Chapitre 36
Chapitre 36
Le réveil fut brutal, m'offrant une désagréable impression de déjà-vu. Une douleur lancinante battait derrière mes tempes, ma gorge était sèche comme de la paille et une nausée tenace couvait au creux de mon estomac. Au premier réveil, l'alcool de la veille me pesait à peine sur le front ; désormais, c'était comme si la déferlante de mana avait démultiplié la gueule de bois, la changeant en une torture assommante.
Je soulevai difficilement mes avant-bras. Sous ma peau, la trame lumineuse n'avait pas disparu : de fins réseaux dorés irradiaient encore le long de mes poignets, palpitant au rythme vif de mes battements de cœur avant de s'estomper légèrement.
— Morvran dit que cela mettra quelques jours à se résorber tout à fait.
La voix basse et grave me fit tressaillir. Installé dans le large fauteuil au pied du lit, Logan m'observait. Il avait simplement retiré sa veste, ne gardant que sa chemise sombre aux manches retroussées. Ses yeux vert forêt, posés sur moi avec une intensité sans détour, ne trahissaient aucune moquerie, seulement une vigilance attentive.
— Combien de temps ai-je dormi ? croassai-je, portant une main à ma tête douloureuse.
— À peine deux heures, répondit-il en se redressant légèrement. Le temps de vous porter jusqu'ici et que mon oncle vérifie votre pouls. Pour quelqu'un qui prétendait aller très bien au saut du lit, vous nous avez offert une belle frayeur.
Un mince sourire étira le coin de ses lèvres. Je tentai de me redresser contre les oreillers, ravalant une grimace alors qu'une vague de vertige balayait mes idées.
— Morvran est... inquiet ? demandai-je en ramenant le drap sur mes bras.
— Fasciné serait plus exact. L'ancrage a fonctionné au-delà de ses espérances. Votre sang a libéré une quantité de mana brut que la région n'avait pas vue depuis des siècles. Mais vous êtes convalescente, Énora. Les veines de votre corps ont servi de canal à cette magie d'une manière brutale. Pour l'instant, tenter d'utiliser cette puissance vous brûlerait de l'intérieur. Vos carneaux de mana on étai surchargé et fragilisé.
Ses mots faisaient écho à ce que je ressentais au plus profond de moi : un océan immobile et brûlant sommeillait sous mes côtes, inaccessible, sauvage, prêt à me dévorer au moindre faux pas.
Avant que je ne puisse répondre, la porte de mes appartements s'ouvrit doucement. Morvran se glissa dans la pièce, un bol d'infusion fumante entre les mains. En me voyant éveillée, son visage ridé se détendit, balayant une partie de ses inquiétudes.
— Ah, Princesse, vous voilà revenue parmi nous ! dit-il en posant la tasse sur la table de chevet. Buvez ceci, cela apaisera votre corps endolorie dues à la décharge d'énergie.
Il jeta un coup d'œil anxieux vers le couloir avant de refermer soigneusement la porte. Il se tourna vers moi avec une gravité soudaine.
— Princesse, je dois vous demander la plus grande discrétion. Il ne faut absolument rien dire de ce rituel à vos conseillers. Je l'ai organisé à l'écart, car si vos conseillers avaient été informés, ils auraient multiplié les objections et parlementé pendant des semaines pour empêcher sa tenue. Ils auraient estimé le risque trop grand pour l'héritière. Pour le moment, gardons la réussite de cet éveil entre nous.
Je hochai la tête, comprenant parfaitement les rouages politiques et la lourdeur des débats de cour. Mais alors que le vieil homme s'approchait pour ausculter la trace sur mon poignet, le souvenir de la vision me revint avec une force foudroyante. La créature d'albâtre, le carrousel d'étoiles, et cet instant terrifiant où le monde s'était figé.
Je pris une gorgée de l'infusion, tentant de rassembler mes idées avant de me lancer.
— Vous... vous n'avez rien remarqué d'anormal ? demandai-je en scrutant leurs visages.
Morvran et Logan échangèrent un coup d'œil perplexe, avant que le vieil homme ne secoue doucement la tête.
