Chapitre 54
Dans le salon privé faisant face à mes appartements, la lumière chaude filtrée par les hautes fenêtres s'accroche aux dorures du mobilier.
Immobile devant le grand miroir en pied, j’observe la silhouette qui m'est renvoyée. Je viens d'endosser cette nouvelle robe de soie d'un bleu nuit profond, presque abyssal. Le bustier ajusté, brodé de délicates arabesques végétales dorées, épouse mes formes avec une rigueur royale, tandis que le tissu fluide de la jupe s'ouvre haut sur le côté, laissant deviner une jambe gainée de sombre. La soie descend en une traîne élégante qui balaye le parquet ciré. Des gants légers en voilage sombre bordé d'or habillent mes bras, et à mon cou, une parure de saphirs enchâssés dans l'or scintille au rythme tranquille de ma respiration.
Derrière moi, le froissement régulier du tissu brise le silence de la pièce. Silla, méticuleuse et silencieuse, plie avec soin la robe verte que je portais plus tôt.
Deux coups nets et mesurés frappent soudain contre le bois lourd de la porte d'entrée.
Sans quitter mon propre reflet des yeux, j'ajuste d'un geste machinal la fine chaîne d'or qui retient la gemme sur mes cheveux.
— Entrez, répondis-je d'une voix calme.
Collin pousse la porte et s'arrête un court instant sur le seuil. Ses yeux se posent immédiatement sur moi, balayant le tissu bleu nuit et les reflets d'or avant de remonter vers mon visage. Un hochement d'approbation accompagne son regard.
— Cette robe est tout simplement parfaite, ma Dame. Elle vous donne une prestance royale incontestable.
— Je la préfère nettement à la robe noire, répondis-je sans me détourner complètement du miroir. Les artisans ont accompli un travail remarquable.
Derrière moi, Silla emporte ma tenue dans une corbeille. Elle s'incline dans une révérence impeccable face à sa duchesse, puis adresse un signe de tête respectueux au chambellan :
— Ma Dame. Chambellan.
Puis, d'un pas feutré, elle quitte le salon privé en refermant doucement la porte derrière elle.
Seul avec moi, Collin s'avance de quelques pas sur le parquet. Son ton se fait plus intime, teinté d'une satisfaction mesurée :
— Je tenais à vous féliciter concernant Edern. Convaincre votre cousin et mobiliser ses Rangers pour traquer et exterminer cette vermine est une initiative avisée. Cela rassurerait n'importe quel marchand de passage...
Il marque une pause, et son expression s'assombrit légèrement alors qu'il s'approche du bureau.
— Mais malheureusement, la situation s'est compliquée à propos de la réunion diplomatique. Le duc de Valcroix n'a pas seulement réclamé une audience concernant l'exploitation illégale des mines d'argent sur les terres de votre oncle. Il a exigé la présence immédiate du haut clerc Lucius Cassian, ainsi que celle du commandant de la garnison de la province du Kaelendor, Esteban de Silva.
Mon regard croise le sien dans le miroir. La convocation de telles figures par un duc étranger sur mes propres terres n'a rien d'une visite de courtoisie.
— Qu'il cherche à s'entourer pour se rassurer est humain, Collin. Mais réunir un haut clerc que j'ai désavoué et un commandant que j'ai publiquement humilié ne fera que rendre la joute plus intéressante.
Collin me regarde un instant, lisant sans peine l'assurance tranquille qui se dégage de mon attitude. S'il ne peut s'empêcher d'admirer ce sang-froid, il désapprouve d'un geste mesuré :
— Ne les sous-estimez pas pour autant, ma Dame. La prudence reste notre meilleure arme. La stratégie la plus avisée serait d'exploiter leurs rancœurs pour les dresser l'un contre l'autre avant qu'ils ne forment un front uni.
Il s'approche d'un pas, baissant la voix :
— Esteban n'est qu'un rapace du Sud pétri d'orgueil militaire, et Cassian cherche avant tout un compromis acceptable pour ne pas écorner sa propre autorité déjà très faible. Ils se méfient déjà de la véhémence de Valcroix ; nous n'aurons qu'à pousser la lame là où elle s'enfonce toute seule.
