Chapitre 3
Je m’arrêtai devant la porte de mon bureau, la main au-dessus de la poignée. Un dernier regard en arrière me fit mesurer la métamorphose de la galerie : le couloir me paraissait plus lumineux qu’à mon premier passage et, sur leurs toiles, le regard de mes aïeux ne me pesait plus ; ils semblaient... veiller.
Je poussai le battant. Le silence de la vaste pièce rectangulaire m’enveloppa comme un manteau familier. Une clarté pâle, filtrée par de hautes fenêtres, baignait un imposant bureau en U adossé à la grande baie du fond. De part et d'autre, deux bibliothèques en chêne grimpaient jusqu’au plafond, ployant sous les parchemins et les reliures.
Je longeai le mur de gauche, laissant glisser mes yeux sur les dos des ouvrages. Les plus anciens, tracés en glyphes abscons issus d'un peuple antérieur aux Olcáns, cédaient la place aux chroniques de Kaelendor — écrites dans notre dialecte, mais composées avec l’alphabet de l'Empire. Les plus vieux volumes dataient d’une époque où l’Empire n’était qu’une modeste république patricienne. Quant aux rayonnages récents... ils n'alignaient plus que des traités impériaux dans la langue du vainqueur. Une langue que j’avais dû apprendre dès l'enfance — avec un léger accent Olcán, naturellement —, mais que je maîtrisais sur le bout des doigts.
Contournant le meuble, je m’approchai du grand fauteuil en cuir capitonné et m’y laissai glisser. L’assise conservait encore le souvenir de ma grand-mère. Quelle que soit ma posture, la soie de ma robe s'ajustait à mes mouvements, caressant ma peau d'une douce friction. Moi qui portais peu ce genre d'attributs, je commençais à y prendre goût. Ajustant ma posture, je ne pus me retenir d'émettre un soupir de soulagement : l'imposant siège d'État était d’un confort absolu.
Je rapprochai la chaise de mon bureau. Posé devant moi, un dossier en cuir vert portait les armoiries d'An T-Soir. Une pointe de nostalgie me serra le cœur en observant l'étoile à quatre rais. Elle fut jadis d'or, marquant notre royauté et le rayonnement de Mag-Dara aux quatre coins du monde. Mais après l'annexion impériale, le blason avait été modifié : l'étoile, brisée, avait été rétrogradée d'argent, symbole d'un duché désormais soumis.
En son temps, feu le roi Eoghan, mon père, avait accepté la perte des honneurs et ravalé l'orgueil de notre clan ; cela avait permis de conserver la majeure partie de nos richesses pour préserver notre puissance commerciale. Mon duché est un carrefour commercial, riche et — depuis sa chute — très excédentaire, puisque nous n’entretenons ni fortifications ni grosse armée, même si la main de l'Empire, qui se veut assez lourde, l’étouffe sous diverses formes.
J’ouvris le dossier pour y trouver, au-dedans, la totalité des comptes du duché, retraçant les entrées et sorties pécuniaires depuis le début de l’année fiscale de l’Empire. La plupart des papiers récents étaient écrits de ma main, puis je remontai dans le temps pour retrouver celle de grand-mère, avant que sa santé ne commence à décliner. Je pouvais voir certaines notes écrites de sa main en émargement, comme :
— « Négociation avec le précepteur impérial réussie ! »
ou bien :
— « Penser à finir les canaux pour drainer ce qui reste des marais. »
En effleurant de mes doigts les lettres tracées par sa main, un doux sourire étira mes lèvres. Je refermai doucement le dossier pour le ranger dans l’un de mes tiroirs.
Merci, grand-mère. Tu as été une régente exemplaire. Tu vas tellement nous manquer.
À présent, douze lettres devaient être rédigées de ma main avant le coucher du soleil. Onze d'entre elles iraient aux autres ducs Olcáns, jadis vassaux du royaume de Kaelendor, pour les convoquer aux funérailles royales traditionnelles. C'était la clé de ma stratégie : réunis, les onze clans formeraient un bloc trop massif pour que l’Empire risque un affrontement frontal en interdisant nos rites. Nous présenterions ce rassemblement comme un hommage d’exception, hors de toute contestation politique.
La douzième missive — la seule qui me tirait une grimace — était la notification officielle adressée à l’administration impériale pour annoncer le décès de Dame Marília, la fin de la régence et ma prise de pouvoir. Avant de commencer, je retirai délicatement mes gants ; cet ensemble devait durer les trois jours de deuil, mieux valait ne pas l'abîmer avec de l'encre.
— Allez, murmurai-je en saisissant une plume et un feuillet de vélin. Autant commencer par le plus odieux.
Rédiger à l'intention de l’administration impériale exigeait un manuel spécifique : un recueil répertoriant le jargon administratif et les formules de politesse alambiquées exigées par les fonctionnaires. Leur bureaucratie s'apparentait à une langue étrangère. À croire que leurs scribes prenaient un plaisir sadique à complexifier la moindre tournure.
Si je devais écrire tous les jours à leur administration, je deviendrais sûrement chèvre. Cette simple pensée fugace me décrocha un petit rire, suivi d’un léger « Bêèè » échappé de ma bouche. À chaque fois que je terminais une phrase, un nouveau « Bêèè » réjoui me traversait les lèvres.
Après deux paragraphes et plusieurs bêlements, quelqu’un toqua à ma porte.
— Madame, c’est Collin, puis-je entrer ?
— Vous pouvez entrer, Collin.
Il ouvrit la porte en trombe pour se précipiter vers ma fenêtre et regarder au-dehors.
— Veuillez m’excuser, mais j’ai entendu des bêlements ! Je mettrais ma main à couper que l’une des chèvres d’un paysan voisin s’est encore échappée ! Mais que font les gardes ducaux, bon sang !
— Ah... C’est inquiétant, en effet, balbutiai-je. Elles pourraient... dévorer les rosiers.
Je me sentais un peu honteuse pour ces pauvres gardes, mais il m'était impossible de lui avouer que je faisais l’idiote toute seule. Collin repartit aussi vite qu’il était venu, filant à grands pas dans le couloir.
Je me remis au travail sur la lettre destinée à l’Empire... mais en silence, cette fois. Il me fallut une bonne demi-heure de ratures et de vérifications pour accoucher de trois pauvres paragraphes de trois lignes.
Je poussai un soupir de soulagement. La corvée faite, la tension disparut.
Vint enfin le plaisir : les convocations destinées à mes pairs. Si la trame restait identique, chacune s'adressait à une maison liée à la mienne.
La première était pour Aodren Garmora, Duc de Kernever et neveu de ma grand-mère. Un grand-cousin que j’appelais affectueusement « oncle » par respect pour son âge. Je revis en pensée son épouse Isolde et leurs trois enfants. Un pincement de nostalgie me tira un sourire : la perspective de revoir mon cousin Kaelig me réjouissait déjà. Les étés où il venait au manoir se soldaient toujours par une série de sottises mémorables. Leur duché s'étendait le long de la mer, à l’est du mien, sur un immense delta de prés salés. Armoiries : de sinople et d'argent, au loup marqueté se dressant sur une mer de sable et d'écume.
La seconde allait à Erlan Silvestor, Duc de Brocéliande, le père de Nola. Ma cousine et moi avions arpenté tous les bosquets du domaine lors de ses visites. Leurs terres de forêts sombres et de basses montagnes se reflétaient sur leur blason : de sinople à un chêne d'argent englanté d'or.
Alors que j’étais absorbée par mon tracé, deux coups secs frappèrent au chêne de la porte. Mes oreilles se dressèrent d'un bond avant même que mon cerveau ne réagisse.
— Duchesse, c’est Ronan !
— Oui, ent... Oh !
En baissant les yeux, je réalisai l'ampleur du désastre : pieds nus, j’avais croisé mes jambes en tailleur sur le fauteuil capitonné, et ma robe de deuil était remontée jusqu'à mi-cuisses.
— NON ! Attendez ! m'écriai-je.
La poignée, qui s'abaissait déjà, s’immobilisa net. Dans un mouvement de panique maîtrisé, je rabattis mon pan de robe, réajustai ma posture et enfilai mes chaussures à la hâte sous le bureau.
— Vous pouvez entrer, Ronan !
Le capitaine poussa la porte d'un pas mesuré.
— Tout va bien, Madame ? demanda-t-il, repérant immédiatement le léger désordre sous la table.
— Parfaitement bien, Ronan.
Je lui adressai un sourire radieux, quoique légèrement crispé, pour masquer mon embarras.
— Que puis-je pour vous ? ajoutai-je en lui désignant l'un des sièges d'invités.
— Pour faire court, expliqua-t-il en s'installant, la situation risque d'agiter la région dans les jours qui viennent. Je préconise un renforcement immédiat de la garde ducale au manoir et aux accès du domaine, le temps que le climat se stabilise.
— Vous avez mon accord, répondis-je sans balancer. Vous avez carte blanche pour le mois à venir. Nous ferons un point d'ici là pour décider si le maintien de cet état d'alerte reste nécessaire.
— C'est noté, Madame.
Ronan se leva, frappa son sternum du poing en un salut martial parfait et se tourna vers la sortie. Mais avant de passer le seuil, un rictus amusé étira le coin de ses lèvres alors que son regard glissait une dernière fois vers mes pieds.
Dès que la porte se referma, un vif élancement me vrilla les chevilles.
— Aïe...
Je me penchai sous le meuble pour inspecter mes escarpins... et constat fait, j'avais réenfilé le pied gauche à droite et le droit à gauche dans la précipitation.
— Oh mince !... maugréai-je en me déchaussant enfin pour de bon.