Chapitre 34
Chapitre 34
L’ensemble des participants à la réunion avait déjà quitté la salle lorsque je la quittai. La lourde porte de la grande salle de bal se referma derrière moi, mettant fin à la première réunion de la Ligue qui avait duré une partie de la matinée. À peine la séance levée, le protocole rigide de la réunion céda la place à une tout autre tradition olcane.
Dans le Kaelandor, la coutume voulait que le lendemain de la crémation ne soit pas une journée d'accablement, mais un banquet de vie. Une fois les affaires du matin réglées dans la rigueur du noir et du blanc, l'après-midi appartenait aux réjouissances. On dressait de grandes tables en plein air, on buvait, on mangeait et on riait sous le ciel limpide pour prouver à l'esprit du défunt que le monde des vivants continuait de tourner, fort et debout.
Les jardins du manoir se transformèrent en une vaste place de fête. Les serviteurs garnirent les longues tables de chêne disposées sur la pelouse de quartiers de cerf rôtis aux herbes des montagnes, de tourtes fumantes, de pains de seigle et d’alcools en tout genre. Des musiciens itinérants, installés près des fontaines, firent vibrer les cordes de leurs harpes et râper leurs violons sur des airs folkloriques locaux.
Suivie d'Aldric, Collin et Ronan, je descendis les marches de pierre menant au parc. Autour des buffets, la tension de la matinée se dissolvait petit à petit dans l'atmosphère chaleureuse et enfumée des viandes grillées. Les ducs, débarrassés de leur réserve solennelle, trinquaient désormais dans la paix et la bonne humeur.
Le duc de Kernever, une énorme cuisse de poulet à la main, leva haut sa corne remplie d'eau-de-vie de prunelle.
— À l’ancienne reine douairière ! rugit-il en faisant rire les comtes voisins. Une femme capable de recadrer un régiment entier d'un simple froncement de sourcils, et de descendre deux pintes de cervoise sans ciller ! Que les ancêtres lui préparent une place de choix au banquet des cieux !
Des dizaines de coupes se levèrent à sa suite dans un concert d'applaudissements joyeux et de rires francs. Je me surpris à sourire. C'était exactement l'hommage que ma grand-mère aurait désiré : pas de larmes inutiles, mais du bruit, de la fureur et de la camaraderie.
Mais sous le couvert des souvenirs partagés et des toasts à la mémoire de mon aïeule, le véritable sujet de toutes les discussions restait la naissance de la Ligue.
En déambulant entre les groupes, j'entendis les murmures passionnés des barons et des seigneurs de fiefs. L'annonce de la taxe de 5 % sur le commerce de transit d'Orient suscitait un enthousiasme débordant chez les plus petits nobles.
— Cinq pour cent sur les caravanes d'épices… murmurait un comte du Sud à son voisin. Vous vous rendez compte ? C'est le Trésor impérial et les grands marchands de la capitale qui vont financer nos garnisons sans qu'on ait à prélever un impôt de plus sur nos paysans !
— Et la Garde ! ajouta un autre, les yeux brillants sous l'effet de l'hydromel. Trois mille trois cents chevaucheurs de loups sous la même bannière ! Depuis la chute de l'ancien royaume, nous n'avions pas vu une telle force unifiée. Les brigands de la frontière vont y réfléchir à deux fois.
Un peu plus loin, adossé à un balustre de marbre, Collin observait la foule tout en sirotant avec précaution une coupe de vin de baie. Il poussait encore de petits soupirs navrés. Je me rapprochai de lui.
— Raser l’ancienne forteresse de Mag-Dara… marmottait-il pour lui-même. Des pierres séculaires… Des siècles de graffitis de gardes, d'histoire militaire, pulvérisés pour construire un complexe moderne avec appartements privés…
Aldric, debout à ses côtés, lui tapota doucement l'épaule avec un brin d'amusement.
— Voyez le bon côté des choses, mon cher Collin. Le futur bâtiment de la Ligue abritera une chancellerie centrale et des archives parfaitement sécurisées. Vos parchemins ne risqueront plus de moisir dans les caves humides du manoir.
— C'est une piètre consolation, Aldric, grogna-t-il.
— Collin, l'interpellai-je, peut-être pourrions-nous demander au maître d'œuvre de conserver ou de réutiliser ces vieilles pierres gravées pour qu'elles soient visibles dans la future construction ?
— Et nous pourrions même faire peindre la vieille forteresse en mémoire avant qu'elle ne soit démolie, fit remarquer Aldric.
