Chapitre 33
Chapitre 33
[ dimanche 5 juillet 1117 — Calendrier Impérial ]
Le soleil du lendemain se leva dans un ciel limpide, balayant les brumes matinales qui flottaient sur les domaines royaux. À cinq lieues de là, au sommet du promontoire de Mag-Dara, les dernières volutes de fumée du bûcher funéraire s'étaient évanouies dans la nuit. Mais ici, au manoir — l'ancienne résidence d'été des rois du passé —, l'atmosphère n'était plus au deuil pesant de la veille, sans être encore à la fête. La matinée s'annonçait studieuse et politique.
Silla entra dans mes quartiers à pas légers, portant sur ses bras la tenue rituelle préparée pour cette journée de transition.
— C'est l'heure, Ma Dame, dit-elle gentiment en déposant les étoffes sur le lit. Les ducs et vos conseillers se rassemblent déjà dans la grande salle de bal.
Selon l'antique coutume olcane, le lendemain des funérailles imposait un code vestimentaire strict et universel : un haut d'un blanc pur et un bas sombre — des collants noirs pour les femmes, un pantalon noir pour les hommes. Ce contraste portait une valeur sacrée : le blanc incarnait la lumière et le renouveau, tandis que le noir ancrait les vivants dans la réalité du présent. En s'affichant ainsi relevé, digne et prêt à tourner la page, le peuple montrait au défunt qu'il se remettait de son départ. C'était la preuve offerte à son esprit qu'il pouvait détacher ses derniers liens terrestres et franchir le voile en paix pour rejoindre le royaume des ancêtres.
Silla m’aida à ajuster ma robe de lin blanc brodée, puis je mis mes collants noirs et mes bottes à lacets. Mes cheveux simplement retenus dans mon dos, je traversai les couloirs du manoir. Partout, des serviteurs aux gardes, la cour s'activait en sourdine, tous drapés de leur tenue habituelle. Les règles d’étiquette ne changeaient pas pour les serviteurs, et les gardes ne pouvaient quitter leur armure sans faillir à leur devoir.
Suivie de mes trois conseillers, Collin, Aldric et Ronan, je poussai les lourdes portes de la grande salle de bal. L'air était déjà lourd de tensions contenues. Autour de la grande table de chêne, les onze ducs m’attendaient déjà, drapés de chemises blanches et de pantalons sombres, se dévisageant avec une méfiance à peine dissimulée. Sur les autres tables, un bon nombre de barons et de comtes attendaient en silence.
À mon entrée, un silence solennel s'abattit instantanément sur la vaste pièce. Dans un froissement lourd et synchrone, les onze ducs, rapidement suivis par la foule des comtes et des barons, se levèrent comme un seul homme pour me saluer. Une brève bouffée d'appréhension me serra la gorge face à cette masse de noblesse réunie, mais je la ravalai aussitôt, cherchant en moi la force du souvenir de ma grand-mère pour alimenter chaque mot. Je leur adressai une inclination de tête mesurée, refusant de laisser transparaître le moindre doute.
Traversant la salle sous le poids de ces centaines de regards braqués sur moi, je mesurai toute la gravité de l'instant : l'ombre protectrice de mon aïeule ne me couvrait plus, et c'était désormais à moi seule d'incarner l'âme et la voix du Kaelandor. Je gardai le port haut, le visage impassible et le pas ferme, faisant résonner mes bottes contre le sol pour marquer mon rythme. Une fois parvenue à la table d'honneur, je pris place au centre du dispositif. D'un geste souverain, j'invitai la noblesse olcane à se rasseoir, et la pièce replongea aussitôt dans une immobilité tendue, prête à basculer à la première étincelle.
Je marquai une pause mesurée de trois secondes, savourant le pouvoir magique du silence sur cette foule, laissant mes yeux balayer la salle sans m'arrêter sur aucun visage, avant de libérer ma voix.
— Mes seigneurs, déclarai-je d'un ton posé qui porta sans peine dans toute la vaste pièce, l'heure des deuils s'efface devant l'impératif des vivants. Voici venue la première réunion exécutive de notre Ligue. Pour cette heure inaugurale, je vous demande de rester implacables et parfaitement terre à terre. Avant d'aborder la défense et les redevances de notre alliance, nous devons verrouiller ce qui fait le cœur de notre puissance : l'inviolabilité absolut de nos échanges.
Un blanc pesant s'installa dans l'assemblée. Je me tus un instant, laissant le poids du silence envelopper les esprits. À mes côtés, Aldric s'avança à pas feutrés et me tendit avec précaution un lot de parchemins scellés. Je pris les documents entre mes mains sans quitter les ducs des yeux.
— Récemment, poursuivis-je d'une voix glaciale et maîtrisée, un usurier sans scrupules s'est permis de contrefaire la signature et les écrits de ma maison pour émettre de faux ordres et extorquer des fonds. L'homme a été arrêté et promptement châtié de mort !
C'était un demi-mensonge calculé, mais indispensable pour imposer ma mesure sans révéler nos vraies vulnérabilités.
Un murmure d'indignation courut aussitôt le long des tables, avant d'éclater en véritables cris de stupeur. Plusieurs seigneurs se redressèrent d'un bond, le visage enflammé par la colère, faisant résonner le choc du métal des anneaux contre le bois.
