Chapitre 4
Le capitaine Ronan parti, je me remis au travail. Le geste précis était aguerri par des années de pratique de la calligraphie. Ma plume dansait et virevoltait d’un mouvement gracieux sur le vélin. Je terminai une troisième invitation, puis une quatrième... Après avoir achevé la cinquième, de nouveaux coups retentirent à ma porte.
— Madame ! C’est Collin. Je suis venu vous transmettre les ordres du jour.
Je reposai ma plume.
— Entrez, Collin !
Je le vis entrer et refermer la porte derrière lui, un dossier en main, avant d’aller s’asseoir dans l’un des fauteuils face à moi.
— Les ordres du jour seront courts, Madame, commença-t-il. Conformément à la tradition, le duché sera en période de deuil pour les trois prochains jours. Il n’y aura donc ni audiences ni doléances. Toutefois, le conseil des clans mineurs sous la charge de votre duché réclame la tenue d’une audience exceptionnelle, et ce dans les plus brefs délais. Ils s’excusent par avance si cela constitue une entorse aux règles de bienséance envers leur seigneur lige.
— Avez-vous une idée de ce que me veulent ces vieux loups ? demandai-je. Et pour la dernière phrase... ils ont vraiment dit ça ?
— Les anciens veulent simplement s’assurer que le duché est entre de bonnes mains. Attendez-vous à ce qu’ils vous questionnent sur vos compétences en matière de gestion et, surtout, martiales, les connaissant... Et pour répondre à votre seconde question : ma dernière phrase a été adaptée aux règles de langage utilisées dans votre maisonnée.
— Je voiiis... répondis-je les yeux plissés.
Au fond, je me dis qu'il valait mieux ne pas savoir ce que ces vieux bourrins avaient dit exactement. Ce sont tous, en quelque sorte, des barons ayant à leur charge la protection des villages et hameaux du duché. Ils passent l’intégralité de leur temps à chasser et à s’entraîner à la guerre.
— Demain, deux cloches après midi, serait-ce faisable ?
— Oui, Madame. Je vais renvoyer leur annonce et faire préparer la salle du conseil pour demain.
Il sortit ensuite une lettre de son dossier.
— Voici une correspondance qui vous est parvenue. Je pense qu’elle était adressée à feu votre grand-mère. Au vu des armes imprimées sur le cachet, elle provient du Duc de Callabrie.
— Donnez-la-moi, je vais la lire.
Collin me tendit le parchemin et je défis le cachet de cire dorée.
— « De Matias Calpurnius, Duc de Callabrie, à cette vieille peau de Ma... »
Je levai les yeux vers Collin, qui commençait à arborer une mine inquiète, puis je repris :
— « ... de Marília, Dame et Régente de Mag-Dara. Allez vous faire cuire un œuf, saligauds, progéniture d'andouilles ! Je vous conchie à la gueule, enfants de hamsters PUANTS LE SUREAU !?! »
Je m'interrompis, sidérée.
— MAIS IL EST COMPLÈTEMENT MALADE ! MAIS QU'EST-CE QUI LUI PREND ?! M-MAIS POURQUOI ?!
Énervée par ce flot d’insultes outrageantes, je me tournai vers Collin, les yeux exorbités et la bouche grande ouverte, exigeant une explication.
— Je crois me souvenir qu’il avait déjà envoyé deux lettres par le passé, expliqua Collin avec un calme olympien. La première était une demande en mariage pour son fils aîné, mais votre grand-mère n’a pas pris la peine d’y répondre. La seconde était identique, mais comportait certaines variations dans le ton qui la rendaient plus... autoritaire, si j’ose dire. Ce qui n’a pas manqué de piquer l’humeur de votre grand-mère. Elle avait déclaré, je cite : « Qu’il était hors de question que ce jeune pourceau de Orelius pose ses mains boudinées et dégoûtantes sur sa fleur délicate. » Je n’ai pas lu le contenu exact de la réponse de votre grand-mère, mais la connaissant, je crois qu’elle les a surtout remis à leur place. En restant courtoise, bien sûr.
— En restant courtoise ?! Vous en êtes sûr ? Parce que là, j’ai beaucoup plus l’impression que grand-mère a envoyé une flèche empoisonnée !
— Complètement sûr. Votre grand-mère a toujours conservé les bonnes manières des grandes dames de l’ancien royaume, et ce en toutes circonstances.
Je soulevai mon sourcil gauche d’un air dubitatif et repris ma lecture :
— « Espèce de sac à vin rempli d'oignons pourris ! Vous avez la prestance d'un crapaud baveux et la cervelle d'un coléoptère asphyxié ! Fiante mal dégrossie ! Même le diable ne voudrait pas de votre sang d'âne broutant du chiendent ! Vous et votre lignée de barbares morts allez tous vous faire sodo... sodooo... » Bon sang, je n’arrive pas à relire ! Raaah, mais quelle écriture de COCHON ?!
Collin se leva précipitamment, les traits du visage tirés et les oreilles complètement plaquées en arrière, pour me faire reposer la lettre sur le bureau.
— MA… Madame, intervint-il, je ne crois pas qu’il soit utile d’aller plus loin.
Après m'avoir fait lâcher le papier, je le vis le reprendre vivement et le ranger dans son dossier.
— Cette situation va-t-elle avoir des répercussions ? demandai-je.
— Non, Madame. D’après mes recherches, et ce malgré des rangs équivalents de ducs, leur famille est en grande difficulté financière. C’est une maison de l’Empire tournée vers la diplomatie. Malheureusement pour eux — ou heureusement pour vous —, cela leur est monté à la tête au fil des générations. Réception mondaine après réception mondaine, ils ont excessivement emprunté pour maintenir leur train de vie. L’entraînement martial qui vous a été prodigué vous protégera amplement contre ce genre d’énergumène.
— Y a-t-il un autre ordre du jour ?
— Non, Madame, nous avons terminé. Sachez tout de même que le repas sera servi dans une demi-heure.
— Merci, Collin. Dites au palefrenier que j’aimerais qu’il me prépare Maya vers le milieu de l'après-midi. Je compte faire une balade pour me changer les idées. Vous pouvez disposer.
Collin m'adressa un salut silencieux et poli, le visage de nouveau impassible, puis sortit du bureau.
Une fois seule, je me levai, me rapprochai de la bibliothèque, attrapai mon dictionnaire Olcán-Impérial et commençai à feuilleter les pages.
— Sodo... sodo... sodooo... Ah ! Le voilà !
Je parcourus la définition du regard. Mes yeux s’écarquillèrent d'un coup, mes oreilles se dressèrent sur ma tête sous le choc d'une horreur absolue.
— MAIS... C’EST VRAIMENT UN GROS DÉGUEULASSE !!!