Un léger rictus trahit la mauvaise foi de Collin.
— Au moins la Princesse a obtenu de bons résultats pour cette première session, admit-il à demi-mot. Faire des projets communs resserrera les rangs de la Ligue.
Puis je les laissai à leurs divagations ; c'était le moment de parler aux autres nobles hors du cadre habituel.
Je m'approchai du buffet où la duchesse Morwenna remplissait une coupe. Apercevant mon ombre, elle se tourna vers moi et se plaça à mes côtés pour accompagner mes pas, un léger reflet d'estime dans ses yeux sombres.
— Vous avez été impeccable ce matin, Princesse, me dit-elle à voix basse pour ne pas être entendue des autres. Beaucoup craignaient que la mort de votre grand-mère ne laisse un vide politique béant. Vous venez de prouver que l’ancienne grande maison du Kaelandor conserve toute sa poigne.
— Merci pour votre aide ce matin, lui dis-je. C'est grâce à votre intervention que le mandat m'a été accordé à l'unanimité, répondis-je en lui adressant une inclinaison de tête sincère. Votre argument sur la nouvelle génération a fait mouche, je n’y avais moi-même pas pensé.
Morwenna retint un petit rire sec.
— C'était la vérité. Mais ne vous y trompez pas : la partie la plus difficile commence maintenant, comme vous l'avez dit. Les ducs d'ici sont rustres, mais ils sont prévisibles. Le Sénat impérial est un nid de vipères veloutées. Vous allez devoir remuer ciel et terre pour obtenir du soutien pour faire accepter cette coalition.
— Je sais que le Sénat n'est pas un bloc uni, répliquai-je. Nous allons certainement devoir faire des concessions au début, mais je pense sincèrement que la partie reste jouable.
— Si vous le dites, Princesse. Mais prenez garde : certains peuvent vous promettre leur soutien pour vous le retirer au moment fatidique.
Avant que je ne puisse répliquer, une ombre imposante s'avança vers nous. C'était mon oncle Aodren. Son visage, encore tendu par les débats de la matinée, s'était quelque peu adouci sous l'effet de l'ambiance festive. Il tenait deux coupes de vin de baie et m'en tendit une.
— Ma nièce, dit-il d'une voix grave.
Morwenna nous salua d'un signe discret et s'éloigna pour nous laisser seuls. Je pris la coupe et croisai le regard d'Aodren.
— Vous ne m’en voulez pas pour mon emportement de ce matin ? demanda-t-il après avoir pris une gorgée.
— Non, mon oncle. Vous vous inquiétiez pour ma sécurité et pour l'avenir de la Ligue. C'était le rôle d'un protecteur.
Aodren laissa échapper un long soupir, observant les ducs de Kernever et de Draecan qui riaient ensemble un peu plus loin — deux hommes qui, deux mois plus tôt, se cherchaient querelle pour des histoires de pâturages.
— Regardez-les, murmura Aodren. Cela fait plus de vingt ans que notre peuple ne s'était pas rassemblé sans que le sang ne coule. Tu as réussi l'impossible en une seule matinée, Énora. C'est pour cela que j'ai peur. Si l'Empire te retient ou t'assassine à la capitale, ce magnifique château de cartes s'écroulera aussi vite qu'il s'est dressé.
— L'Empire ne m'assassinera pas, répliquai-je avec une assurance mesurée. Ils sont trop fiers de leur droit et de leur vernis de civilisation. Et ils ont trop besoin de la stabilité de nos routes marchandes. Je ne vais pas là-bas pour m'agenouiller, mais pour leur vendre la paix.
Aodren hocha lentement la tête, ravalant ses dernières réticences. Il leva sa coupe vers moi.
— Alors bois à la santé de ta grand-mère, ma chère nièce. Et que l'esprit de nos ancêtres te protège lorsque tu franchiras les portes de la capitale.
Nous trinquâmes. Le liquide doux et cuivré brûla agréablement ma gorge. J'avais par le passé trempé mes lèvres dans le vin de baie, mais je n'en avais jamais avalé une vraie gorgée.
Tout autour de nous, les rires fusaient, les coupes se vidaient et les promesses d'un avenir meilleur résonnaient sous le ciel d'après-midi. Pour la première fois depuis une génération, le Kaelandor ne pleurait pas son passé : il célébrait l'aube d'une ère nouvelle. Mais au fond de moi, alors que le soleil commençait sa lente descente vers les sommets enneigés, je savais que chaque rire poussé dans ce jardin augmentait le poids de la responsabilité qui pèserait bientôt sur mes épaules lors de mon voyage vers le Sénat impérial.