Un sourire imperceptible étire mes lèvres alors que je lisse le voilage sombre de mon gant.
— J'ai immédiatement compris sa manœuvre, réponds-je d'un ton calme mais tranchant. Valcroix veut faire passer l'intervention militaire de la Ligue contre ses escarmouches pour un acte d'agression injustifié. C'est précisément sur ce point qu'il va chercher à m'intimider.
Collin se redresse légèrement, le regard aiguisé par la gravité de cette confidence.
— S'il se sert du litige minier comme d'un levier avant même que le Sénat n'ait entériné la déclaration de la Ligue, c'est qu'il cherche à vous contraindre à céder du terrain.
— Exactement, dis-je en réajustant avec soin la fine chaîne d'or sur mon front. Il pense me trouver prise au dépourvu. Mais en apportant ce conflit à ma table, il me donne simplement l'occasion de cadrer le débat selon mes propres règles.
— Votre oncle a été très clair sur la ligne de négociation, enchaîne Collin d'un ton plus sombre. Il ne veut plus voir un seul homme de Valcroix près de ses filons d'argent et exige fermement qu'ils restent de leur côté de la frontière. Il demande aussi la restitution de l’argent volé.
Je hoche la tête, imperturbable.
— C'est une position légitime. Mon oncle protège le sol de Brocéliande, et la Ligue l'a soutenu à juste titre.
Collin jette un coup d'œil vers la porte du salon, réajustant sa posture avec la gravité due à son rôle.
— Quoi qu'il en soit, la réunion diplomatique n'attend plus que vous, ma Dame. Tout le monde est installé dans la salle du Conseil.
Je lisse une dernière fois le voilage bleu nuit de ma tenue, baisse légèrement le menton pour ancrer ma posture, et redresse les épaules.
— Dans ce cas, ne les faisons pas attendre davantage.
Je me mets en marche, le froissement léger de ma traîne de soie résonnant à chaque pas sur le parquet. Collin emboîte le pas dans mon sillage à une distance mesurée, gardant une posture déférente tandis que nous traversons les galeries pour rejoindre l'aile opposée du manoir, là où se situe la salle du Conseil.
Devant les hautes portes de chêne massif, une silhouette s'incline précipitamment à mon approche. Aldric, mon greffier, réajuste les rouleaux de parchemin coincés sous son bras, le visage blême de nervosité.
— Ma Princesse, murmure-t-il dans une révérence appuyée.
— Bonjour, Aldric, réponds-je d'une voix posée.
Le vieux greffier jette un regard inquiet vers le bois sculpté des battants, baissant la voix :
— Soyez prudente, ma Dame... Le duc de Valcroix est extrêmement remonté. Bien que le haut clerc l'appelle régulièrement au calme, le duc déborde constamment.
Un léger redressement de ma posture accueille la mise en garde, sans qu'aucune émotion ne vienne altérer mes traits.
— La tempête n'inquiète pas le rocher, Aldric. Préparez vos encres et veillez à ce que chaque mot proféré en cette enceinte soit scrupuleusement consigné.
Je hoche la tête et prends une profonde inspiration, scellant le calme glacial qui doit diriger mes moindres gestes. D'un geste fluide de la main, je fais signe à Collin de passer devant.
Mon chambellan s'avance, pousse les lourds battants de chêne et se poste dans l'encadrement de la porte. Il se redresse de toute sa hauteur et annonce d'une voix puissante, qui résonne avec une solennité impeccable :
— Sa Grâce, la Princesse Énora An T-Soir, Duchesse de Mag-Dara, Voix du Kaelandor !
Collin se décale aussitôt pour me libérer le passage. Je franchis le seuil et me retrouve dans une vaste pièce circulaire. La conception de la salle est magistrale : tout le pourtour est ceinturé par une galerie surélevée d'un mètre cinquante, dont les murs sont recouverts de bibliothèques monumentales gorgées de cartes, de traités politiques et d'anciens grimoires.
Au centre, en contrebas, une grande table ronde en bois précieux occupe l'espace, entourée de sièges sculptés.
À mon entrée, le mouvement est immédiat. Ronan, le haut clerc Lucius Cassian ainsi que le commandant Esteban de Silva se lèvent d'un même ensemble, marquant l'étiquette due à mon rang.
