Chapitre 55
Alors que le choc des coups de poing de Valcroix résonne encore dans le couloir, un silence lourd et pesant retombe sur la salle du Conseil. Dans l’enceinte circulaire, la tension n'a pas quitté l'air ; elle s'est simplement déplacée.
Le premier acte est joué. Valcroix est acculé, de Silva recule pour préserver son autorité, et Cassian n’a rien pu faire pour défendre le duc. Le compte-rendu pour les membres de la Ligue est maintenant fermement ancré dans le marbre par Aldric. Cela ne manquera pas de justifier la confiance qu’ils m'ont confiée pour ce rôle.
Je tourne légèrement le buste, faisant signe à Collin et à mon greffier de rassembler leurs affaires. La suspension de séance d'une heure a été actée. Je m'apprête à quitter la table circulaire pour rejoindre mes appartements privatifs et faire le point loin des regards.
— Princesse Énora.
La voix de Lucius Cassian s'élève, dépouillée du ton solennel qu'il employait devant l'assemblée.
Je m'arrête, un pied déjà tourné vers la marche menant à la galerie supérieure. Mon regard glisse vers le haut clerc. Lucius ne s'est pas levé tout de suite. Sa main, jusqu'alors refermée sur le médaillon de rubis, s'est relâchée. Ses yeux sombres et incandescents fixent les miens avec une intensité singulière.
— Accordez-moi un peu de votre temps en aparté, demande-t-il d'un ton presque confidentiel. Avant que la séance ne reprenne.
La requête, formulée à voix basse au milieu du désastre de Valcroix, me prend un court instant au dépourvu. Un tête-à-tête réclamé par l'émissaire de la Papauté, l'homme même que j'ai désavoué, est une manœuvre rare. Cassian doit penser que le statut du duc est sans issue ; s'il veut sauver ce qui peut l'être, c'est hors de la présence du duc, me dis-je.
Je ne laisse paraître aucun signe d'hésitation. D'un mouvement imperceptible du regard, je cherche l'œil de Collin, posté un pas à côté de moi.
Mon chambellan ne cille pas, mais un léger redressement de ses épaules et un clin d'œil presque invisible traduisent son analyse : l'adversaire demande grâce en coulisses. C'est l'occasion d'évaluer la réelle marge de manœuvre du clerc sans l'interférence du bruit des bottes ou des accès de rage de Valcroix. Collin me fait un imperceptible signe de tête, m'encourageant silencieusement à accepter.
Je me tourne de nouveau vers le haut clerc, le visage parfaitement lisse.
— Soit, Haut Clerc, réponds-je d'une voix calme. Les jardins nous offriront la fraîcheur nécessaire à la clarté de l'esprit.
Nous quittons la salle du Conseil par l'accès réservé aux galeries privées, laissant Collin et Aldric superviser la mise en sécurité des parchemins. Ronan, fidèle à son rôle d'ombre protectrice, nous emboîte le pas à une distance respectable, gardant l'œil aiguisé sur les moindres mouvements du clerc.
L'air chaud de l'après-midi nous accueille dès que nous franchissons les hautes portes vitrées donnant sur les terrasses du manoir. Les jardins de Mag-Dara s'étendent en terrasses successives, bordés de haies taillées avec une rigueur géométrique et de parterres de fleurs aux parfums envoûtants.
Au bout de l'allée principale, surplombant le domaine et la vallée en contrebas, se dresse un belvédère en pierre blanche dissimulé dans un petit bosquet de chênes. Son dôme sculpté offre une ombre bienvenue contre la lumière crue du soleil.
En approchant, je distingue la silhouette feutrée de Silla. Avertie par les domestiques de notre venue, ma servante a déjà disposé sur la table en marbre du belvédère un service à thé en porcelaine fine, rehaussé de dorures subtiles.
Je m'installe sur l'un des sièges ouvragés, la traîne de ma robe s'étalant avec élégance sur le dallage clair. Cassian prend place en face de moi, ajustant la lourde étoffe de sa bure de clerc.
Silla s'avance d'un pas fluide et mesuré. Sans rompre le silence pesant qui enveloppe notre duo, elle attrape la théière fumante et verse avec une grâce irréprochable une infusion ambrée dans nos tasses respectives. L'arôme délicat d'herbes rares et de zeste d’agrumes monte doucement dans l'air tiède du belvédère.
Elle s'incline dans une révérence impeccable, puis se retire d'un pas imperceptible, nous laissant seuls sous le dôme de pierre.
