Chapitre 56
[ Samedi 11 juillet 1117 — Calendrier Impérial ]
La lumière pâle de l'aube filtrait à travers les vitraux du petit salon attenant à mon bureau, luttant pour dissiper la pénombre. L'air y était saturé par l'odeur amère du thé noir et la tension poisseuse d'une nuit sans sommeil. Silla, silencieuse comme une ombre, achevait de disposer les tasses sur la table basse entourée de lourds fauteuils de cuir et d'un canapé capitonné. Collin et Aldric étaient déjà installés, le visage fermé, fixant les volutes de vapeur de leurs tasses avec la même gravité.
La lourde porte en chêne pivota brusquement. Ronan entra, suivi de près par la sergente Branwen. Le capitaine de ma garde arborait une mâchoire crispée, et mon odorat capta immédiatement la bouffée d'agacement piquant — une odeur de silex frotté — qui irradiait de sa personne.
Ils prirent place sur les sièges encore libres. Sans même attendre que Silla ait fini son service, Ronan se pencha en avant, posant ses coudes sur ses genoux.
— Bien, commença-t-il d'une voix sèche, coupant court à tout préambule. Je pense que nous sommes tous d'accord pour dire que l'événement d'hier va rendre notre travail infiniment plus difficile. Non seulement parce qu'un individu extérieur à cette institution a mis la main sur un secret compromettant, mais surtout parce que certaines informations capitales n'ont pas été fournies aux conseillers les plus proches de...
— Il est inutile de vous répéter, Capitaine, trancha Collin avec une exaspération palpable.
Mon chambellan posa sa tasse avec un peu trop de force sur sa soucoupe. Le tintement sec de la porcelaine claqua dans le silence du salon. L'odeur rance de la défensive émana instantanément de lui.
— Je comprends que cela vous ait froissé, poursuivit Collin d'un ton cassant. Mais si j'ai souhaité que le moins de personnes possible soient mises au courant, c'était d'abord et avant tout pour sa propre sécurité. Le secret est la meilleure des armures.
Il croisa les bras, son regard glissant vers la femme assise à côté de Ronan, l'air soudain inquisiteur.
— Et d'ailleurs, pourquoi la sergente est-elle ici ? Cette réunion de crise devait se tenir en comité strictement restreint.
Branwen s'avança légèrement sur son siège, nullement intimidée par le regard perçant du chambellan. Sous son armure de cuir, son attitude était plus souple, moins académique que celle d'un soldat de garnison régulier.
— Avant de devenir garde ducale, j'étais aventurière, intervint-elle d'une voix posée. Ce qui est plutôt rare parmi vos soldats, je vous l'accorde. Mais lorsque je roulais ma bosse sur les routes de l'Empire, j'ai... à un moment donné, fait équipe avec un ensorceleur.
Un léger rictus étira le coin de ses lèvres, mélangeant une once de nostalgie à une réelle circonspection. Elle plongea son regard clair droit dans le mien.
— Et je peux vous assurer, Princesse, que c'était quelque chose. Je l'ai moi-même aidé à trouver divers subterfuges pour échapper aux problèmes. La magie sauvage est d'une puissance redoutable, mais elle est intimement liée aux émotions, poursuivit Branwen d'un ton professoral en s'adressant à la table. La Princesse a le don, c'est indéniable, mais elle est une novice. Si ce médaillon de rubis a brillé dans la situation comme Ronan me l’a décrite, c'est parce que sa façade s'est fissurée sous la pression. Et dans ce domaine, je peux vous garantir une chose : on a beau s'entraîner dans des jardins fermés, rien ne vaut l'expérience brutale du combat pour forger le sang-froid. Il n'y a que face au danger réel qu'on apprend à verrouiller son esprit…
Le raclement violent d'un fauteuil sur le parquet coupe court à son explication. Collin vient de se lever d'un bond, les poings serrés, le visage blême de stupeur. L'odeur rance d'une panique protectrice, semblable à celle du cuivre oxydé, envahit soudainement la pièce.
— Vous n'y pensez tout de même pas ! s'emporte mon chambellan, les yeux écarquillés par l'effarement. Avez-vous perdu l'esprit, Sergente ? Je vous rappelle qu'elle est la dernière de son sang ! Nous n'allons certainement pas envoyer la seule héritière légitime du duché risquer sa vie au milieu des épées pour une simple leçon de maîtrise ! Nous ne risquerons pas notre dernière chance.
— Si elle perd le contrôle et se fait attraper au Sénat impérial, elle mourra dans le meilleur des cas, je vous le rappelle, intervient Ronan d'une voix glaciale qui tranche avec la fureur de Collin.
Le capitaine de la garde ne s'est pas levé, mais son regard sombre pèse de tout son poids sur le chambellan.