Quittant mon oncle, je m'imposai ce que ma grand-mère appelait la politique des ombres : cette manière d'ancrer le pouvoir non plus par des décrets, mais par la proximité et l'écoute.
À la table des barons du Nord, le vieux sire de Kervan m'interpella, l'inquiétude traçant de profondes rides sur son front. Il redoutait que son fils unique, pressenti pour commander le premier contingent de notre région, ne se retrouve en première ligne au moindre faux pas. Je m'assis un instant à ses côtés, prenant le temps d'écouter les craintes d'un père avant de le rassurer sur les règles d'engagement strictement défensives de nos hommes.
Plus loin, la comtesse d'Arven m'offrit une tranche de pain chaud recouvert de foie gras et de figues et me questionna à voix basse sur la capitale — un monde de marbre et de faste que ces seigneurs provinciaux n'avaient jamais vu, d’après ce que l’on m’avait dit. En observant leurs visages tannés par le vent des montagnes, je mesurai leur isolement. Ils me voyaient instruite et sûre d'elle, mais ils voyaient aussi la jeune femme qu'ils s'apprêtaient à laisser partir seule face aux loups du Sénat.
Au fil des rasades et des poignées de main échangées, je ne parlais plus de chiffres ni de lois. Je désamorçais de vieilles querelles d'arpentage entre deux barons voisins, j'acceptais des vœux de prompt retour, et je laissais chacun déposer sur mes épaules un peu de ses espoirs et de ses hantises. Ce n'était plus seulement l'autorité de mon rang qu'ils saluaient désormais : c'était une confiance presque intime qu'ils m'accordaient.
En marge de la fracassante allégresse du parc, la fraîcheur du sous-bois m'offrit un répit bienvenu. Morvran se tenait là, immobile au pied d'un vieux chêne dont les racines tordues perçaient l’herbe. Le Haut Druide ne tenait aucune corne d'hydromel ; il observait le banquet d'un regard paisible, détaché du tumulte des hommes mais profondément ancré dans l'instant.
Sa seule présence imposait une forme de sérénité immédiate, presque sacrée.
— Félicitations, Princesse, dit-il d'une voix grave et posée, pareille au murmure du vent dans les hautes frondaisons. Ce que vous avez accompli ce matin dans cette salle relève d'une grande sagesse.
— Je vous remercie, Morvran, répondis-je en m'arrêtant à ses côtés, trouvant dans son calme un ancrage précieux.
Le vieil homme tourna lentement la tête vers moi. Ses yeux sombres portaient cette clarté tranquille propre à ceux qui observent le fil du temps sans jamais s'y précipiter.
— Ne vous laissez pas griser par la facilité de cette première étape, poursuivit-il doucement. Vos ducs pratiquent une forme de pouvoir brut, presque primitive : elle est prévisible, fondée sur l'honneur du sang, le mot donné et la force des armes. C'est une matière solide, que l'on peut sculpter. Le Sénat impérial, lui, ne combat pas à découvert. C'est une eau dormante qui vous étouffe sans bruit : il manie la corruption, les décrets vénéneux, la division calculée et les promesses rompues avant même d'être prononcées.
Il marqua un court silence, laissant le poids de ses paroles s'installer sans aucune théâtralité, avant de poser sur moi un regard bienveillant.
— Je vous souhaite d'y réussir avec la même justesse qu'ici.
L'avertissement pénétra ma conscience avec une évidence limpide. Je retins un soupir et orientai la conversation vers l'épreuve spirituelle qui devait sceller mes actes.
— Quand devons-nous accomplir le rituel ? demandai-je à voix basse.
— Le plus tôt sera le mieux, répondit Morvran. Demain matin même ; le rituel ne prend que quelques instants, mais ses effets ne se révèlent qu’à la tombée de la nuit. Mon assistant est déjà monté dans les hauts cols pour y cueillir les ingrédients nécessaires.
— Un assistant ? relevai-je, incapable de masquer une pointe de surprise.
Je l'avais toujours vu aller et venir seul, silhouette solitaire et austère, sans jamais croiser le moindre disciple ni serviteur dans son sillage depuis son arrivée au manoir.
Morvran laissa glisser un brin d'amusement dans son regard, presque imperceptible.
— Mon neveu fuit naturellement le fracas des cours et l'odeur des banquets, Princesse. Il préfère la discrétion des sous-bois et le silence des cimes. Mais soyez rassurée, ses mains sont sûres et il connaît la montagne mieux que quiconque.
Il reprit sa gravité naturelle, ancrant ses yeux dans les miens.
— Retrouvez-nous demain matin. Prenez soin de vous lever une heure avant l'aube. C'est dans le silence de la nuit qui s'achève que les esprits et la terre prêtent l'oreille aux promesses des vivants.
— À quoi dois-je m'attendre ? demandai-je en cherchant à lire une réponse dans son regard.
Morvran marqua une pause, observant les dernières lueurs du couchant avant d'ancrer ses yeux dans les miens.
— À l'éveil d'un second héritage, répondit-il d'une voix calme. Nous sommes des chimères, jeune fille. Votre ascendance alpha, la part du loup, a été poussée à son paroxysme avant votre naissance grâce à votre lignée. Elle vous donne cette présence physique et psychologique qui vous a aidée à faire plier les ducs olcans. C'est la puissance de la meute de notre peuple.
Il fit un pas vers moi, baissant d'un ton :
— Mais au Sénat, ce sera plus compliqué. On empoisonne une coupe, on glisse un sortilège de charme sous une poignée de main, ou l'on étouffe un ennemi sous des illusions politiques. C'est là qu'intervient la part humaine de votre lignée : des capacités d'ensorceleur pourraient vous venir de n'importe quelle direction, mais quelle que soit leur forme, toute aide est bonne à prendre.
Ne comprenant pas grand-chose à ces explications, je le dévisageai sans répondre.
— Mais pour l'heure, en parler davantage ne sert à rien ; nous le verrons bien une fois le rituel accompli. Dites à vos conseillers de vous suppléer pour les jours à venir, si possible. Mon temps est limité ici, et je devrai repartir dans le Nord tôt ou tard.
Morvran me salua d'un bref hochement de tête avant de s'éloigner d'un pas silencieux, sa longue silhouette s'enfonçant sous l'ombre étirée des grands arbres du parc.
Je restai un instant immobile à regarder le vieil homme disparaître, l'esprit lourd de ses révélations. Cette histoire d'héritage humain, d'artifice invisible et de venin diplomatique me laissait perplexe. Je déambulai le long de l'allée gravillonnée pour dissiper la tension qui me nouait les épaules, laissant mes pas me guider au hasard à travers les jardins baignés par les dernières lueurs du couchant.
Au détour d'un bosquet de rosiers, le silence de la fin de journée fut brisé par un éclat de voix familier.
Sur un banc de pierre bordant une fontaine, ma tante Isolde Garmora se tenait droite. Elle était encadrée par ses deux enfants dans une scène qui tenait plus du conseil de guerre que de la réunion de famille. Kaelig, assis à l'extrémité du banc pour maintenir une distance de sécurité maximale avec sa sœur, inspectait un verre d'eau à la lueur naissante des lanternes avec la suspicion d'un homme convaincu qu'on cherchait à l'empoisonner. De l’autre côté du banc, Maeva repassait distraitement du baume sur ses lèvres, d'une grâce souveraine et totalement imperturbable.
— Je te dis qu'elle a remis quelque chose dedans, grognait Kaelig en tendant le verre vers sa mère. L'eau a une couleur louche. Maman, dis-lui de jurer qu'elle n'a rien versé !
— Si tu passes ta vie à imaginer que ta sœur cherche à te faire disparaître, Kaelig, tu vas finir avec un ulcère avant la fin du mois, soupira Isolde sans même lever les yeux vers le verre. Et si tu arrêtais tes pitreries, elle n'aurait aucune raison de te donner des leçons.
— Des leçons ? faillit s'étouffer mon cousin. Elle m'a neutralisé pendant toute une après-midi ! J'ai failli bénir tous les arbres du parc ! Et maintenant j’ai l’impression d’être assis sur des chardons.
Maeva rangea délicatement son flacon, esquissant un minuscule sourire d'ange :
— Tu exagères toujours tout, mon frère. C'était une simple cure de purification. Tu devrais me remercier, ton teint est nettement plus frais ce soir.
— Mon teint ? Mais regarde-moi ! Je suis traumatisé !
L'absurdité de leur querelle me tira un rire étouffé, dissipant d'un coup la lourdeur des avertissements du druide. En m'entendant approcher, ma tante leva enfin la tête, un pli d'amusement reprenant place au coin de ses lèvres.
— Je te laisse avec ta paranoïa, déclara Maeva en se levant du banc dans un froissement de tissu, ignorant superbement les protestations de Kaelig. J'ai de bien meilleures compagnies en vue.
Elle me rejoignit d'un pas fluide, juste au moment où Nola déboulait d'une allée voisine, une bouteille de liqueur de prunelle sous le bras et trois gobelets en argent coincés entre les doigts.
— Les nouvelles vont vite, mais le vin va plus vite, dit Nola avec un clin d'œil conspirateur.
Nous filâmes vers la tonnelle en pierre au fond du parc, dissimulées sous un épais rideau de lierre. Nola versa la liqueur avec une générosité suspecte dans trois gobelets d'argent.
— À Dame Marilla ! déclara Nola en brandissant sa coupe, l'œil déjà étincelant. Que l'esprit de ta chère grand-mère nous protège, ou au moins qu'elle nous pardonne d'avoir pillé sa réserve personnelle !
— À la mémoire de la vieille louve ! répliquai-je en entrechoquant mon métal contre le sien.
On ne buvait pas la liqueur de prunelle de ma grand-mère : on la subissait. C'était un élixir de guerrier, brassé en secret et vieilli en fût de chêne, taillé pour remettre un duc d'aplomb ou coucher un bataillon. Le premier contact fut traître : un goût doux et sucré comme du miel sauvage, suivi immédiatement d'un incendie liquide qui dévala ma gorge et s'installa brutalement dans mon estomac.
Maeva laissa échapper un petit rire mélodieux, calée contre la rambarde de pierre, savourant sa seconde gorgée avec une délectation presque criminelle.
— Si vous aviez vu la tête de Kaelig quand il a tenté de se poser sur la banquette du hall tout à l'heure, gloussa-t-elle d'une voix suave. Il s'est effondré comme un faon avant de se redresser d'un bond, les cuisses serrées et le visage cramoisi ! L'élixir de pruneau fait des merveilles sur sa posture. Il est incapable de rester assis plus de trois secondes sans gémir !
— Tu es un monstre, Maeva ! s'exclama Nola en rechargant nos coupes à ras bord. Mais par les esprits, il l'a bien cherché avec son histoire de shampoing. Ça me rappelle la fois où on avait rempli ses braies de farine et de grillons séchés avant la parade d'été. Vous vous rappelez ? Il sautillait sur place devant les gardes en jurant qu'il subissait une attaque de magie noire !
— Et le jour où il a convaincu le palfrenier que la louve d'Énora prédisait l'avenir en claquant des dents ? ajoutai-je, vidant mon gobelet d'un trait. Le pauvre homme lui apportait des morceaux de viande en lui posant des questions sur ses amours !
Nous éclatâmes d'un même rire incontrôlable. Mais à peine le dernier éclat de rire retombé, la liqueur me porta son coup de grâce — ce fameux « coup de masse » des alcools de Marilla qui survient sans prévenir. Une vague de chaleur lourde et cotonneuse déferla dans mes veines. Mes paupières devinrent pesantes, l'air ambiant sembla s'épaissir et le décor autour de moi se mit à tanguer doucement. Ma tête tournait à un rythme régulier, l'alcool engourdissant mes muscles et alourdissant mon ventre comme du plomb fondu. Je me laissai glisser contre le rebord du banc, complètement saoule mais trop fière pour l'avouer.
C'est alors qu'une silhouette masculine se découpa à l'orée du bois, baignée par la lueur argentée de la lune.
— Il y a quelqu'un là-bas, murmura Nola en plissant les yeux.
Maeva, secouant la bouteille désormais vide jusqu'à la dernière goutte, laissa échapper un soupir théâtral :
— Quoi qu'il en soit, le niveau baisse. Venez, on va subtiliser une seconde bouteille dans les réserves avant que tout ne soit verrouillé pour la nuit.
— Sans moi, répondis-je d'une voix un peu trop empâtée en me tassant contre la pierre. Je reste ici. Si je me lève maintenant, mes jambes vont se dérober, je vais m'étaler devant ma tante ou mes conseillers, et je n'ai aucune envie de donner des explications.
— Comme tu voudras, Princesse ! lancèrent-elles dans un même élan complice.
Mes deux cousines s'éclipsèrent à pas de loup le long de l'allée, étouffant de petits rires et me laissant seule dans le silence frais du parc.
