Chapitre 35
Chapitre 35
[ lundi 6 juillet 1117 — Calendrier Impérial ]
Le réveil fut une lente noyade en sens inverse. Avant même d'ouvrir les yeux, la réalité me rattrapa comme une gifle : la liqueur de prunelle, la silhouette de Logan sous le grand chêne, le bruit ignoble de ma dignité s'écrasant sur le cuir de ses bottes. Je plaquai mes paumes contre mon visage, étouffant un gémissement d'horreur pure dans l'oreiller. La nuit était encore totale, à peine zébrée par la douce lueur de la lune d'été à travers la croisée. Mon estomac tournait doucement, mais la nausée demeurait gérable.
Je me glissai hors du lit et attrapai immédiatement le pichet d'eau posé sur la table de chevet. J'en buvais de grandes gorgées fraîches, laissant le liquide chasser la sécheresse de ma gorge et m'aider à dégriser progressivement. Les idées un peu plus claires, je troquai ma chemise de nuit pour une tenue adaptée à la chaleur de la saison et à la marche à venir.
J'enfilai une robe légère qui s'arrêtait au-dessus des genoux, m'offrant une liberté de mouvement totale. L'étoffe sombre était rehaussée de somptueux entrelacements olcans brodés au fil d'or le long du corsage et de l'ourlet, faisant miroiter dans la pénombre les runes ancestrales de notre peuple.
Ajustant les plis de la jupe, je quittai mes appartements à pas de loup. Les couloirs du manoir semblaient plongés dans une léthargie millénaire, baignés dans la douce chaleur de la nuit estivale. Les torchères s'étaient éteintes et les imposants portraits des anciens ducs me fixaient avec une sévérité renouvelée, comme s'ils avaient tous été témoins de ma déchéance sous le chêne. Seul le crissement imperceptible de mes bottines sur les dalles rompait le silence de la demeure endormie.
À chaque angle de galerie, je retenais mon souffle, craignant de le voir surgir. Mais le domaine dormait d'un sommeil de plomb, étouffant les échos du banquet de la veille. Je parvins sans encombre jusqu'à la poterne donnant sur le parc. Le battant en chêne pivota dans un gémissement discret, et la tiède fraîcheur du sous-bois m'accueillit, achevant de balayer les derniers vestiges de la veille.
La rosée matinale humectait la pelouse alors que je traversais l'esplanade baignée par les premières lueurs de l'aube. Au loin, sous la ramure majestueuse du grand chêne, deux silhouettes se dessinaient déjà : Morvran, debout, et Logan, assis sur un muret de pierre. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine et je ralentis le pas, tentant désespérément de composer une allure digne malgré la honte qui me brûlait le sang. À mesure que je me rapprochais dans l'air tiède de l'été, leurs voix me parvinrent enfin.
— Vous allez finir par décaper le cuir à force de frotter, Logan ! grogna la voix calme mais agacée de Morvran.
L'ombre du vieux druide se découpait sous la première lueur dorée de l'aube, mais mon regard fut immédiatement aimanté par Logan, debout à côté de lui. Mon sang ne fit qu'un tour, mon estomac se noua dans un spasme de pure honte. Les bottes d'hier soir, celles qui avaient reçu mon hommage imprévu.
— Je veille simplement à la tenue de notre rang pour la cérémonie, mon oncle, répondit Logan d'une voix de bronze, détournant les yeux à ma vue et posant une main sur sa nuque.
— En râpant un cuir neuf d'une valeur de dix pièces d'argent ? C'est absurde, râla le vieil homme en se tournant vers moi.
S'apercevant de ma présence, Morvran m'adressa une inclination respectueuse. Il posa sur moi un regard empreint d'une profonde solicitude, balayant mon visage blême et mes lèvres serrées.
— Ah, Princesse... N'ayez nulle crainte, dit-il d'une voix apaisante en s'avançant pour m'accueillir. La pâleur qui se lit sur vos traits est tout à fait naturelle. L'éveil est une épreuve qui peut intimider, mais cela est en fait assez simple à réaliser.
— Je... je vous assure que je vais très bien, Morvran, balbutiai-je, la voix légèrement enrayée, n'osant pas croiser le moindre regard.
