Chapitre 37
Chapitre 37
Une fois la fenêtre refermée et le silence retombé après le départ furtif de Logan et Morvran, j'inspirai longuement pour tenter de calmer les battements frénétiques de mon cœur. Je me tournai vers la porte, lissant ma chemise d'un geste machinal, puis élevai la voix.
— Entrez, Silla.
La jeune femme se glissa aussitôt dans la pièce, un plateau garni de flacons d'huiles et d'atours entre les mains. Malgré la lourdeur qui me pesait encore sur les tempes, je m'efforçai d'adopter une posture altière.
Silla s'affaira avec une efficacité silencieuse. Elle m'aida à enfiler ma tenue de cérémonie : une lourde robe en satin d'un bleu nuit profond, ajustée par un corset rigide rehaussé d'entrelacs dorés. De délicates étoffes de dentelle fine retombaient en voiles diaphanes le long de mes bras, soulignant la découpe de mes épaules découvertes. Je posai mes doigts sur le marbre de la coiffeuse pour caler mes appuis, canalisant la légère vague de fatigue. Dans la glace, le voile magique de Morvran tenait : mes yeux conservaient une apparence parfaitement humaine, camouflant la bête qui venait de s'éveiller sous ma peau.
— Vous êtes resplendissante, votre Altesse, murmura la chambrière en ajustant le tombé de la jupe.
Au moment même où ces mots franchissaient ses lèvres, une bouffée piquante de cendre sèche et d'écorce amère jaillit soudainement d'elle et s'engouffra dans mes narines, me desséchant la gorge. Je plissai légèrement les yeux dans la glace. Silla admirait sincèrement la magnificence du satin bleu et or, mais son regard trahissait une légère hésitation en se posant sur mon teint pâle et sur les marques de fatigue que le fard peinait à étouffer.
Pourquoi cette odeur d'écorce amère brusquement ? me demandai-je, troublée. Était-ce le reflet de son inquiétude pour moi, ou celui du petit mensonge poliment formulé pour me rassurer ? Je repoussai l'interrogation, incapable de démêler cette sensation pour le moment.
Je verrouillai mes traits et lui adressai un bref hochement de tête.
— Merci, Silla. Tu peux disposer.
Je franchis le seuil de mes appartements.
Le fait de me mettre en mouvement et de me concentrer sur mon rôle commença aussitôt à dissiper le brouillard dans ma tête. À mesure que je parcourais les couloirs, la migraine battante s'atténua pour devenir une simple gêne sourde, reléguée au second plan. Mon attention captée par les enjeux politiques de la matinée, je repris quelque peu le dessus sur la saturation de mes sens, affichant un masque de sérénité légère.
Lorsque j'atteignis la vaste colonnade donnant sur la cour d'honneur, l'agitation des départs battait son plein. Le grand convoi des ducs s'organisait dans un tumulte impressionnant. De somptueuses calèches de bois sombre, gravées d'armoiries provinciales, s'alignaient sur le pavé. Elles étaient attelées à de gigantesques loups de monture au pelage dru, qui s'ébrouaient en faisant tinter leurs harnais renforcés. D'autres nobles, préférant la selle au confort des voitures, montaient directement leurs bêtes : calés sur de hautes selles de cuir finement ouvragées, ils contrôlaient leurs montures d'une main ferme tout en échangeant de sombres murmures sur les événements de la nuit.
Je demeurai altière sur la colonnade, acceptant avec une grâce mesurée les hommages successifs des nobles qui s'inclinaient avant de regagner leurs attelages. Tour à tour, les bannières s'éloignaient dans le cliquetis des griffes, le choc lourd et feutré des coussinets sur le pavé et les feulements sourds des grands loups.
Puis la bannière de la Maison Garmora s'avança.
Mon grand-oncle, le duc Aodren Garmora, menait le groupe avec cette prestance austère propre aux seigneurs de Kernever. À ses côtés, ma tante Isolde affichait un port de tête impeccable. Derrière eux se tenaient leurs trois enfants. Gwenole, mon cousin et héritier du duché, s'inclina formellement ; les impératifs de la cour m'avaient à peine laissé le temps de lui adresser deux mots durant les festivités. La jeune Maeva retenait un sourire en observant l'agitation des gardes, tandis que Kaelig semblait avoir retrouvé des couleurs depuis la veille — même si son expression boudeuse trahissait une frustration tenace.
Aodren s'inclina le premier, suivi d'Isolde.
— Que la route vous soit clémente, mon grand-oncle, ma tante, dis-je d'une voix posée en leur rendant un salut protocolaire.
Kaelig s'avança d'un pas, balayant mon visage d'un regard un peu trop perçant. Au même instant, une onde chaude et picotante de sauge poivrée mêlée d'un piquant de cuivre léger caressa mon odorat. Elle semblait flotter autour de lui, en parfait accord avec son amusement insolent.
— Eh bien, cousine... murmura-t-il d'un ton faussement confidentiel en jetant un coup d'œil alentour. On dirait que la cuvée du domaine frappe plus fort qu'il n'y paraît. Tu as la mine de ceux qui ont sondé le fond du tonneau jusqu'à l'aube. Et le pire, c'est qu'on m'a expédié au lit avant même que je n'aie le temps d'en profiter !
Avant même que ma tante ne réagisse, la même bouffée piquante de cendre sèche que j'avais perçue chez Silla jaillit d'Isolde, fendant l'air avec la sévérité d'un coup de fouet. Ma tante se tourna vers son cadet, le fusillant du regard.
La cendre... encore, remarquai-je intérieurement, surprise par cette récurrence. Ce n'était donc pas une coïncidence. Cette senteur d'écorce calcinée semblait jaillir dès que la tension, la gêne ou le besoin de dissimuler s'emparaient de quelqu'un.
— Kaelig ! Un peu de tenue ! le réprimanda la duchesse à voix basse avec une sévérité foudroyante. Il est parfaitement disgracieux d'imputer de telles légèretés à une dame de haut rang, et encore plus à votre souveraine ! Veuillez pardonner la sottise de votre cousin, Énora...
Je réprimai l'envie de porter la main à mes tempes et m'efforçai de garder un sourire diplomatique, détendant l'atmosphère d'un geste de la main.
— Ne le punissez pas, ma tante. Rassurez-vous, je n'ai point noyé ma raison dans les fûts de vin d'épices. Disons simplement que la pression de ces derniers jours et la gestion d'un tel sommet finissent par rattraper la meilleure d'entre nous. C'est seulement le poids du protocole qui retombe une fois la fête finie.
À mes mots, le halo d'écorce amère autour d'Isolde s'adoucit légèrement. Kaelig retint un rire étouffé, tandis que Gwenole esquissa un mince sourire d'approbation devant ma pirouette. Même la petite Maeva dissimula un gigotement amusé derrière la manche de sa pelisse.
— La politique est un venin bien plus insidieux que l'hydromel, approuva le duc Aodren d'un ton grave en posant une main ferme sur l'épaule de son cadet pour le faire reculer. Reposez-vous, Énora. Kernever restera fidèle à la Ligue.
— Merci, mon oncle. Bon voyage à vous tous.
Je les regardai s'éloigner vers leur imposante calèche gravée du loup du peuple Olcán au-dessus des eaux du delta de Kernever. Tandis que Kaelig grimpait à bord en râlant encore à demi-mot contre la rigueur de sa mère, je relâchai discrètement une longue inspiration, observant les différents effluves se dissiper dans le vent du matin.
Après la Maison Garmora, le ballet des adieux s'accéléra, emporté dans une ronde de velours sombre, de bannières claquant au vent et de montures trépignantes. Les cortèges se succédèrent plus vite que la mémoire ne pouvait les fixer, égrenant hommages et saluts dans le choc lourd des coussinets sur la pierre. Au fil des déférences accordées, ma perception de ce maelström olfactif s'affinait à une vitesse troublante. Chaque révérence, chaque regard appuyé s'accompagnait d'une vapeur singulière : la cendre sèche chez un seigneur rongé par l'inquiétude du retour, le cuivre piquant chez un officier sur ses gardes, ou la sauge chaleureuse chez un jeune noble grisé par le départ. Les nuances ne me paraissaient plus tout à fait chaotiques. Une intuition fulgurante commença à germer dans mon esprit : et si ces émanations changeantes n'étaient pas de simples résidus de magie ambiante, mais l'écho brut et involontaire des sentiments que chacun cherchait à dissimuler ?
En un battement de cils, la cohue de la cour s'évapora, balayée par le souffle frais de la matinée. Lorsque la grille massive se referma sur la traîne du dernier convoi, le silence retomba comme un voile protecteur sur le manoir. Une onde de soulagement, douce et glacée comme une eau de source, glissa le long de ma colonne vertébrale, dénouant enfin l'étau invisible qui m'oppressait la poitrine. Le masque tenait bon, mais la quiétude de la colonnade m'offrait à présent le luxe le plus précieux : celui de respirer.
Délaissant la fraîcheur de la colonnade, je me retirai vers la chaleur de mon petit salon de réfection. À peine franchis-je le seuil que mes nouveaux sens furent assaillis par un bouquet d'arômes vivifiants.
Sur la table d'orme dressée près de la fenêtre, un petit-déjeuner particulièrement copieux m'attendait : de fines tranches de salaison fumée, de la brioche encore chaude dorée au four, un assortiment de gelées de baies sauvages et des fruits frais gorgés de sucre.
Une vague de joie pure me submergea, balayant instantanément mes derniers restes de malaise. Le rituel et la tempête de mana avaient consumé la moindre de mes réserves, éveillant au plus profond de mes entrailles un appétit féroce, presque insatiable. Ma migraine s'évanouit un peu plus face à cette urgence vitale. Oubliant un instant la réserve que le protocole exigeait de mon statut, je m'assis et m'attaquai au repas avec un empressement féroce. Chaque saveur paraissait démultipliée sous mon palais, le salé plus corsé, le sucré plus suave, m'offrant un réconfort absolu à chaque bouchée.
Un bon moment s'écoula dans cette quiétude bienvenue, bercé par le simple plaisir de sentir mes forces revenir à mesure que les plats se vidaient.
Je savourais la dernière gorgée d'un jus bien frais quand le bruit de pas familiers résonna sur le parquet du couloir. La porte s'ouvrit doucement, et Collin finit par me rejoindre.
Collin, une chemise de cuir rigide garnie de nombreux parchemins calée sous le bras, s'inclina avec une déférence impeccable.
— Bonjour, votre Altesse. J'espère que ce repas vous rend la vigueur nécessaire pour affronter la journée, dit-il en s'approchant de la table d'un pas mesuré.
Il ouvrit son dossier et en balaya du regard les premières lignes, ajustant l'ordre des feuilles avant de relever les yeux vers moi. Avant même qu'il ne prenne la parole, une odeur d'encre séchée et de cire parvint jusqu'à moi, escortée par une touche très subtile de cette même cendre sèche. La signature olfactive de la tension administrative et du devoir. Je commençais enfin à saisir la mécanique : son esprit était déjà immergé dans les soucis de la Ligue.
— Les délégations étant parties, il nous faut immédiatement parer aux urgences administratives, poursuivit-il d'un ton fluide et professionnel. Le dossier le plus capital concerne la ratification de la Ligue. Il est impératif d'organiser votre voyage officiel vers la capitale d'ici un mois environ.
Je posai ma tasse, sourcils froncés devant ce délai qui me paraissait bien bref.
— Un mois ? C'est particulièrement prompt, Collin.
— C'est un calendrier contraint par la logistique et la raison d'État, votre Altesse, m'expliqua-t-il en faisant glisser un feuillet annoté. Il faut compter deux bonnes semaines de voyage pour que votre convoi atteigne la capitale dans des conditions de sécurité acceptables. À cela s'ajoute le temps nécessaire pour dépêcher dès aujourd'hui un courrier rapide. Le messager doit porter notre demande d'hospitalité au palais impérial, laisser aux intendants le soin d'aménager vos quartiers, et nous rapporter la réponse officielle d'une date possible pour notre visite d'affaires.
Il marqua une courte pause, pesant la portée de ses mots, tandis que l'émanation de cendre se faisait légèrement plus dense autour de ses épaules. Je me calai contre le dossier de mon siège, faisant tourner ma tasse entre mes doigts. L'idée de patienter indéfiniment dans l'attente du bon vouloir de la cour impériale me laissait un goût amer.
— Ne pourrions-nous pas plutôt prendre un hébergement en ville ? demandai-je en posant mes mains à plat sur la table d'orme. Une grande demeure privée ou une résidence bourgeoise. Cela nous éviterait les lenteurs protocolaires et me permettrait de porter la naissance de la Ligue aux oreilles du Sénat et de l'Empereur bien plus rapidement.
Collin hocha lentement la tête, comprenant mon impatience, mais son visage conserva cette rigidité mesurée qui le caractérisait. Autour de lui, l'effluve de cendre sèche s'intensifia d'un cran, trahissant l'extrême prudence de l'intendant face aux périls de la capitale.
— L'idée est séduisante pour écourter l'attente, votre Altesse, mais ce serait une imprudence majeure, répondit-il d'une voix posée. En ville, votre sécurité ne reposerait que sur votre seule escorte. Au palais impérial, c'est tout autre chose : en plus de votre garde personnelle qui veillera sur vos appartements, un second cercle de protection entoure la bâtisse dans son ensemble, tenu par la garde d'élite de la couronne.
Il fit glisser un autre parchemin, tapotant du bout du doigt un sceau de cire vermillon pour appuyer sa démonstration.
— Le traité que vous vous préparez à ratifier risque de déranger profondément certains ducs et plusieurs factions du Sénat. Or, les règles ancestrales de l'hospitalité noble sont absolues. Tant que vous logez sous le toit de l'Empereur durant les pourparlers, Sa Majesté est légalement et moralement garante de votre vie. Porter atteinte à un hôte hébergé dans le palais impérial serait un sacrilège qu'aucun de vos futurs adversaires ne pourrait se permettre. Résider au palais le temps des négociations reste la meilleure solution pour garantir votre sécurité.
Un long soupir vaincu s'échappa de ma poitrine. Je devais me rendre à l'évidence : Collin avait raison, la prudence devait l'emporter sur mon empressement.
— La patience est l'arme la plus affûtée d'un grand dirigeant, votre Altesse, me glissa l'intendant d'un ton encourageant tout en faisant glisser vers moi une lourde feuille de parchemin bordée d'enluminures.
Il sortit de quoi écrire de l’un des meubles de la salle à manger, puis il trempa la pointe d'une plume d'oie dans l'encrier et me la tendit avec déférence.
— Voici la demande officielle de visite pour affaires adressée au palais impérial. Dès que votre signature y sera apposée, le messager partira pour la poste impériale de Mag-Dara.
Je pris la plume et traçai mon nom d'une écriture ferme et alerte, observant l'encre sombre imbiber les fibres du parchemin. En lui restituant le document, je calai mes coudes sur la table et croisai les mains, fixant mon intendant avec une gravité étudiée.
— Collin... Avant que Morvran ne reprenne la route de ses bosquets sacrés, je souhaite passer le plus de temps possible à ses côtés, déclarai-je en dosant soigneusement mes paroles. Je voudrais qu'il m'enseigne les préceptes de la haute philosophie et m'aide à mieux comprendre les fondements théoriques de la magie. Dégagez mon emploi du temps autant que la raison d'État le permet.
Les traits de Collin se détendirent visiblement.
— C'est une excellente idée, votre Altesse. Un souverain initié aux sagesses druidiques n'en sera que plus impressionnant aux yeux des sénateurs. Si cela vous convient, je m'arrangerai pour passer chaque jour vers l'heure du déjeuner, simplement pour vous soumettre les actes administratifs à la signature. Vous aurez ainsi le champ libre pour vos études.
Pendant qu'il prononçait ces mots, la bouffée de cendre sèche qui flottait autour de ses épaules s'évapora complètement. À sa place, un effluve inédit jaillit de sa peau et se propagea doucement dans la pièce : une note douce et enveloppante de miel tiède et de bois de santal poli.
Je fronçai légèrement les sourcils, intriguée par cette vapeur chaleureuse qui venait de remplacer la tension chez le vieil homme. J'ignorais totalement à quelle pensée ou quel ressenti correspondait cette senteur rassurante, mais elle apaisa instantanément la saturation de mes narines.
Je me figeai un instant, la plume encore tiède entre mes doigts, frappée par une prise de conscience soudaine. En dégageant mon emploi du temps pour me consacrer à Morvran, en abandonnant les affaires courantes aux mains de mes conseillers... je venais d'abandonner le gouvernail.
Je fixai Collin avec une attention renouvelée, cherchant à percer le masque d'impeccable servitude qu'il arborait depuis toujours.
— Soyez pleinement honnête avec moi, Collin, demandai-je d'un ton plus bas, presque intime. Dites-moi la vérité... Cette situation vous convient-elle réellement ? Car en me déchargeant ainsi de tout, c'est pratiquement une régence que je vous demande de prendre.
Le vieil intendant marqua une hésitation imperceptible, redressant légèrement le menton. Quand il prit la parole, ce fut d'une voix posée, pesant chaque terme pour s'exprimer à demi-mots, avec cette prudence propre aux vieux serviteurs du pouvoir.
— La régence est un mot bien lourd, votre Altesse... Disons plutôt que la situation est idéale pour vous comme pour le duché. Vos conseillers veilleront au bon fonctionnement de nos terres et traiteront les affaires de la Ligue à votre place. À seize ans, votre Altesse, le rôle le plus crucial qui vous incombe est de consacrer votre esprit à l'étude. C'est le meilleur moment de votre vie pour vous former et emmagasiner le savoir qui fera de vous une dirigeante accomplie.
Il esquissa un salut respectueux de la tête, confirmant sa pensée sans l'imposer.
— Nous nous contenterons de vous soumettre un résumé quotidien de la situation, et vous n'aurez qu'à apposer votre sceau sur les actes et les avenants. Le duché sera géré d'une main ferme pendant que vous vous élèverez.