— Le Haut Clerc a prouvé hier que nos murs ne la protègent pas de ses propres failles, ajoute-t-il implacablement. Si elle ne s'endurcit pas, la Papauté ou l'Empire la dévoreront. Mieux vaut risquer une lame sur le terrain que le bûcher.
Le silence retombe lourdement, chargé par l'opposition frontale entre la prudence diplomatique de Collin et la froide logique militaire de Ronan. C'est Aldric qui brise finalement cette tension étouffante.
— Nous pourrions peut-être trouver un compromis... lâche le greffier en se raclant nerveusement la gorge. Nous pourrions l'envoyer rejoindre son cousin en renfort, non ? Au moins, sur ce front-là, elle serait bien entourée par nos troupes de confiance et sous une protection maximale.
Branwen laisse échapper un petit rire sec, balayant la proposition du greffier d'un revers de la main.
— Une protection maximale ? lâche-t-elle sans ménagement. Si son escorte est démesurée, elle ne récoltera que les miettes. Vous croyez que donner des coups d'épée à des rats-araignées mutants déjà moribonds, cloués au sol par dix de vos lanciers, changera quoi que ce soit à son problème ?
Elle se penche en avant, le regard dur.
— Pour verrouiller son esprit, la Princesse doit affronter la vraie peur. Elle a besoin de combats en tête à tête. Du un-contre-un, puis du un-contre-deux. De vraies batailles où sa vie est en jeu. Si vos soldats font le travail à sa place et qu'elle se contente de regarder depuis la colline, elle n'apprendra rien. J'ai discuté avec Kathal, le maître d'armes. Enfin, merde ! Cette petite est douée, bon sang ! Ne la transformez pas en spectatrice.
Silla, qui se tenait discrètement en retrait près du buffet, se racle bruyamment la gorge.
— Madame, votre langage dévie, fait remarquer ma servante d'un ton pincé, les mains sagement croisées sur son tablier.
Collin, visiblement ravi de trouver une alliée sur le terrain de la bienséance, approuve la remarque d'un hochement de tête appuyé. Son soutien arrache à Silla un petit sourire de fierté, toute contente d'avoir remis de l'ordre dans le salon.
Prise en faute par l'étiquette, la sergente ravale le reste de sa tirade et baisse légèrement la tête.
— Mes excuses, Princesse, marmonne-t-elle en se raclant la gorge à son tour.
À côté d'elle, Ronan lève les yeux au ciel. Mon odorat capte aussitôt la bouffée fugace de sa lassitude, une odeur de cendre froide, face à ces querelles de manières grotesques alors que la survie du duché tout entier est en jeu.
Au fond de moi, l'idée de m'exposer sur un champ de bataille fait naître un frisson glacé à la base de ma nuque. C'est terrifiant. Mais presque aussitôt, une chaleur inattendue vient chasser ce froid : l'envie, viscérale, de laisser les couloirs étouffants du manoir derrière moi. L'appel de la liberté, l'idée de chevaucher en pleine nature, le vent sur le visage, juchée sur le dos de Maya, ma louve géante, fait battre mon cœur un peu plus vite.
Je laisse le silence s'installer une fraction de seconde de plus, laissant l'odeur de la tension retomber dans le salon, puis je lève la main. Tous les regards se braquent sur moi.
— Je suis pour, déclaré-je d'une voix claire. Je partirai cet après-midi.
Collin ouvre la bouche, prêt à protester, mais je le coupe d'un geste sec.
— C'est décidé, Collin. Quant au Haut Clerc... j'ai réfléchi à la situation toute la nuit, et j'ai pensé à des solutions.
Je pose mes mains sur mes genoux, croisant les doigts, le regard fixé sur mes conseillers.
— Sa seule carte est mon secret, poursuivi-je, balayant la pièce du regard. S'il la brûle, il n'a plus rien. Révéler ma nature provoquerait peut-être ma chute, mais cela plongerait immédiatement la province du Kaelandor dans une guerre civile sanglante... et balayerait définitivement ses espoirs de pacification et de gloire personnelle. Il n'a aucun intérêt politique à l'utiliser. En fait... il ne le peut pas.
Aldric s'éclaircit la gorge, ajustant nerveusement ses lunettes sur l'arête de son nez.
— Il peut tout de même vous rendre la vie plus difficile, Princesse. Il pourrait simplement sous-entendre que vous en êtes une... Des inquisiteurs impériaux pourraient être dépêchés depuis la capitale pour venir vérifier. Il pourrait aussi faire fuiter l'information auprès des membres des autres clans de la Ligue. Eux n'hésiteront pas une seconde à utiliser cela comme prétexte pour vous faire chanter à leur tour et s'accaparer plus de pouvoir.
