le cliquetis discret de leurs armes.
Le chemin serpentait entre les vallonnements verdoyants, les champs de blé doré et les pâturages parsemés de troupeaux de moutons. Des fermes de pierre s'abritaient au creux des collines. À mesure que nous prenions de la hauteur, le vent m'apportait les échos lointains de Mag-Dara, la capitale du duché.
Même à cette distance, la perle du Nord conservait une majesté impressionnante. On distinguait le maillage resserré de ses toits de chaume dans les faubourgs, et les flèches d'ardoise plus fières des quartiers marchands. Des fanions multicolores et les bannières aux armes du duché claquaient dans la brise au-dessus des ruelles...
Mais mon regard finit par se fixer sur les hauteurs de la ville. Là se dressait la vieille forteresse nodale, autrefois invincible, aujourd'hui réduite à des ruines béantes. Autour de la ville, ses murailles ancestrales, brisées lors de la Conquête, n'étaient plus colmatées que par de misérables palissades de bois. L'Empire avait formellement interdit à notre peuple de relever ses remparts — un moyen simple de faciliter la répression à la moindre velléité de révolte.
Une analyse froide me remit les idées en place. N'ayant jamais connu le Kaelandor d'avant, je ne nourrissais aucune nostalgie pour ces vieilles pierres. L'Empire croyait nous affaiblir en nous privant de murailles, mais il commettait une erreur d'appréciation : la défense de siège n'a jamais été la spécialité des Olcáns. Notre force a toujours résidé dans le harcèlement, la vitesse et la brutalité de nos embuscades.
Le vrai danger de ces ruines était ailleurs. Pour notre peuple, fier et ombrageux, elles étaient une insulte quotidienne. L'Empire m'utilisait comme un paratonnerre pour étouffer les tensions : tant qu'un enfant du pays tenait le pouvoir, les sujets restaient à peu près tranquilles, leur fierté préservée par l'illusion d'une souveraineté. Mais ces pierres brisées alimentaient une rancœur tenace que ma seule présence ne suffirait pas indéfiniment à contenir.
Je détournai les yeux, l'esprit déjà fixé sur les équilibres complexes qu'il allait falloir maintenir. La marge de manœuvre était dérisoire. Si je me montrais trop soumise aux Impériaux, mon peuple se révolterait et l'Empire écraserait la rébellion dans le sang. Si je ne l'étais pas assez, la sentence serait la même : une décimation punitive pour nous rappeler à l'ordre.
Il me fallait marcher sur le fil du rasoir, sans jamais faillir. Mais je me perdais dans mes pensées. Ces scénarios étaient des extrêmes. J'avais été parfaitement formée pour naviguer dans ces eaux en apparence calmes, mais profondément sombres.
Le temps s'écoula, filant au rythme régulier de la foulée de Maya. Peu à peu, la beauté sauvage de ma terre finit par apaiser mon esprit. Après la tempête de ce matin, je recommençais enfin à respirer.
Quelques heures passèrent, durant lesquelles la nature me fit profiter de ses bienfaits. Je me sens de nouveau respirer après ce terrible début de journée. Tandis que l'ombre des montagnes étirait son voile sombre sur la plaine ombragée, éteignant doucement les braises d'un ciel faiblement éclairé, les premières étoiles ont scintillé comme autant de veilleuses sur le Duché endeuillé, accueillant la lune au-dessus des ruines du passé.