— Ne masquez pas votre désarroi, reprit le Haut Druide avec un sourire paternel en s'engageant le premier sur le sentier qui s'enfonçait dans le sous-bois. La nuit a dû être éprouvante. Le poids des responsabilités, la peur de ce rituel inconnu... Il est normal que votre corps tremble encore et que vous ayez le teint livide.
Je manquai de me prendre les pieds dans une racine. Ce n'était pas le rituel qui me faisait trembler, mais la présence de Logan qui s'était redressé d'un bond pour emboîter nos pas. Il marchait à mes côtés, sa haute stature projetant une ombre impressionnante sur le tapis de mousses tièdes. Mon cœur recommença son manège infernal, cognant contre mes côtes à une vitesse absurde, tandis que son odeur d'écorce et de pluie d'été s'infiltrait de nouveau dans mes narines.
— La Princesse a fait preuve d'un courage exemplaire hier, intervint soudain Logan, son ton d'une gravité parfaite dissimulant à peine une nuance plus suave. Je ne crois pas que ce soit le rituel qui la perturbe. Elle a simplement... le sang chaud et la passion vive des vrais dirigeants.
Un frisson brûlant me traversa de la tête aux pieds. Le sang chaud ? La passion vive ? Il parlait de mon accès de démence éthylique ! Je jetai un coup d'œil paniqué de son côté, convaincue d'y trouver une moquerie cruelle, mais ses yeux vert forêt me fixaient avec une douceur troublante, presque attentive, tout en restant impeccablement neutres.
— C'est bien ce que je dis, insista Morvran sans se retourner, écartant les branches basses d'un noisetier. La tension d'hier soir s'est accumulée. Le banquet, les discours, la foule... Tout cela pèse sur les épaules d'une jeune femme, aussi forte soit-elle.
— En effet, murmura Logan en se penchant très légèrement vers moi tandis que nous franchissions un ruisseau. Certaines rencontres nocturnes peuvent être d'une intensité... tout à fait déstabilisante. N'est-ce pas, Énora ?
J'allai me liquéfier sur place. Il venait d'utiliser mon prénom d'une voix si basse que seul le bruissement des feuilles couvrait ses paroles. Mon visage devint aussi rouge qu'une baie de houx, ravagé par une vague de chaleur subite.
— Je... la nuit a été instructive, réussis-je à croasser en fixant droit devant moi, les poings serrés dans les plis dorés de ma robe.
— Tu vois, Logan ! s'exclama Morvran en s'arrêtant un instant pour nous attendre. La Princesse garde une dignité sans faille malgré l'épuisement. Prends exemple sur elle au lieu de boiter inutilement ! Pourquoi marches-tu ainsi ?
— Ma botte droite glisse encore un peu, inventa Logan sans cillement. La résine n'a pas tout à fait séché.
— Quelle idée d'enduire du cuir avant de marcher en forêt ! soupira Morvran en secouant la tête, désespéré par la stupidité supposée de son neveu. Enfin, nous y sommes presque. Respirez cet air pur, Princesse, cela dissipera vos derniers vertiges.
Je laissai échapper un long soupir, partagée entre un soulagement immense de voir ma réputation préservée et une panique renaissante : Logan avait gardé mon secret, en espérant qu’il reste gentleman.
Le sous-bois dense s'ouvrit soudain sur une clairière baignée par une lumière presque céleste. Au centre, émergeant des mousses anciennes, se dressait la grande vasque en pierre tailladée de motifs effacés que je connaissais depuis mon enfance.
— Cette vieille pierre ? m'étonnai-je en m'arrêtant net, observant l'eau claire qui reflétait les premières lueurs de l'aube. Je repassais devant depuis des années en pensant que ce n'était qu'un ornement décoratif abandonné dans le parc... Vous l'utilisez vraiment pour un rituel ?
— Les apparences sont trompeuses pour qui n'a pas les yeux ouverts sur la magie, Princesse, répondit Morvran avec un fin sourire avant de reprendre une gravité solennelle. C'est l'Ancien Foyer d'Éthérite de vos ancêtres. Et c'est ici que tout commence.
Le Haut Druide se tourna vers son neveu en lui tendant son lourd bâton de bois sculpté.
— Plongez vos mains dans l'eau, Princesse, et ne lâchez sous aucun prétexte, me commanda Morvran. Gardez-les immergées quelles que soient vos sensations.
Je m'exécutai. Agenouillée au bord de la vasque, je plongeai mes mains dans l'eau fraîche, mes aisselles appuyées sur le rebord.
— Logan, place-toi derrière elle, ordonna le vieil homme. L'éveil de l'ensorceleuse va libérer une charge de mana brut que son corps ne pourra pas contenir seul. Tu seras son ancre. Maintiens sa nuque pour sceller la canalisation et dresse le bâton vers le ciel pour évacuer le surplus. Si ta prise cède, l'énergie stagnera et elle brûlera de l'intérieur.
Un frisson me traversa l'échine, effaçant d'un coup toute trace de ma déconvenue de la veille. Logan obéit sans la moindre hésitation. Il fit un pas dans mon dos, si proche que je pus sentir la chaleur impressionnante qui émanait de son corps. Avant que mon cerveau ait le temps de paniquer, sa large main vint se poser à la naissance de mon cou. Ses doigts enserrèrent ma nuque avec une prise à la fois ferme, protectrice et terriblement troublante qui me coupa le souffle. De son autre bras, il leva le bâton de druide bien haut au-dessus de nos têtes.
Le Haut Druide commença à tourner autour de la vasque en psalmodiant d'une voix grave des incantations en langue ancienne, faisant vibrer l'air tiède de la forêt.
Je pris une grande inspiration et poussai de mes paumes dans la vasque avec mes épaules pour assurer ma prise. L'eau était d'un froid si mordant qu'il me fit pousser un hoquet. Mais au moment même où mes doigts touchèrent le fond gravé, la magie frappa.
Sous mes mains, l'eau glacée se mit à bouillonner violemment sans dégager la moindre chaleur, prenant une teinte ambrée qui illumina la clairière. Une décharge électrique me traversa les bras. Dans mon dos, la poigne de Logan sur ma nuque se durcit pour m'empêcher de basculer, me maintenant ancrée dans le sol alors que la puissance déferlait dans mes veines.
— Tenez bon, Énora... murmura la voix basse de Logan tout près de mon oreille, son souffle chaud balayant mes cheveux. Je vous tiens.
Des marbrures de lumière dorée commencèrent à se dessiner sous ma peau, grimpant le long de mes poignets et de mes avant-bras comme les réseaux étincelants d'une trame arcanique. Mon sang s'enflamma. Au-dessus de nous, le bâton tenu par Logan se mit à crépiter furieusement, expulsant vers les frondaisons un geyser d'étincelles ambrées et d'éclairs de mana en surplus, évitant à mon corps de succomber à la surcharge.
Le vent, d'abord discret, se mit à souffler avec une violence grandissante, faisant gémir la frondaison des anciens arbres. Des rafales balayaient la clairière, collant le tissu léger de ma robe contre mes jambes et fouettant mon visage de mes cheveux dénoués. Au-dessus de nous, la voûte céleste teintée d'un indigo profond s'illumina d'étoiles qui s'élancèrent dans un vertigineux mouvement circulaire, tournoyant en un carrousel de feu.
C'est alors que la vapeur ambrée de la vasque se troubla, déchirée par une présence monumentale.
Le souffle coupé, la bouche bée, je vis émerger la silhouette d'un titan. Elle possédait la carrure et la noblesse redoutable des grands reptiles des légendes ancestrales, mais ses flancs étincelaient sous des écailles d'un blanc absolu. Dans son dos se déployaient trois paires d'immenses ailes garnies d'un plumage d'albâtre d'une pureté aveuglante. Lorsque le monstre inclina son col massif vers moi, deux orbes d'or liquide aux pupilles foudroyantes et fendues se plantèrent dans les miennes.
Au moment précis où ce regard me transperça, la rotation céleste s'arrêta net. Les étoiles suspendirent soudainement leur course, gravant la nuit de milliers d'arcs de cercle lumineux immobiles.