— C'est un risque, en effet, concède Collin en lissant les revers de sa veste. Mais le prix à payer pour lui serait exorbitant. Et puis, je dois bien admettre que le retour des druides, même sous certaines conditions, serait profitable pour tout le monde sans exception.
— Oui, acquiescé-je, mais il est beaucoup trop gourmand pour une première offre. Nous devons le forcer à revoir ses prétentions à la baisse sans qu'il s'en rende compte.
Le visage de Collin s'éclaire alors d'un sourire rusé, ses traits se détendant pour laisser place au redoutable stratège politique que je connais.
— Pour Valcroix, inutile de refuser frontalement, susurre le chambellan. Nous déclarerons devant le Conseil que ses caisses sont vides. En guise de punition, nous exigerons sa mise sous embargo total. Une sanction impitoyable exigée par la morale de l'Église, bien entendu.
Je souris, comprenant instantanément.
— Cassian passera pour un bourreau et la maison Silvestor n’aura pas d’autre choix que d’accepter un non-remboursement du vol.
— Exactement, approuve Collin. Une victoire morale de façade, un suicide politique en réalité.
— Et pour cette absurdité de demander la concession des douze mines ? enchaîne Aldric, l'œil vif. Cédons-lui plutôt les anciennes terres druidiques. Déjà habitées, riches pour certaines, mais en grande partie sauvages. L'Église possédera les terres sur le papier...
— ... mais Cassian sera incapable d'en tirer la moindre pousse sans nos druides, terminé-je. S'il tente de les contrôler, le rendement tombera à zéro. Il sera à leur merci, et il devra même assurer leur protection.
Ronan, resté silencieux depuis ma décision de partir pour le front, redresse la tête. Son ton est à nouveau celui du tacticien militaire, froid et calculateur.
— Et pour sa Tour des Mages, finit par dire le capitaine. On temporise, la guilde des maîtres d’œuvre est déjà très occupée. Et bâtissons-lui une école de druides. De plus, nous imposerons des élèves exclusivement Olcans.
Il croise les bras, un rictus d'une froideur tranchante sur les lèvres.
Je laisse mon regard dériver vers le mur en boiseries, là où la lumière rasante du matin projette nos silhouettes étirées. C'est drôle... Avec l'angle des rayons filtrant à travers les vitraux et le drapé de leurs vêtements, les ombres de mes conseillers semblent curieusement déformées. On dirait presque qu'ils portent des cornes.
Si je ne savais pas pertinemment qu'ils sont tous des Olcans, je pourrais jurer être assise à la table d'un conclave de démons en train de comploter.
Et pour cause. En ramenant mon attention sur eux, je constate que chacun jubile silencieusement de sa propre trouvaille. Collin lisse les revers de sa veste avec l'allure d'un prédateur repu, Aldric a l'œil qui pétille d'une fierté toute bureaucratique, et Ronan affiche cette lueur redoutable du commandant qui vient de piéger l'ennemi.
Sans même se concerter, ils viennent de transformer les exigences exorbitantes de Cassian en une série de cadeaux empoisonnés.
— Il aura tout ce qu'il a demandé, murmuré-je, sentant enfin l'étau de la veille se desserrer autour de ma poitrine. Mais tout finira par l'étrangler.
Je me lève, dissipant de mon esprit les ombres démoniaques qui s'étiraient sur les murs.
— Préparez les traités pour la prochaine séance. Soyez pointilleux sur les termes juridiques. De mon côté, je pars m'équiper. Il est temps que j'aille apprendre à verrouiller mon esprit sur le champ de bataille.
Branwen se lève d'un mouvement souple, le cuir de son armure crissant légèrement dans le silence de la pièce.
— C'est moi qui veillerai sur vos arrières, Princesse, annonce-t-elle avec l'assurance de celle qui a l'habitude des terrains hostiles. Je pars en avant pour préparer une escorte digne de ce nom.
Elle fait un pas vers la porte, puis s'arrête, pivotant à demi. Un sourire en coin. Son regard clair me jauge, sans la moindre trace de la déférence obséquieuse que l'on trouve habituellement à la cour.
— Mais si cela ne vous dérange pas... j'aimerais que vous me montriez de quoi vous êtes capable avec cette magie avant de partir. Juste pour savoir avec quoi on part au combat.
Mes conseillers échangent un regard silencieux, mais l'heure n'est plus à la théorie ni aux cachotteries. Le défi que me lance la sergente est concret et nécessaire.
Un frisson d’excitation remplace définitivement l'anxiété qui m'étreignait plus tôt. Je hoche lentement la tête, balayant mes dernières réticences pour laisser place à une détermination dure et froide.
— Très bien, accepté-je d'une voix ferme, les yeux rivés sur les siens. Je vais vous montrer ce dont je suis capable.