Seul le duc de Valcroix reste impassiblement assis.
C'est un homme élancé aux cheveux bruns coupés court. Ses yeux marron, sombres et incandescents, trahissent une colère mal contenue qui menace de déborder à tout instant.
Je m'avance d'un pas égal vers le centre de la salle et m'arrête devant la première marche menant au niveau inférieur. Mon regard balaie la table circulaire d'un calme absolu, enregistrant chaque détail. Une pile de papiers et de quoi écrire, ainsi qu’un collier d'or auquel pend une médaille sertie d'un rubis d'un rouge sombre, sont posés à même le bois devant Lucius Cassian, une présence singulière, tandis que le commandant de Silva a conservé son arme au côté, le poing posé sur la garde au mépris le plus complet des règles de bienséance d’une réunion diplomatique. Je demeure parfaitement impassible, le visage de marbre, imperméable à ses provocations.
Puis, mon attention se fixe sur le duc de Valcroix.
Les yeux marron brûlants de colère, l'homme refuse obstinément de se lever pour saluer mon entrée, bravant ouvertement l'étiquette. Grâce à mes sens affûtés, le paysage émotionnel de la pièce se révèle à moi sans le moindre filtre : une tension lourde d'anxiété et de stress étouffe la table, tandis qu'une vive décharge d'agressivité mêlée de peur affleure sous la posture du duc.
Un silence pesant s'installe. Je le fixe intensément, sans ciller, laissant le poids de mon autorité s'abattre sur lui au fil des secondes qui s'étirent.
Après un long moment d'immobilité, le haut clerc laisse échapper un soupir lassé. Du bout de l'index, il fait glisser machinalement la médaille de rubis de quelques millimètres sur le bois sombre. Il se tourne vers le duc et l'exhorte à voix basse :
— Levez-vous, Valcroix. La politesse va dans les deux sens.
Le duc s'offusque aussitôt, se redressant sur son siège avec une indignation mal contenue :
— Me lever ? Je ne devrais même pas être ici ! Ne perdons pas une minute de plus avec ces enfantillages !
Je descends les marches d'un pas égal et mesuré, le froissement de la soie bleu nuit rompant seul le silence de la pièce. À ma suite, Collin m'emboîte le pas, tandis que Ronan demeure immobile en haut des marches, gardant le niveau supérieur comme une ombre silencieuse et vigilante. Aldric s'empresse de contourner la table et vient prendre place à ma droite, débouchant fiévreusement ses flacons d'encre et étalant ses parchemins vierges dans un froissement sec.
Une fois au bord de la table, je m'arrête et m'adresse à chacun d'eux, tour à tour.
— Haut Clerc Cassian, dis-je d'une voix calme et parfaitement timbrée, inclinant à peine le menton.
Lucius incline la tête avec une déférence calculée :
— Princesse.
Je tourne ensuite mon regard vers le militaire :
— Commandant de Silva.
Esteban se redresse, la main toujours crispée sur le pommeau de sa lame, et répond d'une voix contrainte :
— Duchesse.
Enfin, je fixe le duc de Valcroix, dont les yeux marron brûlent toujours d'une colère mal dissimulée.
— Seigneur Valcroix.
L'homme me fixe avec un rictus méprisant, croise les bras et lâche avec dédain :
— Gamine.
L'insulte claque dans la salle circulaire. Le haut clerc Lucius se tourne immédiatement vers lui, le visage sombre :
— C'est un outrage ! Cessez ce comportement à l'instant, Valcroix !
Le duc peste entre ses dents, détournant le regard sans démordre de son arrogance.
Face à l'écart du duc, mes traits ne tressautent pas. Aucune colère, aucun agacement ne vient altérer mon visage. Grâce à mes sens, je perçois la vague de stress et d'anxiété qui envahit la pièce, doublée de cette pointe de peur que le duc tente de masquer sous son agressivité. À côté de moi, le grattement rapide de la plume d'Aldric entame déjà son rythme frénétique sur le parchemin.