Épouvantée par ce colosse de plumes et d'écailles dont l'ombre s'étendait sur moi, je cherchai instinctivement du secours. Je tournai les yeux vers Morvran, persuadée d'y trouver un signal d'alarme ou un ordre de fuite.
Mais le Haut Druide ne réagissait pas. Sa bouche était restée grande ouverte sur une syllabe inachevée, une main levée au-dessus de la vasque, et des éclaboussures d'eau semblaient même suspendues en plein vol près de ses doigts. Il ne cillait pas, il ne respirait plus. Il se tenait là, raide comme une stèle funéraire, le regard perdu dans le vide.
Une panique sourde m'envahit. Je tentai de me jeter en arrière pour me réfugier contre le torse de Logan, mais sa paume posée sur ma nuque s'était muée en un étau d'une rigidité absolue et mes mains étaient comme scellées au fond de la vasque. Il était totalement pétrifié lui aussi, transformé en une statue de marbre insensible à mes mouvements.
Privée de tout secours, coincée dans la poigne immobile de Logan devant un monde muet, je me retrouvai seule face à la créature. Mon cœur tambourinait contre mes côtes tandis que je soutenais son regard d'or, incapable du moindre geste, attendant dans une terreur sourde ce qui allait advenir.
Le colosse d'albâtre abaissa lentement son cou massif jusqu'à ce que son mufle écailleux ne se trouve plus qu'à quelques pouces de mon visage. Une chaleur irradiante émanait de lui, balayant ma peau d'un souffle d'or et d'étincelles. Ses trois paires d'ailes emplumées s'ouvrirent dans un mouvement d'une grâce infinie, déployant une voûte de plumes blanches au-dessus de la clairière figée.
Incapable de détourner les yeux ou de pousser le moindre cri, je sentis son museau venir effleurer délicatement le mien.
Une décharge fulgurante traversa mon crâne. Ce n'était pas une souffrance, mais la sensation vertigineuse d'un pouvoir immémorial s'imprimant au plus profond de ma chair. Une chaleur cuisante s'éveilla au creux de ma poitrine, comme si une marque d'or pur venait d'être gravée à même mon âme, vibrant en symbiose avec mon propre cœur. La bête m'offrit un dernier regard d'or liquide, puis son corps se dissipa en une myriade d'étincelles incandescentes qui s'engouffrèrent directement sous ma peau.
L'instant d'après, le temps reprit son cours dans une fracassante déflagration.
Le mugissement du vent balaya la clairière avec une violence inouïe. Les milliers d'arcs de cercle lumineux dans le ciel se résorbèrent dans un flash aveuglant tandis que la voûte céleste retrouvait la teinte dorée de l'aube. Morvran cracha la fin de sa syllabe dans un souffle court, les gouttelettes d'eau qu'il avait soulevées retombant enfin en une pluie cristalline dans la vasque.
Dans mon dos, la poigne rigide de Logan redevint soudainement chaude, vivante, sillonnée par la contraction brutale de ses muscles.
Mais le contrecoup fut immédiat. La quantité phénoménale de mana libérée par l'éveil de mon sang déferla dans mes artères comme une lame de fond, ravageant mes dernières forces. Mes genoux se dérobèrent brusquement, ma vision se teinta d'un noir d'encre strié de dorures et le monde bascula.
Je n'atteignis jamais le sol.
Logan me rattrapa au vol, me plaquant avec une fermeté désespérée contre lui. Ma tête roula en arrière avant de venir se caler contre son épaule, mon visage enfoui près de son cou où se concentrait cette odeur envoûtante d'écorce et de pluie d'été.
— Je la tiens ! rugit la voix de Logan, dont les vibrations physiques se répercutèrent jusque dans mes os. Oncle, elle flanche !
— L'ancrage a fonctionné... balbutia Morvran, la voix hachée par une stupéfaction totale. Regarde ses bras, Logan... Regarde la trame sur sa peau ! Par la Terre, l'héritage est réveillé.
Incapable de rouvrir les paupières ou de prononcer le moindre mot, je me laissai sombrer dans un épuisement total, nichée contre Logan qui resserrait son étreinte protectrice autour de moi.