— Une tempête de mana brut qui a manqué de coucher les arbres de la clairière, Princesse. Et cette vague d'énergie a éclaté en une fraction de seconde, puis vous vous êtes effondrée. L’ascendance que vous avez obtenue doit être un être phénoménal. Avez-vous perçu d'autre chose qui nous aurais echapé ?
— Parce que le monde s'est figé, lâchai-je d'une voix encore éraillée. Vous ne chantiez plus, Morvran. Des gouttes d'eau restaient suspendues dans l'air, et vous étiez tous les deux pétrifiés comme des statues.
Logan se redressa d'un coup, les sourcils froncés.
— Et cette chose émergeant de la vasque... continuai-je en frissonnant à ce souvenir. Ce dragon blanc titanesque aux ailes emplumées. Son museau a effleuré ma tête et une marque d'or pur est venue s'imprimer au creux de ma poitrine avant qu'il ne se fonde sous ma peau. Dites-moi que ce n'est pas ce qui se passe habituellement lors d'un simple éveil.
Un silence lourd s'abattit sur la chambre. La couleur quitta le visage de Morvran, qui posa sa tasse d'une main tremblante.
— Des ailes d'albâtre... et la trame du temps pétrifiée, murmura le Haut Druide d'une voix altérée par une terreur sacrée. Par les esprits, ce n'était pas une simple résurgence arcanique.
Il passa une main tremblante sur son visage, le regard perdu dans le vide.
— Je suis navré, Princesse... Je ne vois absolument pas à quelle ascendance correspond une telle entité. Je n'ai souvenir d'avoir jamais lu ou entendu parler d'un tel exploit. J'espérais sincèrement que cet éveil vous gratifierait d'une ascendance féérique ou céleste, quelque chose qui vous apporte des dons plus... diplomatiques. Une aura de majesté, le pouvoir d'apaiser une assemblée d'un mot ou d'influencer les esprits... Des atouts qui vous auraient aidée à vous défendre sur le front politique face aux ducs et au Sénat.
Logan fit deux pas de plus, se penchant au-dessus de moi jusqu'à ce que son ombre recouvre le lit. Son regard vert forêt balaya mon visage avec une attention méticuleuse, traquant le moindre détail. Soudain, il se figea. La rigidité de ses épaules s'accentua et sa mâchoire se crispa d'un coup.
— Logan ? murmurai-je, troublée par sa proximité et ce changement brutal d'attitude.
Au lieu de répondre, ses doigts vinrent effleurer mon menton avec une précaution inhabituelle pour incliner doucement mon visage vers un rais de lumière qui transperçait les rideaux sur le côté. Sa respiration se bloqua dans sa poitrine.
— Mon oncle... Venez voir ça, ordonna-t-il d'une voix basse, raide de stupéfaction.
Morvran s'approcha précipitamment, fronçant les sourcils devant la gravité de son neveu.
— Qu'y a-t-il, Logan ?
— Regarde ses yeux, murmura-t-il sans détacher son regard du mien, le pouce repoussant délicatement une mèche de cheveux tombée sur ma joue. Regarde ses pupilles.
Le Haut Druide se pencha à son tour au-dessus du drap. Un hoquet étouffé lui échappa et il se massa la tempe d'une main tremblante. Un frisson d'angoisse me traversa.
— Par les Anciens... balbutia le vieil homme en ajustant sa vision. Elles sont fendues. Deux véritables fentes verticales, comme celles d’un chat…
— Ou d’un reptile, ajouta Logan à voix basse. Elle a vu un dragon, après tout.
Submergée par leur proximité et la pesanteur de leurs regards, je posai mes mains contre leurs torses pour les repousser doucement. Je me glissai hors du lit, mes pieds nus effleurant la fraîcheur du parquet, et me dirigeai d'un pas encore incertain vers le grand miroir en bois sculpté au fond de la pièce.
Les lourdes tentures étaient soigneusement tirées, plongeant la chambre dans une pénombre presque totale. Pourtant, je me déplaçais sans la moindre hésitation : les contours du mobilier, les moulures du plafond et les moindres motifs du tapis m'apparaissaient avec une netteté absolue et leurs couleurs normales au lieu de la teinte de gris habituelle, comme si la nuit elle-même refusait d'obstruer ma vue.
Je me penchai vers la glace pour dévisager mon reflet.
Le choc me coupa le souffle. Le bleu de mes yeux émettait une lueur délicate, presque magnétique, qui perçait l'obscurité de la pièce. Au centre de chaque iris, la pupille ne formait plus un cercle parfait : elle s'était étirée en une fente noire, étroite et acérée, qui s'ajustait au moindre battement de mes paupières. Deux véritables yeux de chat me fixaient dans le miroir.
Logan, me voyant immobile et les yeux fixés sur la glace dans la pénombre, fit quelques pas vers la croisée.
— Laissez-moi vous éclairer, murmura-t-il d'une voix douce en attrapant le bord des lourdes draperies.
D'un geste fluide, il tira brusquement les rideaux. La lumière vive et dorée de la matinée s'engouffra dans la chambre, inondant le sol et le mobilier.
Je ne cillai même pas. Cela ne changea absolument rien. La pièce, qui m'apparaissait déjà avec une clarté limpide dans le noir, conserva exactement le même niveau de détail et de luminosité à mes yeux. Seule ma pupille fendue se rétracta doucement sous la lumière matinale, s'affinant en une fente noire et acérée au milieu de mon iris.
— La lumière... ne change rien, soufflai-je en me tournant lentement vers eux. Je vous voyais déjà comme si nous étions en plein midi.
Morvran s'avança à pas mesurés, poussant un soupir teinté d'une fascination mêlée d'inquiétude.
— La vision nocturne, l'acuité visuelle... Votre perception est en train de se réaligner sur l'ascendance de cette étrange créature draconique, déclara le Haut Druide.
— Et si les conseillers la voient ainsi, nous aurons des ennuis, coupa Logan d'un ton sec. Un seul coup d'œil à ses iris suffira pour que les ducs comprennent que quelque chose d'anormal s'est produit cette nuit. Ils vont exiger un examen, et pourraient isoler Énora.
— Mon neveu a raison, approuva Morvran en se tournant vers moi. Pour l'heure, personne ne doit savoir.
Il s'approcha et leva la main, traçant du bout des doigts un cercle invisible dans l'air tout en murmurant une brève incantation. Une fine pellicule de brume argentée s'échappa de ses phalanges pour venir se déposer délicatement sur mon visage et mes bras.
Dans le miroir, l'effet fut immédiat : les réseaux dorés sur mes bras s'éteignirent tout à fait, tandis que le voile magique adoucissait l'éclat de mes iris. La fente verticale de mes pupilles se flouta doucement, rétablissant l'illusion d'un regard parfaitement rond et humain.
— Cela tiendra quelques heures, expliqua le Haut Druide en baissant la main. Mais ce sort d'illusion est le tout premier que vous devrez apprendre à exécuter. Votre priorité absolue sera de le maîtriser pour maintenir ce camouflage vous-même.
Logan s'approcha à son tour, posant deux doigts sous mon menton pour incliner légèrement ma tête et inspecter le résultat de plus près. Son pouce effleura le bas de ma joue.
— L'illusion est parfaite, murmura-t-il, son regard vert forêt ancré dans le mien. Mais si votre concentration flanche devant un conseiller, le voile sautera et tout le manoir saura ce que vous êtes devenue.
C'est alors que la proximité de Logan déclencha une seconde déferlante.
Une bouffée olfactive d'une densité inouïe s'engouffra dans mes narines, si riche qu'elle me donna le tournis. L'air ne sentait plus seulement le bois et l'eau de rose. Je captais brusquement les effluves de Logan et de Morvran sous forme de strates odorantes denses et évolutives.
Je me frottai le nez du dos de la main, la tête lourde et agacée par cette saturation subite.
— Et puis vous deux, vous n'arrêtez pas de changer d'odeur ! me plaignis-je en fronçant les sourcils, posant une main pressante sur mes tempes. C'est étouffant. Je ne capte pas de simples effluves... C'est comme si vos odeurs avaient de la matière, du relief. Je perçois plusieurs couches qui se superposent dans l'air, des notes froides, des notes chaudes qui mutent d'une seconde à l'autre. Ça me donne la nausée.