Au milieu du tumulte, mon oncle Aodren se leva lentement. Le visage soudain blême, les sourcils froncés par un doute corrosif, il planta son regard dans le mien :
— Princesse Énora… Cet homme… est-il possible qu'il m'ait écrit à moi aussi ? J'ai reçu de Mag-Dara plusieurs missives ces derniers mois au sujet de taxes exceptionnelles et de mouvements de patrouilles !
— C'est fort probable, mon oncle, répondis-je d'une voix claire qui s'imposa à tous. C'est précisément pour cette raison que nous allons repasser au peigne fin une partie de nos archives. Si un individu a pu tenter une telle audace avec ma maisonnée, il peut tout aussi bien falsifier le sceau de l'un d'entre vous, faire chanter un fief ou ordonner le mouvement d'une garnison à votre insu. Pour éviter qu'un faussaire ne nous pousse à la ruine, nous devons impérativement sécuriser nos correspondance. Aldric va vous transmettre une technique d'authentification inédite. Gardez cette méthode sous le sceau du secret absolu.
À un signe de ma main, Aldric fit le tour de la grande table pour déposer un pli scellé devant chacun des onze ducs. Dans un silence lourd, les seigneurs brisèrent la cire, parcoururent les instructions des yeux, puis firent glisser le parchemin à l'intérieur de leurs vêtements.
— À présent que la sécurité de nos échanges est verrouillée, poursuivis-je d'une voix ferme, nous pourrons engager les débats sur la construction économique, militaire et diplomatique de la Ligue. Mais avant de poser ces piliers, je vous laisse la parole. Si certains d'entre vous ont des sujets urgents à soulever immédiatement, c'est le moment d'en faire part au conseil. Quel duc veut prendre la parole pour exposer le tout premier sujet ?
Dans le silence qui suivit, deux mains se levèrent simultanément : celle d'Erlan Silvestor, mon autre oncle, et celle du duc Cormac Draecan.
Je croisai le regard d'Erlan un quart de seconde avant de désigner le second d'un geste mesuré de la main.
— Le conseil vous écoute, duc Cormac.
Cormac se redressa, ajusta les plis de sa tunique blanche et balaya la vaste salle d'un regard plein de réserve.
— Mes Dames, messieurs, commença-t-il d'un ton pragmatique. Cette salle de bal est certes majestueuse pour célébrer une victoire ou un départ, mais elle reste singulièrement peu pratique pour régir une province unie. Si la Ligue du Kaelandor doit s'imposer et durer, elle a besoin d'un ancrage physique à la hauteur de ses ambitions. Je propose que nous ordonnions la construction d'un bâtiment officiel, conçu spécifiquement à cet effet.
Un léger murmure d'intérêt parcourut l'assistance. Cormac s'avança légèrement, appuyant les paumes contre le rebord de la table.
— Il ne s'agit pas d'ériger une simple salle d'audience, mais un complexe souverain doté de toutes les commodités requises : des appartements d'apparat privés pour chacun des ducs lors de nos sessions, des bureaux réservés à nos chancelleries, des salons de détente pour nos pourparlers informels, et une véritable grande salle de réception.
En tant que présidente de l'assemblée, mon devoir me dictait d'observer une neutralité absolue. Pourtant, l'idée de faire sortir ces onze ducs de mon propre manoir pour tenir leurs séances ailleurs était loin de me déplaire.
— Avez-vous une localisation précise ou un projet à proposer, duc Draecan ? demandai-je.
— Non, Ma Dame, rétorqua-t-il simplement.
Le duc de Kernever demanda aussitôt la parole. Je lui adressai un signe de la tête pour l'autoriser à s'exprimer.
— Si nous voulons marquer les esprits, déclara Kernever en se redressant, nous devrions raser la vieille forteresse de Mag-Dara. Ses murs croulants ne servent plus à rien. Érigeons notre nouveau bâtiment à cet emplacement symbolique.
Derrière moi, j’entendis le froissement sec d’un parchemin qu’on écrasait. Un raclement de gorge étouffé trahit aussitôt Collin. Mon vieux conseiller fit un pas involontaire vers l’avant, les yeux écarquillés par le choc. Raser Mag-Dara ? Pour un érudit comme lui, passionné par les archives et la mémoire du peuple olcan, détruire le dernier bastion hautement historique du royaume relevait du sacrilège pure et simple. Ses lèvres remuèrent, prêtes à lâcher une protestation véhémente sur les pierres séculaires et le sang des ancêtres gravé dans ces remparts. Mais Aldric, placé juste à sa droite, posa une main ferme et discrète sur son avant-bras, le retenant de justesse. Collin se figea, les mâchoires crispées, ravalant son indignation pour respecter son rôle de conseiller muet durant la séance, mais son regard braqué sur Kernever fusillait littéralement le duc.
Des murmures d'approbation et des hochements de tête accueillirent sa tirade. Dans les rangs des clans, l'idée faisait l'unanimité. Au fond de moi, une vive contrariété me traversa à la pensée d'araser cette forteresse, mais je n'en laissai rien paraître. Je ravalai mon mécontentement et gardai le silence pour préserver mon rôle de modératrice.
— