Chapitre 57
Le cuir ajusté de mon armure pesait agréablement sur mes épaules, m'offrant une armature concrète après la réunion. J'ajustai les boucles de mes garde-bras tout en traversant les couloirs, et vérifiai la prise de ma falx au côté. Je franchis le seuil du grand hall. Le claquement régulier de mes bottes sur les dalles résonnait dans le calme matinal. En poussant la lourde porte donnant sur le parvis, l'air vif du dehors me fouetta le visage, balayant les dernières vapeurs du thé noir et la tension du salon.
La sergente Branwen m'attendait au bas des marches, adossée contre un pilier de pierre, les bras croisés sur son armure de cuir. En me voyant apparaître ainsi équipée, une lueur d'approbation passa dans son regard clair.
Je m'avançai vers elle d'un pas décidé.
— Veuillez me suivre, Sergente, lui dis-je d'une voix posée. J'ai un terrain d'entraînement un peu particulier lorsque j'use de ma magie.
Interloquée, Branwen se redressa, réajustant le baudrier de son épée dans un réflexe de soldat. Un sourire en coin finit par étirer ses lèvres.
— Un terrain spécial ? Parfait, Princesse. Je vous suis.
Nous nous mîmes en marche, laissant derrière nous les façades gothiques du manoir pour nous diriger vers les lisières plus sauvages du domaine. Le silence qui s'installa entre nous n'était troublé que par le frottement du cuir et le bruissement des feuilles sous nos pas.
Au bout de quelques minutes, alors que les arbres commençaient à se densifier autour du sentier, je rompis le silence.
— Comment s'appelait-il ? demandai-je sans tourner la tête.
Branwen jeta un coup d'œil de côté.
— Qui cela ?
— L'ensorceleur. Celui avec qui vous avez arpenté les routes de l'Empire.
Un court rire nostalgique échappa à la sergente, immédiatement suivi d'un soupir d'ancienne aventurière.
— Matteo. Matteo Avenza... Enfin, c'est le nom qu'il donnait aux humains, rectifia-t-elle avec un clin d'œil.
Elle marqua une courte pause, me jaugeant du regard, puis secoua la tête avant de poursuivre à voix plus basse :
— En réalité, ce n'était pas un humain du tout, mais un kobold aux écailles brun rouille camouflé sous des illusions. Je ne devrais sans doute pas le crier sur tous les toits, mais puisque nous sommes entre personnes qui ont des secrets à garder... son vrai nom, c'est Vegs. Un bougre insupportable et arrogant au possible, mais capable de dresser une muraille de flammes ou un barrage d’artillerie magique avant même qu'un mercenaire n'ait eu le temps de sortir sa dague de son fourreau.
Je ralentis légèrement le pas, pesant mes mots avant de poser la question qui me brûlait les lèvres.
— Est-ce qu'il avait du mal, lui aussi, avec la subtilité ? À masquer ses incantations ou à rendre sa magie indétectable pour éviter d'attirer l'attention ?
Branwen laissa échapper un éclat de rire franc qui fit s'envoler deux corbeaux nichés dans les bruyères.
— Dissimuler sa magie ? Vegs n'a même jamais essayé, Princesse ! La discrétion, très peu pour lui. Dans ses entraînements, son seul objectif était de frapper plus fort, plus vite, plus loin. Une fois qu'il maîtrisait un sortilège, il ne cherchait pas à l'étouffer : il s'entraînait à le dédoubler.
Elle me jeta un regard plein d'admiration rétroactive.
— C'était terrifiant et impressionnant à la fois. Au lieu de lancer une simple volée de dards de force pour abattre une cible, il en générait deux fois plus, deux fois plus gros et deux fois plus destructeurs. Sa logique était simple : si la magie doit sortir, autant qu'elle rase tout ce qui se dresse en face pour ne laisser aucun témoin.
Je grimaçai légèrement. La méthode brutale du mercenaire kobold avait son efficacité sur un champ de bataille, mais elle était à l'opposé exact du contrôle mental et de la retenue dont j'avais besoin pour tromper tout le monde.
— Dédoubler ses sorts ? relevai-je, le cœur battant un peu plus vite. Il arrivait à canaliser deux fois plus de puissance d'un coup sans se brûler les veines ?
— Oh, il en ressortait rincé, les yeux injectés de sang et les mains tremblantes comme s'il avait soulevé un rocher pendant trois heures, avoua Branwen dans un souffle. Mais oui, il arrivait à créer une image miroir réelle de ses propres sorts, d’après ce qu’il m’avait décrit.
Je fronçai les sourcils, cherchant à comparer sa pratique à ce que je ressentais au plus profond de moi.
— Et pour invoquer sa magie... avait-il besoin d'un catalyseur ? D'une pierre de foyer, d'un bâton, ou de prononcer des formules incantatoires complexes comme les mages de l'Empire ?
— Rien de tout ça, balaya la sergente d'un geste de la main. Pas de bouquin de magie empesé ni de mots en vieux dialecte. Il laissait juste parler ses tripes et sa rage. Un geste brusque, une impulsion, et le sort partait.
Un petit rire contenu lui échappa, éclairant son visage d'une lueur complice.
— Bon, pour se donner un genre auprès des érudits de l'Empire, il trimballait toujours un imposant grimoire relié en cuir clouté, fièrement accroché à sa ceinture. Un soir, un mage de l'Académie, fou de jalousie et persuadé qu'il y cachait ses plus grands secrets d'incantation, a réussi à le lui dérober pendant son sommeil. Imaginez un peu la tête du type au réveil quand il a feuilleté le pavé... et découvert que c'était un livre de recettes de cuisine du Sud ! Des tartes aux prunes, des marinières et des ragoûts de poireaux annotés au charbon.
Un sourire involontaire étira mes lèvres à cette image. L'absurdité de la situation tranchait agréable avec la gravité des derniers jours.
— N'empêche, repris-je en retrouvant rapidement mon sérieux, comment faisait-il pour la concentration ? Comment évitait-il de perdre le fil de son sortilège quand le fer croisait le fer autour de lui ? Quand un ennemi lui fonçait dessus une hache à la main ?
Branwen s'arrêta un instant sur le sentier, se tournant vers moi avec un regard amusé.
— C'est là que le sang-froid entre en jeu, Princesse. Remarquez, à ses débuts, quand la magie lui faisait défaut, il compensait par un culot phénoménal ! La toute première fois qu'un groupe de brigands lui a foncé dessus, Vegs a paniqué : son sortilège a fait faux bond et il s'est carbonisé les écailles du visage tout seul. Mais le bougre avait une telle aisance qu'il ne s'est pas démonté. Il a pointé le ciel d'un air horrifié en hurlant : « Par les Dieux, regardez ! Un canard à trois têtes ! » Et vous savez quoi ? dit-elle en ricanant. Les cinq mercenaires se sont retournés d'un seul homme pour regarder au-dessus des arbres pendant qu'il détalait à toutes jambes dans les buissons.
— J'imagine la scène ! répliquai-je dans un rire. Et ces cinq pauvres hères qui ne voient rien... Et la centième fois ? demandai-je avec un sourire en coin.
— La centième fois... reprit Branwen, son ton redevenant soudainement plus grave et instructif, il a attendu de sentir la lame de l'ennemi lui effleurer la joue pour lâcher son explosion à bout portant, sans ciller. La magie sauvage ne demande pas de la mémoire, elle demande des nerfs d'acier.
Ses mots résonnèrent en moi avec une lucidité troublante. Ce n'était pas de théorie dont j'avais besoin, mais d'apprendre à garder les yeux ouverts face au fer ennemi.
Je me rendis compte que l'atmosphère s'était étrangement allégée. Un sourire aux lèvres, je jetai un coup d'œil à la sergente.
— Je remarque que cela fait deux fois qu'on rit en parlant de lui, dis-je en secouant la tête. Ce devait être un personnage sacrément haut en couleur.
— Oh, que oui ! approuva Branwen dans un grand éclat de rire. Ce sont mes plus belles années, dit-elle d'un ton nostalgique. Il n'en manquait pas une pour nous dérider avec ses tours. Le bougre était d'une créativité sans égale... et d'une mauvaise foi absolue.
Elle ajusta le baudrier de son épée tout en reprenant son souffle, les yeux pétillants de souvenirs.
— Un jour, en haute montagne, un arbalétrier impérial nous bloquait sur une corniche, embusqué derrière un rocher. Impossible de bouger sans se prendre un carreau. Au lieu d'invoquer une grande étincelle ou un sort d'attaque qui aurait révélé sa position, Vegs a simplement glissé un filet de magie invisible jusqu'à lui... pour défaire la bride de son pantalon ! Au moment exact où le gars a épaulé son arme pour tirer, ses braies sont tombées sur ses chevilles. Surpris, il s'est pris les pieds dedans et a dévalé toute la pente en hurlant, la chemise au vent !
L'image était si grotesque que je ne pus m'empêcher de partir d'un rire franc, résonnant sous la canopée.
— Le pauvre a dû avoir quelques bleus !
— Attendez, j'en ai d'autres ! me dit-elle avec un large sourire. Ce n'est rien à côté des soirs où il était complètement à sec ! Traqués par des chiens de chasse redoutables, Vegs n'a pas essayé de lancer des sorts d'attaque. Il a utilisé une illusion olfactive mineure pour imprégner l'armure du capitaine des traqueurs de l'odeur exacte d'une chienne en chaleur. Les chiens se sont jetés sur leur propre maître pour le couvrir de léchouilles furieuses, nous laissant tout le temps de filer.
Je dus m'arrêter un instant sur le sentier pour reprendre mon souffle, essuyant une larme au coin de l'œil.
— Et qu'est-il devenu ? demandai-je en me remettant en marche, curieuse de connaître la suite de son histoire. Vous avez gardé le contact ?
— Non, nos routes se sont séparées il y a deux ans, répondit Branwen avec une nuance de nostalgie dans la voix. Mais à mon avis, il est encore quelque part sur les routes de l'Empire à remplir des contrats d'aventurier et à détrousser des mages trop hautains. Les kobolds vivent bien plus longtemps que nous, après tout. Il a encore deux beaux siècles devant lui pour semer le chaos.
— C'est bien dommage, répliquai-je avec un soupir sincère. Un esprit aussi créatif et imprévisible aurait été un allié de poids dans notre situation. J'aurais pu l'engager sans hésiter.
Branwen laissa échapper un léger rictus en coin, réajustant le baudrier de son épée.
— Je vais voir ce que je peux faire, Princesse. Je tenterai de lui faire parvenir une lettre par mes anciens canaux d'aventuriers. Si la promesse d'une bonne solde et l'occasion de jouer un mauvais tour à l'Empire sont au rendez-vous, cela pourrait bien l'intéresser.
L'atmosphère détendue s'estompa peu à peu au fur et à mesure que les sous-bois se faisaient plus sombres et plus denses. Au détour d'un bosquet touffu, le sentier s'ouvrit brusquement sur une clairière dissimulée au fond d'une cuvette rocheuse, masquée aux regards par de grands arbres centenaires. Au centre de cet espace rectangulaire entouré d'anciens piliers de pierre érodés se dressait un imposant monolithe sombre, parcouru de légères marbrures d'argent.
Branwen s'arrêta net, balayant du regard la structure et le réseau de runes gravées à même le sol. Son air intrigué laissait deviner qu'elle ne s'attendait pas à trouver un tel dispositif aux lisières du domaine. Le silence retomba, pesant et martial.
— Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? demanda-t-elle en s'approchant de la bordure du cercle.
— Mon terrain d'entraînement personnel, répondis-je en m'avançant au centre de la zone. Ce pilier central sert de détecteur. Il est directement relié aux harmoniques de la trame magique. Si je canalise un sort sans la retenue nécessaire et que mon flux devient décelable à distance, les marbrures du monolithe s'illuminent instantanément. S'il reste sombre, c'est que la magie est restée suffisamment étouffée pour tromper les sens d'un inquisiteur.
La sergente laissa échapper un sifflement d'appréciation en tapotant l'un des piliers périphériques du plat de la main.
— Ingénieux... Mais lancer des tours de passe-passe au calme, les pieds bien ancrés dans la terre, n'a rien à voir avec la réalité du terrain. On va appliquer la méthode de Vegs, mais à notre façon.
Sans plus de préambule, l'attitude décontractée de la sergente s'effaça derrière la rigueur du soldat. Elle fit jouer l'attache de son fourreau et dégaina son épée. Le chuintement du métal nu résonna sèchement dans la cuvette.
— Combat à armes réelles, décréta-t-elle, son regard bleu devenant aussi dur que l'acier qu'elle tenait. Pas de lame en bois, pas de feintes retenues. Vous devrez me parer et m'attaquer au fer. Mais chaque fois que vous voudrez relâcher une décharge de magie offensive, vous devrez la projeter sur l'un des piliers extérieurs. Le tout sans jamais faire briller le monolithe central. Si vous perdez votre sang-froid ou si vous vous concentrez trop sur votre sort, je vous touche.
Un frisson vif courut le long de ma nuque, un mélange d'appréhension et d'adrénaline pure. Je portai la main à mon côté et tirai ma falx. La longue lame courbe, forgée pour trancher d'un seul mouvement dévastateur, brilla dans la lumière filtrée sous la canopée.
Je décalai mes appuis, m'installant dans une garde basse et fluide, la pointe de ma lame orientée vers la gorge de la sergente.
— C'est accepted, dis-je d'une voix neutre, laissant la froideur de ma détermination chasser les dernières hésitations.
Branwen esquissa un rictus satisfait, ajusta sa prise sur la poignée de son épée longue, puis s'élança brusquement en avant. Le premier coup d'acier claqua dans le silence de la clairière.
Le choc de l'acier contre l'acier résonna, sec et sans appel.
Au début, la comparaison était cruelle. Branwen bougeait avec la fluidité vicieuse des vieux routiers du combat : pas d'énergie gaspillée, des gardes serrées, des coups d'estoc mesurés qui venaient continuellement chercher mes défauts d'armure. Ma falx, avec sa lourde lame courbe conçue pour crocheter et trancher, s'avérait redoutable mais exigeait un rythme exigeant. Sous la pression de l'épée longue de la sergente, je devais continuellement reculer, le souffle court, ajustant mes parades au millimètre.
Puis le crescendo s'amorça.
Sur un coup de taille circulaire que je parai du fort de ma lame, je vis la faille. En se rétablissant, Branwen laissait son flanc droit découvert pendant une fraction de seconde. Dans un vrai duel, avec la vitesse adéquate, j'aurais eu le temps de lui passer deux coups de falx dévastateurs : un revers pour écarter sa garde, et le crochet de la pointe dans les côtes. Mais mes muscles humains étaient trop lents. Mon corps ne suivait pas la vitesse de mon analyse.
Alors j'ai ouvert la vanne.
Pas avec fracas. Pas en hurlant une incantation. J'ai puisé au plus profond de mes veines, activant cette étincelle sauvage mais en la comprimant de toutes mes forces pour étouffer son éclat — un véritable Sort Subtil tissé à même le sang.
Une vague de chaleur brûlante se déversa dans mes membres. Mes sens se décuplèrent. Le temps sembla s'étirer, la trajectoire de l'épée de Branwen devenant presque paresseuse.
Quand la sergente arma son coup suivant, je ne me contentai plus de parer. Je bondis en avant avec une vélocité surnaturelle, la vitesse pure insufflée par ma magie. Ma falx siffla. Un premier coup sec fit voler en éclats la garde de Branwen ; avant même qu'elle ne comprenne comment j'avais comblé la distance, la pointe courbe de ma lame effleurait déjà sa gorge dans le second mouvement.
Ses yeux s'écarquillèrent de stupeur. Mais au même instant, la pulsion magique accumulée dans mon bras chercha un exutoire. Sans rompre ma posture, je dérivai ma main gauche vers le pilier de pierre le plus proche et y déchargeai le surplus d'énergie sous la forme d'un impact d'air comprimé invisible. La roche craqua sous le choc.
Au centre de la zone, le monolithe sombre resta muet. Pas une marbrure ne s'illumina. La trame était restée étouffée.
— Bien joué, Princesse ! rugit Branwen, un sourire féroce barrant son visage. On accélère !
Elle se réajusta instantanément, balayant l'air de sa lame avec une fureur renewed. Mais je n'étais plus la même. À chaque échange de fer, j'injectais de petites impulsions de sorcellerie dans mon corps. Une dose de réflexes accrus pour esquiver un coup d'estoc au millimètre ; un surcroît de force brute dans les poignets pour faire fléchir la lame de la sergente au moment du choc ; une accélération soudaine de ma foulée pour pivoter dans son dos.
Le combat devint une danse mortelle où l'acier se mêlait à des vagues de pression magique. À chaque fois que je canalisais une décharge offensive — une étincelle de foudre surchauffée, une onde de choc cinétique —, je la projetais sur les piliers extérieurs. L'un d'eux éclata sous une déflagration contenue, un autre fut entaillé comme par une lame invisible.
Et pourtant, à chaque sortilège expédié, toute mon attention restait rivée sur le monolithe central. Mon esprit oscillait dangereusement entre l'ivresse du combat rapproché et la discipline de fer nécessaire pour brider mon flux. Ma respiration était brûlante, mes tempes battaient la mesure, mais la pierre sombre restait définitivement éteinte.
Branwen, contrainte de donner tout ce qu'elle avait pour simplement soutenir mon rythme effréné, laissa échapper un rire extatique au milieu du ferraillage.
Pendant plusieurs minutes, Branwen soutint le choc. Elle essuyait la tempête, esquivant au millimètre, parant du fort de sa lame, usant de chaque once de son expérience pour ne pas rompre. Mais la magie a un prix.
Chaque impulsion contenue, chaque sortilège bridé pour préserver le silence du monolithe agissait comme une braise vive infusée dans mes veines. Ma concentration, d'abord cristalline, commença à se fissurer sous l'assaut combiné de l'effort physique et de la contention mentale. Ma vision se teinta de rouge. Les battements de mon cœur résonnaient comme des coups de marteau contre mes tempes.
Puis le barrage céda.
Mon corps, en état de surchauffe absolue, refusa soudain d'obéir. Dans un ultime sursaut de ma vision périphérique, je vis les marbrures d'argent du monolithe émettre un bref et inquiétant battement lumineux, trahissant ma perte de contrôle d'une fraction de seconde avant que ma magie ne s'éteigne brutalement. Puis la digue rompit.
Ma falx m'échappa des mains et s'enfonça lourdement dans la terre. Mes jambes se dérobèrent et je m'effondrai à genoux, les poings ancrés dans la poussière, la poitrine soulevée par des soubresauts violents. Les yeux injectés de sang, la peau brûlante, je luttai pour réaspirer de l'air dans mes poumons asphyxiés.
Le silence revint dans la clairière, seulement troublé par le sifflement aride de ma respiration.
Branwen baissa lentement son épée. Elle essuya d'un revers de manche la sueur qui perlait sur son front, puis laissa échapper un rire franc en me dévisageant.
— Eh bien, Princesse... On dirait que vous venez de porter un rocher pendant plus de trois heures !
Je relevai péniblement la tête, le regard encore flou, une goutte de sueur me brûlant la paupière.
— Ça... ça fait du bien, parvins-je à articuler entre deux inspirations saccadées.
— Tant mieux, répondit la sergente en rengainant sa lame dans un claquement sec. La magie sauvage n'aime pas dormir. Si on la laisse croupir trop longtemps dans le sang, elle finit par ronger son hôte de l'intérieur.
Elle s'approcha, posa ses poings sur ses hanches et me jaugea d'un œil de tacticienne.
— En revanche, observez le résultat. L'utilisation de votre magie vous fatigue deux fois plus vite qu'un duel ordinaire. Cette débauche de vitesse et de puissance, c'est parfait contre un adversaire fort pour plier l'engagement en trente secondes. Mais contre des ennemis faibles ou plus nombreux... c'est inutile. C'est même un piège mortel. Vous vous retrouveriez sur les genoux, vidée de votre sang et de votre souffle, avant d'avoir balayé la moitié du terrain.
Branwen s'avança de quelques pas et reprit d'un ton plus tranchant :
— Et puisqu'on parle de tactique, retenez bien ce qui va suivre.
Elle leva un doigt, amorçant son débriefing avec une rigueur de vétéran.
— Premièrement : votre corps vous trahit. Vous avez réussi à étouffer le flux magique presque jusqu'au bout, mais un combattant d'expérience lit votre posture avant même que le sort ne soit formé. Vos pupilles se dilatent, votre respiration se bloque et votre regard se fixe une microseconde sur votre cible juste avant que la magie ne sorte. Masquez vos intentions, feintez du regard.
— Je tâcherai d'y faire plus attention et d'intégrer des feintes, répondis-je en reprenant lentement mon souffle, les mains appuyées sur mes genoux.
Branwen esquissa un sourire encourageant en secouant la tête.
— Ne vous en inquiétez pas trop pour l'instant, cela viendra avec l'expérience. Vous vous débrouillez déjà diablement bien pour une novice.
Elle marqua une courte pause, puis pointa du bout de la botte un éclat de roche brisée au sol.
— Deuxièmement : arrêtez de viser l'adversaire de plein fouet. Chercher à percer une armure ou à dévier une lame par la force brute exige plus d'efforts. Visez le sol sous leurs bottes, gelez la boue pour les faire glisser, faites éclater la roche pour leur projeter des brisures de pierre au visage. L'environnement ne cherche pas à résister à vos sorts. Ça coûte moins d'énergie pour un résultat identique.
Je relevai les yeux vers elle, intriguée :
— C'est ainsi que votre ami kobold se battait ?
— Seulement face à des adversaires faibles et nombreux, ou quand il voulait économiser ses forces pour s'amuser, répondit la sergente avec un clin d'œil complice.
Elle croisa ensuite les bras, reprenant son sérieux.
— Troisièmement : gardez toujours une réserve. Vegs ne laissait jamais son énergie tomber à zéro. Regardez-vous : vous êtes trempée de sueur, à genoux, incapable de lever votre falx. Si deux maraudeurs sortaient des buissons à cet instant, vous seriez morte. Un ensorceleur doit systématiquement garder une cartouche en banque, une étincelle de sécurité pour une téléportation rapide, une onde de choc ou un écran de fumée.
— Une téléportation ? la coupai-je, les sourcils froncés malgré l'épuisement qui me sciait les jambes. Je croyais que cela exigeait une rigueur géométrique stricte et des calculs d'ancrage complexes... Le genre de magie théorique réservée aux mages de l'Académie. Nous en sommes capables, nous aussi ?
Un rire bref échappa à Branwen, qui secoua la tête.
— Oh, il ne calculait absolument rien, Princesse ! Il ne se téléportait pas vraiment à la manière de ces érudits avec leurs compas et leurs équations. En fait, il se contentait d'échanger sa place avec un autre espace vide à quelques mètres de là. Une impulsion d'instinct qui pliait la réalité un instant et intervertissait sa position avec le vide. Pas de géométrie, juste du culot et un endroit libre où poser les pieds. Mais pour que cet instinct fonctionne au moment crucial, il faut garder de l'énergie en réserve. La dernière cartouche, c'est ce qui vous sauve la vie quand le piège se referme.
Elle tendit une main cuirassée pour m'aider à me relever. Je saisis son poignet et me remis debout, les jambes encore un peu flageolantes, mais l'esprit parfaitement clair.
— Et enfin, conclut Branwen en désignant du menton la direction du manoir, gardez en tête ce qui nous attend. Cet après-midi, nous rejoignons la battue contre une possible infestation de ras-araignées. Vous ne serez plus seule dans une cuvette rocheuse à faire du duel. Face à une nuée de vermines qui saute de partout, vous n'êtes pas là pour tout raser d'un coup et risquer de cramer nos propres hommes. Concentrez-vous sur ce qui déboule immédiatement devant vous. Utilisez de micro-impulsions pour casser un bond, balayer une vague ou geler le sol sous leurs pattes, et laissez nos soldats faire le nettoyage. Vous devez être un multiplicateur de force pour la traque, Princesse, pas une bombe incontrôlable.
Je pris une profonde inspiration, sentant l'air frais de la forêt apaiser la brûlure dans mes poumons.
— J'aurai sans doute besoin d'être guidée sur le terrain pour appliquer tout cela correctement, admis-je en la regardant droit dans les yeux.
— Ne craignez rien, Princesse, je veillerai à le faire, répliqua-t-elle avec un sourire affirmé. Cela sera pour vous une vrais mise en situation de combat en équipe.
Je saisis ma falx pour la remettre au fourreau.
— C'est parfait. Ces ras-araignées vont servir de premier test grandeur nature. Rentrons, il est temps de préparer mon équipement pour la battue.