Quelques instants plus tard, une mélodie s'éleva dans la nuit calme. C'était un son cristallin, vibrant, produit par un instrument à cordes pincées — une sorte de cithare de voyage. La musique, à la fois mélancolique et sauvage, serpentait entre les troncs avec une grâce hypnotique.
Captivée par cet air inconnu sur mes terres, je finis par me redresser avec une peine infinie. Mes jambes étaient comme du coton mouillé et le monde s'inclina légèrement sur la gauche, mais je réussis à garder l'équilibre en m'appuyant contre les troncs. Je suivis le fil sonore jusqu'au grand chêne, écartant doucement les branches d'un bosquet.
L'homme assis contre le tronc du grand chêne possédait une présence à couper le souffle. Sa carrure dépassait l'entendement : un colosse mesurant sans doute plus de deux mètres, faisant paraître la stature de Ronan presque ordinaire et me dépassant d'au moins deux bonnes têtes. Sa beauté était saisissante, d'une perfection brute sans la moindre cicatrice pour altérer la ligne acérée de sa mâchoire carrée. Une chevelure d'un blanc pur et éclatant, un blanc de neige qui tranchait avec mon propre blond platine, encadrait son visage d'où émergeaient deux véritables oreilles de loup au pelage soyeux. Une longue queue fournie battait doucement la mesure contre la racine où il était installé.
Lorsque son regard d'un vert forêt intense s'ancra dans le mien, je me figeai. Un choc violent traversa ma poitrine. Mon cœur se mit à cogner contre mes côtes comme une bête traquée. L'impact visuel de cet homme, téléporté au milieu de ma torpeur éthylique, déclencha une véritable crise de panique. L'adrénaline pure frappa de plein fouet l'alcool lourd qui cuisait dans mes entrailles. Ma température corporelle explosa : une chaleur étouffante me monta aux joues et une crampe monstrueuse, née de ce mélange explosif entre la terreur et la prunelle concentrée, tordit mon estomac.
Le contraste entre cette présence physique intimidante et la délicatesse extrême avec laquelle ses mains pinçaient les cordes de sa cithare me coupa net le souffle. Il interrompit sa mélodie, ses oreilles de loup se redressant légèrement.
— Je ne voulais pas troubler la quiétude de la princesse, dit-il d'une voix grave, si basse et chaleureuse qu'elle fit vibrer l'air dans ma poitrine.
— La... la musique était très belle, réussis-je à articuler, la langue pâteuse, luttant pour garder une contenance royale alors que le sol semblait se dérober sous mes bottes. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, je crois ? Je ne vous ai jamais vu au manoir.
Un mince sourire étira ses lèvres, dévoilant un instant la pointe acérée de ses canines.
— Je m'appelle Logan. Je suis l’assistant de Morvran et son neveu. Il m'a demandé de l'accompagner durant ce voyage.
Je le dévisageai, abasourdie. Cet Alpha colossal, bâti pour fendre des crânes sur un champ de bataille, était l’assistant du vieux druide érudit ?
Il se leva d'un mouvement d'une fluidité déconcertante, déployant toute sa hauteur. Il me dominait de toute sa masse, m'obligeant à lever le menton. L'odeur d'écorce, de pin et de pluie de forêt qui s'échappait de lui, mêlée aux vapeurs d'alcool qui me montaient au cerveau, acheva de me donner un vertige insupportable. Logan fit un pas vers moi, baissant les yeux sur mon visage baigné de lune.
— Vous êtes toute tremblante, Énora, murmura-t-il en se offrant un angle plus proche. Et vos joues sont en feu... Vous allez bien ?
Mon cœur manqua un battement. Sa proximité physique comprimât le peu d'air qu'il me restait. La panique, la panse pleine d'un alcool ce tourbillon d'émotions incompréhensibles fusionnèrent en un composé chimique fatal. Mon estomac se compressa brutalement. Le temps sembla s'arrêter, puis le barrage céda.
Un haut-le-cœur monstrueux me ravagea la gorge. Je n'eus même pas le temps de me détourner.
Un jet généreux de liqueur à demi digérée s'écrasa de plein fouet sur le cuir impeccable de ses bottes. Un silence de mort s'abattit sur la clairière. Logan resta figé, les yeux rouverts en grand, le regard glissant lentement vers ses pieds maculés. Quant à moi, la bouche pâteuse et la dignité royale définitivement anéantie, je le fixai dans une horreur absolue, l’esprit empli de désolation.