Cassian attrape le médaillon de rubis de sa poche, l'observe un bref instant entre ses doigts, puis passe la chaîne d'or autour de son cou sans dire un mot. Mon odorat capte aussitôt la modification dans l'air : l'odeur piquante de la déception et de l'aigreur vient se mêler au parfum du thé et de l'encens. Je ne sais pas exactement ce qu'il espérait de cette pierre, mais la froideur inerte du joyau vient de faire glisser son assurance.
Il boit une gorgée de thé, s'appuie contre la table de marbre et me fixe d'une voix qu'il veut suave :
— Du citron et du génépi, voilà un mariage peu commun mais très savoureux, dit le Haut Clerc.
— Je dois admettre que j’apprécie particulièrement celui-ci. En général, mes breuvages contiennent aussi de la menthe des sommets pour relever le goût, mais elle est rarement appréciée par les non-Olcans, alors nous la retirons dans certains cas.
— Ce qui me surprend le plus, ce sont les citrons : ils sont cultivés à l’opposé de l’Empire. Sans parler de ce service en porcelaine d’Orient. Normalement, plus l’on s'éloigne de la capitale, moins les provinces sont riches. Mais pas les Olcans. Même s’il manque certaines commodités communes autour de la capitale, votre peuple fait partie du haut du panier.
— Rien d’étonnant à cela, notre territoire est la porte d’entrée du continent avec les immenses steppes qui mènent à l’Orient. Mais je ne pense pas que vous vouliez me parler en privé pour faire de la géopolitique.
— Si ! En fait. La situation actuelle est intenable pour Valcroix, Princesse. Et je n’éprouve pas grand intérêt à défendre un noble qui truande. Voilà deux ans que je suis en poste à Mag-Dara. Lorsque le Saint-Siège m'a nommé à ce poste, j’ai cru à une punition ou à de la défiance. Cela fait plus de vingt ans que cette région a été conquise, mais l’évangélisation n’a pas avancé d’un pouce. Savez-vous pourquoi ?
— Je dois bien admettre mon ignorance sur le sujet. Mais si je devais répondre, je dirais que cela est dû à l'amour du peuple pour ses propres traditions ?
— Il y a un peu de cela, oui. Mais le fait est que mon prédécesseur a eu les yeux plus gros que le ventre sur sa capacité à mener à bien cette entreprise. Le Saint-Siège a cru en lui et en ses capacités, mais il a mal évalué le problème. Non pas à cause de la différence culturelle, ni à cause des mœurs olcanes pourtant proches de celles de l’Empire comme la monogamie... Mais du fait que lors du baptême, où l’on verse de l’eau bénite sur le nouveau membre...
— Oui, je le sais. Notre peau brûle sous cette eau. Cela a bien dû refroidir toute tentative de mon peuple de rejoindre votre religion. Mais où voulez-vous en venir avec cette histoire ?
Cassian reprend une gorgée de thé, je l'imite, puis il se redresse et pose les bras sur la table, les mains jointes.
— Parfois, la vie vous offre des opportunités historiques, et... j’entrevois une solution qui pourrait être bénéfique à nos deux parties.
Je fronce légèrement les sourcils, penchant la tête avec une froide curiosité.
— Avec l’accord de la Papauté, nous pourrions entériner le syncrétisme de la religion olcane.
— Pardonnez mon ignorance, Haut Clerc, réponds-je sans me départir de mon calme. Le terme de « syncrétisme » ne fait pas partie du vocabulaire impérial à ma disposition. De quoi s'agit-il exactement, que cherchez-vous à faire ?
Un mince sourire, teinté d'une condescendance mal dissimulée, effleure les lèvres de Cassian.
— Le syncrétisme est l'art d’absorber une croyance, Princesse. Il s'agit d'intégrer vos druides et vos coutumes sous la bannière de la Croix Noire. Vos esprits de la nature ne seront plus vus comme des démons, mais comme des figures secondaires ou des saints reconnus par le clergé impérial. Une assimilation pacifique, en somme.
Je reste bouche bée devant son annonce. Il veut littéralement créer une branche adaptée de sa religion ? Je peine à le croire, puis il continu.
— En créant une version adaptée aux Olcans au sein de l’Ordre de la Croix Noire, nous pourrions obtenir une reconnaissance officielle du culte olcan au sein de notre dogme. Vos traditions obtiendront le sceau de la légitimité et vous ne serez plus jamais considérés comme des hérétiques.
Il marque une courte pause, scrutant mon visage pour y déceler la moindre réaction. Je ne dois rien laisser paraître et ne lui offrir rien d’autre qu'un masque d'acier, mais sous la vapeur du thé, je perçois la note amère d'anxiété qui affleure au-dessus de la table.
— Pourquoi me proposez-vous cela ? Faites-le ! Je n’ai aucune autorité pour vous empêcher de le faire.
— Pour mener à bien cette entreprise, j’ai besoin d’une contrepartie, poursuit-il. Pour commencer, si votre Ligue devient la puissance régionale par la suite, l’Église de la Croix Noire exigera des garanties pour ses partisans. Deuxièmement, je souhaite repartir la tête haute de cette entrevue diplomatique : le duc de Valcroix n’aura rien à rembourser. Je veux aussi que chacun des douze clans olcans accorde le droit d'exploitation d'une mine de son territoire à l’Église.
— Je vous demande pardon ? murmuré-je en le fixant dans les yeux.
— Et pour finir, poursuit-il sans me prêter attention, la Ligue érigera une Tour de Mages ici même, à Mag-Dara, et l’offrira à l’Église. En contrepartie, nous autoriserons le retour des druides bannis sur vos terres... mais sous le contrôle et la tutelle exclusive de l'Église, et à condition qu’ils acceptent de prêcher que vos esprits sont une manifestation du Tout-Puissant.
Mes yeux se décrochent de mon interlocuteur, mon esprit s’emballe. L'énormité de sa demande flotte dans l'air tiède du jardin, manquant de faire échapper la tasse de mes mains. Sous mon impassibilité de façade, mon cœur bat à toute vitesse. Le retour des druides serait un grand pas en avant. Leur bannissement a rendu la vie au Kaelandor beaucoup plus difficile. Privée de nos soignants et de nos lanceurs de sorts, ma population meurt parfois de maladies simples, nos dispensaires sont vides et les épidémies hivernales font des ravages chez les vieillards et les enfants. Le Kaelandor est devenu un désert médical.
Je fixe Cassian, mes doigts se resserrant doucement autour de l'anse de ma tasse. C'est alors que je vois le bijou.
Sur la poitrine du haut clerc, le médaillon de rubis frémit. Un faible reflet écarlate s'allume une seconde au cœur de la pierre sombre. Cassian baisse les yeux vers la gemme, et je sens aussitôt l'odeur âcre de sa satisfaction s'élever dans l'air.
La pierre vient de luire. Sans que je m'en rende compte, le choc de ce qu'il me demande et l'espoir d'avoir enfin des soignants ont fait accélérer mon pouls. Le bijou a dû capter cette émanation.
Je me force à respirer lentement, bloquant mon visage. La lueur du rubis s'éteint, mais le sourire du prêtre montre qu’il a senti ma faille.
Sous mon calme forcé, la réalité politique me rattrape. Le bannissement des druides est l’une des raisons de la stagnation du Kaelandor, nos dispensaires sont vides et l'hiver approche. Nous avons désespérément besoin d'eux. Mais je suis tenue par les termes stricts de mes fonctions.
Je fixe Cassian, les doigts serrés sur la porcelaine de ma tasse.
— En proposant de faire revenir nos druides sous la coupe de la Papauté, vous cherchez à transformer la santé de mon peuple en un moyen de pression permanent, affirmé-je d'une voix que je force à rester calme. Si je refuse de vous obéir plus tard, il vous suffira de rappeler les soignants pour nous laisser mourir.
Cassian repose sa tasse. Son visage ne bouge pas, mais l'odeur d'incertitude et de concentration qui émane de lui se fait plus forte.
— Ce serait une grave erreur de notre part, Énora, répond-il doucement. Si l'Église faisait cela avec les soignants, le peuple verrait bien que nous nous moquons de lui, et nous perdrions sa confiance. Et puis, vos druides ont certainement leur terre dans le sang. Même en prêtant serment à l'Église, si nous leur ordonnions d'abandonner leurs malades pour des raisons politiques, beaucoup refuseraient de nous obéir.
Mais pour que nous tirions quoi que ce soit de cette négociation, il va falloir qu'il revoie ses exigences à la baisse, me dis-je. Il réclame beaucoup trop pour une première offre.
— Et cette Tour de Mages, qu'est-ce que vous y gagnez ? demandé-je en appuyant mes mots pour insinuer l'idée d'un compromis. Il n'y a presque pas de mages olcans au Kaelandor, nous n'avons que des druides. Honnêtement, je suis contre. Une telle concession se retournera contre nous deux sur le long terme. Les mages ont leur propre façon de faire et de voir les choses.
— Nous ferons venir des mages de tout le continent qui sont partisans de l'Église, poursuit Cassian d'un ton calme, mais ferme. Nous voulons qu'ils étudient ici et qu'ils soient redevables envers la Croix Noire pour leur nouveau foyer. S’ils le sont au début de leurs études, ils sauront se rappeler qui leur a donné leur chance.
— Le Conseil verra cela comme l'installation d'un groupe de pression étranger sous couvert d'érudition. C'est le meilleur moyen de bloquer la séance avant même qu'on aborde la question des soignants. Si vous voulez transmettre votre demande d’accord, vous avez tout intérêt à adoucir votre posture.
Pendant que je prononce ces derniers mots, la gemme de rubis sur sa poitrine laisse échapper une légère lueur écarlate, discrète mais visible, ce qui me fait froncer les sourcils.
— À quoi sert ce bijou ? demandé-je.
Le haut clerc ne cille pas, mais l'odeur d'incertitude qui monte de lui trahit un léger flottement. Pendant une fraction de seconde, je le vois rapidement regarder le bijou. Cassian ne répond pas tout de suite. Lentement, il porte la main à son cou, défait l'attache de sa chaîne d'or et pose le médaillon de rubis au creux de sa paume. Il le lève à la hauteur de ses yeux, observant la gemme sombre qui vient d'émettre un éclat écarlate.
— Avant d'atterrir dans cette riche province reculée de l’Empire, Énora, dit-il d'une voix posée, presque nostalgique, j'ai parcouru le monde au sein d'un groupe d'aventuriers. Au cours de mes pérégrinations, j'ai mis la main sur cet artefact rare... Il possède une propriété bien particulière : sa pierre s'illumine à chaque fois qu'il absorbe une pression magique sur l’esprit de son porteur, aussi petite soit-elle.
Un froid glacial m'envahit d'un coup. La panique monte en moi comme une vague violente. Ce n’était donc pas une pierre qui brille pour l’aider à reconnaître les désirs d’une personne...
— Les enjeux étaient simplement trop grands, la pression trop lourde pour vos seize ans, jeune fille... poursuit-il. Sans même vous en rendre compte, votre masque de sang-froid a volé en éclats, et votre émotion brute s'est projetée sur moi malgré vous.
Un sourire satisfait et mesquin effleure les lèvres du haut clerc lorsqu'il croise mon regard déstabilisé.
— Je dois reconnaître que vous êtes une ensorceleuse très prometteuse, poursuit-il d'un ton admiratif. Utiliser la magie de l'esprit à votre âge, et avec une telle discrétion... C'est remarquable.
— Je... balbutié-je, la gorge nouée. Je ne...
Cassian lève la main pour me couper, replaçant la chaîne d'or autour de son cou. Son regard sombre se fait plus pressant.
— Votre secret sera très bien gardé, jeune fille. J'ai été envoyé dans ce trou oublié de l’Empire sans frères de la foi pour éponger les dégâts des autres, et je n'ai aucune intention d'y être un haut clerc de seconde zone jusqu’à la fin de mes jours. Si je ramène cet accord à mes supérieurs, ma vie deviendra enfin décente. Alors nous allons nous entraider : je tais vos petits tours de magie, et vous convainquez votre Conseil d'accéder à mes demandes. Et je vais peut-être même vous aider à vous améliorer... vous me semblez être une bonne pouliche sur laquelle parier.
Il se lève, ajustant les plis lourds de sa bure. Je reste assise, le cœur battant à tout rompre.
— La pause touche à sa fin. Si vous le souhaitez, je peux mettre fin à l’entrevue diplomatique moi-même. Après tout, vous allez devoir consulter les onze autres membres de la Ligue pour la suite.
Malgré l’envie de vomir un flot d’insultes, rien ne sort de ma bouche. Et rien de ce que je pourrais dire ne rattraperait la situation. Il me fixe et pousse un rictus condescendant.
— Je vous laisse réfléchir à la façon dont vous allez présenter tout cela à vos chefs de clans. Je vais renvoyer Valcroix chez lui, Princesse.
Ses pas lourds s'éloignent enfin, le crissement régulier de ses bottes sur le gravier finissant par se perdre dans le murmure du jardin. Je reste immobile sous le dôme du belvédère, incapable de détacher mes yeux de la porcelaine froide de ma tasse.