Tandis qu'il achevait sa démonstration, le parfum de miel tiède et de bois de santal poli s'imprégna un peu plus profondément dans l'air du petit salon. Cet onde suave et veloutée, dénuée de la moindre amertume, semblait envelopper le vieil homme comme un manteau d'apaisement. Bien que je fusse encore incapable d'attribuer un nom précis à ce que traduisait cet effluve, il me confirmait au moins une chose : Collin ne mentait pas. Cette organisation le rassurait tout autant qu'elle le satisfaisait.
— Il reste une dernière formalité, votre Altesse, reprit l'intendant en déposant un ultime parchemin devant moi. Un avenant concernant la Guilde des maîtres d'œuvre de la ville, qui attend votre validation.
Je parcourus rapidement le texte du regard avant d'y apposer ma griffe.
— Voilà qui est fait, Collin.
— Merci, votre Altesse. Je vous laisse à vos occupations.
Il s'inclina avec une déférence impeccable, rassembla ses documents et quitta la pièce. Le déclic feutré de la porte refermée laissa place à un calme absolu.
Seule dans la pénombre douce du petit salon, je restai immobile, le regard rivé sur le bois à nu de la table d'orme. J'inspirai à fond, fermant lentement les yeux. L'air, encore imprégné des vapeurs de la matinée, ne me paraissait plus être un maelström indiscipliné ou un désordre étouffant, mais un livre ouvert.
En poussant ma concentration à son comble, je retraçai chaque nuance, chaque mutation imperceptible qui avait glissé sous mes narines depuis mon réveil.
Silla, d'abord. Ce compliment trop empressé sur mon allure, instantanément flanqué d'une piquante bouffée de cendre sèche et d'écorce amère... Ce n'était ni de la haine ni de la malice, mais la frousse d'une servante face à ma pâleur, la crainte de manquer à son devoir dissimulée sous une politesse de circonstance. Un mensonge pieux.
Puis ma tante Isolde sur la colonnade. La même note de cendre, foudroyante cette fois, jaillissant comme une étincelle de silex lorsque Kaelig s'était moqué de mon état. La gêne sociale, la frustration d'une mère exigeante dont le fils menaçait de briser l'étiquette devant la cour.
Et enfin Collin.
Pendant qu'il m'énumérait les risques de la capitale, la cendre l'enveloppait lui aussi : lourde, sèche, étouffante — l'angoisse du vieil intendant portant la charge administrative d'un duché sur les épaules d’une jeune fille de seize ans. Mais au moment exact où j'avais accepté de lui remettre les rênes de la gestion quotidienne pour me consacrer à l'étude, l'air s'était métamorphosé sous mes yeux. La cendre s'était dissipée en un souffle pour céder la place à ce miel tiède et ce bois de santal poli. Un effluve profond, rond, apaisant. L'expression même du soulagement, de la quiétude d'un serviteur dévoué qui voyait enfin son labeur reconnu et structuré.
Un frisson glacé me traversa l'échine. Ce n'était pas de la magie ambiante qui s'amusait à troubler mes sens. Ce n'était ni une illusion, ni une anomalie.
Mon don, dû à cette ascendance draconique, était en train d'écorcher la comédie des sentiments dissimulés derrière chaque mot.
Ce que les yeux des mortels ne pouvaient capter — les hésitations ravalées, la terreur sociale, la satisfaction secrète, le mensonge poliment lissé sous les dorures du protocole —, mon odorat le traduisait en odeurs. Chaque sentiment laissait une empreinte tangible dans l'air, une matière, une texture, une température. La peur et la dissimulation asséchaient l'air comme du bois calciné ; l'apaisement et le devoir accompli le meublaient de douceurs baumées.
Restaient d'autres fragrances, plus sombres, plus denses, qui continuaient d'errer dans ma mémoire olfactive... Comme cette note pimentée de cuivre métallique, de résine et de sauge poivrée que Logan ou mon cousin Kaelig laissaient parfois s'échapper. Celles-là mutaient trop vite, trop brûlantes, trop complexes pour que j'en déchiffre déjà la nature exacte. Quel état d'esprit pouvait bien faire basculer le sang du fer glacé jusqu'à la tiédeur de la résine ?
Je posai une main sur mon thorax, sentant mon cœur battre avec une régularité nouvelle. Une certitude vertigineuse s'installa en moi : dans la fausse douceur des cours nobles et la jungle du Sénat impérial, plus personne ne pourrait me tromper. Le masque des diplomates venait d'éclater sous mes narines.