Morvran se figea, le regard fixe, écoutant mes explications avec une attention presque scientifique.
— Des couches qui se superposent... répéta le Haut Druide à voix basse, piqué par la curiosité. Un odorat dynamique et hyper-développé... Donnez-moi un exemple, Énora. Que percevez-vous précisément sur nous en ce moment ?
Je fronçai les sourcils, luttant pour mettre des mots sur ce chaos olfactif.
— Chez vous, Morvran, la base de bois sec est couverte par une note vive, piquante, comme de la cendre et de l'écorce amère. Et chez Logan... c'est encore plus lourd. Ça passe d'un éclat métallique de cuivre à quelque chose de beaucoup plus chaud, de la résine et de la sauge poivrée, avant de revenir au cuivre. Ça bouge tout le temps.
Logan se raidit légèrement, ses yeux vert forêt fixés sur moi, surpris par la précision de ma description. Morvran, quant à lui, secoua lentement la tête, abasourdi.
— Votre sang a réveillé l'instinct d'un prédateur ultime, murmura le vieil homme. Les grands reptiles et les créatures draconiques, comme tout grand prédateur, ne se contentent pas de sentir : leur odorat cartographie leur environnement avec une acuité terrifiante. Votre perception s'est simplement calée sur cette nature.
— Mais pourquoi ces variations ? insistai-je, troublée par ces senteurs qui continuaient de serpenter autour de nous. Pourquoi ces odeurs changent-elles alors que vous ne bougez pas ?
— Je l'ignore, Princesse, avoua honnêtement Morvran en haussant légèrement les épaules. La physionomie draconique comporte une grande part d'inconnu pour moi. Peut-être est-ce lié à la circulation du mana dans l'air, ou à la réaction de votre propre corps qui filtre mal les informations pour l'instant. Il vous faudra du temps pour apprivoiser ce maelström et comprendre ce que votre esprit tente de traduire à travers ces effluves.
— Cela... me demandera une sacrée adaptation, balbutiai-je. Mais c'est ma magie que je dois apprendre à dompter. Entraînons-nous cet après-midi, Morvran. Je dois maîtriser ce sort d'illusion au plus vite.
Le Haut Druide secoua doucement la tête avec bienveillance.
— Pas aujourd'hui. Votre corps est épuisé par le rituel et votre réserve de mana est à sec. Forcer maintenant ne ferait que briser votre concentration et faire sauter le voile qui masque vos yeux. Je vais vous faire parvenir des ouvrages théoriques ; vous passerez vos soirées à les étudier à l'abri des regards.
Trois coups légers, frappés contre le bois massif de la porte d'entrée, brisèrent la quiétude de la pièce et me firent sursauter.
— Princesse Énora ? s'éleva la voix fluette de Silla, ma chambrière, depuis le couloir. Êtes-vous éveillée ? Les convois des ducs commencent à s'assembler dans la cour d'honneur. Je viens vous aider à vous apprêter.
Un vent de panique balaya la chambre. Je jetai un coup d'œil affolé vers les deux hommes.
— Patientez un instant, Silla ! m'écriai-je d'une voix que je m'efforçai de rendre naturelle. Laissez-moi seulement quelques minutes !
— Très bien, votre Altesse. J'attends vos ordres devant la porte, répondit la jeune femme.
Morvran s'approcha de la haute fenêtre et en déverrouilla le loquet sans le moindre bruit.
— Je vous ferai parvenir les grimoires théoriques d'ici ce soir, murmura-t-il une dernière fois en enjambant le rebord sculpté. Étudiez-les attentivement chaque nuit, à l'abri des regards. Demain, en début d'après-midi, rejoignez-nous à la grande vasque de pierre pour passer enfin aux exercices pratiques de base.
Il se glissa le long du balcon. Logan jeta un dernier coup d'œil scrutateur à mon visage pour s'assurer que l'illusion tenait bon, puis il s'éclipsa à son tour avec la grâce silencieuse d'un prédateur, me laissant seule face à mon miroir.