Un mouvement à la lisière du bosquet me fait lever les yeux.
Ronan s'avance d'un pas lent, quittant l'ombre des grands chênes où il s'était tenu durant toute l'entrevue. En croisant son regard, un froid glacial m'envahit. Les traits de son visage, d'ordinaire si impassibles, sont traversés par un tumulte d'émotions indescriptibles — un mélange de stupeur brute, d'incompréhension et d'une fureur contenue qui défigure sa posture habituelle.
Mon odorat capte aussitôt la violence de la secousse : une odeur âcre d'acier rouillé et de panique se mêle au parfum du thé. Il n'a pas manqué un seul mot.
Il s'arrête au bord du belvédère, les poings serrés à en blanchir ses phalanges, et me fixe comme s'il voyait une étrangère à ma place.
— Depuis quand ? demande-t-il d'une voix rauque, à peine plus haute qu'un murmure. Depuis quand êtes-vous une ensorceleuse, Princesse ?
Avec le recul, un pincement de regret me traverse la poitrine. Je n'aurais peut-être pas dû le lui cacher. Ni à lui, ni à Aldric. Ils sont mes plus proches conseillers, mes gardiens les plus fidèles.
— Je... balbutié-je, peinant à trouver une excuse valable.
Incapable de soutenir la gravité de la situation, je baisse les yeux sur la table de marbre et le service à thé désormais tiède.
— Depuis quelques jours à peine, murmuré-je.
Un lourd silence s'étire sous le dôme. Sans même lever le visage, je perçois la pesanteur de sa présence et l'odeur amère du désarroi qui continue de flotter entre nous. Ronan n'est ni colérique ni impulsif, et il n'y a pas l'ombre d'une crise dans son attitude. Seulement la peine et la gravité d'un homme qui prend la mesure du danger.
— Pourquoi ne pas m'avoir transmis une information aussi capitale, Princesse ? demande-t-il, la gorge nouée. Cela ne nous aurait peut-être pas permis d'éviter le piège du Haut Clerc... mais nous aurions pu évaluer les risques ensemble, et chercher de l'aide pour anticiper les problèmes à venir.
— J'ai simplement suivi les instructions de Collin et Morvran, sans me poser de questions, murmuré-je, la voix teinter d’un pincement au coeure par mon manque de confience enver Ronan.
Le capitaine de ma garde tire la chaise que Cassian vient de quitter et s'assied en face de moi — un écart au protocole qui témoigne à lui seul de la gravité de l'instant.
— Cela va être compliqué de reprendre la main, dit-il en posant ses avant-bras sur la table. Et ce qu'il réclame est énorme en échange de son silence.
Je relève enfin la tête, mon esprit cherchant désespérément à reprendre le dessus.
— Nous devrions rejoindre Aldric et Collin pour une réunion de crise rapide avant de reprendre la séance, proposé-je.
Ronan se redresse et se remet debout, retrouvant l'assurance pragmatique du soldat.
— La meilleure chose à faire est de temporiser, répond-il d'un ton avisé. Si nous montrons notre fébrilité maintenant devant le Conseil, les autres clans vont sentir le sang. À mon avis, on doit laisser couler cette fin de séance, et organiser une contre-offensive au calme, juste avec le Haut Clerc.
Je laisse mon regard glisser vers les hautes frondaisons des grands chênes qui frémissent sous la brise tiède.
— Morvran m'avait pourtant prévenue que je ne gagnerais pas tout le temps, murmuré-je, la voix encore teintée d'amertume.
— La bataille n'est pas terminée, Princesse, réplique Ronan d'un ton ferme et posé. Et laisser les choses en l'état aujourd'hui lui donnerait une victoire beaucoup trop éclatante. Il faut montrer à Cassian que même acculée, la duchesse de Mag-Dara ne plie pas l'échine.
Ses mots agissent comme un ancrage salutaire, dispersant les derniers doutes qui alourdissaient ma poitrine.
Le capitaine se redresse de toute sa hauteur et me tend son avant-bras, prêt à soutenir ma marche. Je me lève lentement, balayant d'un geste les fioritures de ma robe, puis je pose délicatement ma main sur la boucle en métal de son brassard d’acier La prise est délicate, familière, chargée d'une loyauté muette qui me redonne ma stature.
En silence, côte à côte, nous quittons la fraîcheur protectrice du belvédère et reprenons le chemin du manoir pour affronter la suite.