Je pose mes deux mains gantées sur le rebord de la table, le buste droit, et m'adresse au duc d'un ton parfaitement neutre, presque clinique :
— Dois-je vous rappeler, Seigneur Valcroix, qu'en ma qualité de Voix du Kaelandor, chacun de vos mots prononcés en cette enceinte est scrupuleusement consigné pour être retransmis à l'ensemble des clans Olcans ? Une telle attitude à mon égard ne manquera pas de leur offrir le prétexte qu'ils attendent tous : celui de franchir vos frontières et de raser le duché de Valcroix jusqu'à la dernière pierre.
Un silence suffocant s'étire dans l'enceinte circulaire. Seul le crissement de la plume d'Aldric brise le calme plat. La couleur s'efface brusquement des joues de Valcroix, laissant son visage d'une pâleur cadavérique tandis qu'il réalise la portée de mes mots.
— Vous... vous ne pouvez pas faire ça, balbutie Valcroix, la voix altérée par une soudaine bouffée d'appréhension.
Mes traits demeurent lisses, impeccablement calmes. Je soutiens son regard sans que mes yeux ne cillent une seule fois.
— Et qui m'en empêchera ? réponds-je d'un ton monocorde, presque désintéressé.
Le commandant de Silva fait alors un pas en avant, la main crispée sur le pommeau de sa lame. Le cuir de son équipement grince sous la tension de son corps, ses yeux noirs braqués sur moi avec une froideur militaire.
— Moi, Duchesse, intervient de Silva d'une voix rauque. Cessez vos bravades. Vous avez envoyé une armée entière sous le prétexte de stopper de simples escarmouches autour de quelques filons d'argent. Un déploiement de troupes disproportionné, exécuté sans mandat de la couronne impériale. C'est une violation manifeste des accords de pacification. Si votre Ligue utilise la force armée avant même d'avoir épuisé les voies du droit impérial, vous vous placez vous-même en position d'agresseur. En termes de Politique, ma Dame, vous avez commis une faute majeure : vous avez offert à l'Empire le droit légitime d'intervenir pour rétablir l'ordre.
Un lourd silence retombe sur la salle. À ma droite, la plume d'Aldric suspend un instant sa course. À ma gauche, Collin garde un visage de pierre, attentif à ma riposte.
Je me tourne lentement vers de Silva, embrassant son uniforme militaire d'un regard détaché, d'un calme imperturbable.
— Une faute majeure, commandant ? Reprenons la réalité des faits. Le duc de Valcroix a déployé des mercenaires armés sur le territoire souverain de mon oncle pour y voler du minerai d'argent, harcelant ses patrouilles pendant des semaines. Ce n'est pas un litige commercial : c'est une intrusion armée. Mon oncle a fait appel à ses alliés, et la Ligue a répondu en déployant une force dissuasive. Nous n'avons pas franchi un seul pouce des frontières de Valcroix ; nous avons réoccupé les positions de Brocéliande et mis fin au vol.
Je soutiens le regard du commandant sans ciller :
— Vous parlez d'intervention de l'Empire ? J'ai hâte de vous voir justifier auprès du Conseil de guerre l'envoi de légions impériales pour soutenir un vassal pris en flagrant délit de pillage chez son voisin. L'Empire ne déplacera pas un seul soldat pour couvrir les brigandages de Valcroix, et vous le savez parfaitement. Votre menace est vide, de Silva.
Le commandant se fige, les mâchoires serrées. Il réalise la justesse du calcul : aucun général ne risque ses troupes pour légitimer une opération clandestine qui a mal tourné.
Lucius Cassian pousse alors un discret soupir. Il joint les mains sur la table, ses doigts venant tapoter lentement la surface lisse du rubis, puis il me fixe d'un regard perçant :
— Admettons la légitimité de votre réaction de défense, Princesse, reprend Cassian d'une voix feutrée et posée. Mais la diplomatie exige de la hauteur. Brocéliande a récupéré ses terres et sécurisé ses filons, soit. Mais la Ligue a fait étalage d'une force disproportionnée qui humilie Valcroix et déstabilise toute la région. Si nous voulons sceller cet épisode sans que les rancœurs ne provoquent une nouvelle étincelle l'hiver prochain, il faut un geste. Valcroix abandonne définitivement toute prétention sur ces filons d'argent, en échange de quoi Brocéliande renonce à exiger des réparations pour le minerai extrait. C'est la seule équation raisonnable pour que cette table se sépare sur un accord qui satisfasse chaque partie.
Je dévisage Cassian, décelant sans peine la manœuvre : le clerc cherche un compromis de façade pour pouvoir rapporter à la Papauté et à la Cour que la crise a été réglée sous son patronage.
— Un geste, Haut Clerc ? réponds-je d'une voix limpide et tranchante. Ce que vous appelez de la hauteur n'est rien d'autre qu'une prime à l'agression. Le duc de Valcroix a violé une frontière, volé du minerai et provoqué des escarmouches armées. Exiger qu'il renonce à ce qui ne lui a jamais appartenu n'est pas une concession, c'est le strict rappel du droit. Mon oncle ne paiera pas le silence d'un pilleur en lui faisant grâce du vol déjà commis.
Je me tourne vers l'assemblée, posant mes deux mains à plat sur la table :
— Les conditions de la Ligue sont fermes et non négociables : le retrait immédiat et définitif de tout individu armé sous les ordres de Valcroix à plus de dix lieues de la frontière de Brocéliande, et le remboursement intégral de l'argent extrait de manière illégale. C'est le seul accord que la Voix du Kaelandor ratifiera.
Un silence de plomb pèse sur la table. Valcroix, blême et acculé par l'échec de la manœuvre de Silva et l'intransigeance d'Énora, tape du poing sur la table dans un sursaut de rage impuissante :
— C'est de l'extorsion ! Vous me ruinez et vous m'insultez !
Je ne lui accorde pas même un regard, restant braquée sur Cassian. Le haut clerc prend la mesure du mur politique auquel il se heurte : je ne céderai rien sur le litige, forte de mon droit et de ma supériorité militaire sur le terrain.
— Les positions de chacun sont désormais parfaitement claires, tranche Cassian d'un ton neutre.
À ma gauche, Collin se penche légèrement en avant, posant ses avant-bras sur le bois précieux de la table. Son ton est impeccablement courtois, mesuré, taillé pour les fins de séance sous tension :
— Si Messeigneurs et le commandant le permettent, intervient le chambellan, je suggère de suspendre la séance pour une heure. Cela laissera à chaque partie le temps d'assimiler les positions exprimées et de préparer la suite des échanges.
— C'est une sage proposition, appuyé-je calmement.
— Qu'il en soit ainsi, grince Valcroix entre ses dents, la mâchoire si crispée que les muscles de son cou en sont tendus.
L'assemblée se lève d'un même mouvement. Aldric réassortit précipitamment ses parchemins encore humides pour éviter les ratures, tandis que Ronan, du haut des marches, scrute les gestes de chaque participant. Valcroix se recule si brusquement qu'il heurte sa lourde chaise sculptée ; le bois racle violemment le dallage de marbre et le siège manque de basculer en arrière. Sans même prendre le temps de le redresser, le duc tourne les talons et s'élance vers la sortie d'un pas lourd et précipité.
Tous les regards de la pièce accompagnent sa fuite. La colère qui le ronge s'est désormais atténuée, teintée d'une panique qu'il ne parvient plus à masquer.
À peine a-t-il franchi le battant de la porte que sa voix résonne dans le couloir de pierre, brute et sans retenue :
— Merde ! Merde ! Merde !
Le juron est immédiatement suivi par le bruit sourd et mat d'un poing frappant le mur de plein fouet, faisant écho dans le silence assourdi de la salle du Conseil.
Dans l'enceinte, personne ne pipe mot durant un instant, ne prêtant attention qu'à l'écho des coups de poing de Valcroix contre le mur du couloir.
Le commandant de Silva pousse une lente respiration et porte une main à son visage, se massant l'arête du nez avec deux doigts. La théâtralité brutale du duc commence visiblement à exaspérer jusqu'à son propre allié militaire, pris au piège dans ce spectacle déplorable.
Lucius Cassian, de son côté, ne quitte pas mon visage des yeux. Les sourcils légèrement relevés et les lèvres pincées dans une moue d'une lucidité froide, sa main se referme doucement sur le médaillon posé sur la table. Son regard traduit sans équivoque ce qu'il pense : la tentative de me faire reculer sur le litige minier est un échec cuisant, et la reprise des négociations s'annonce infiniment plus complexe que prévu.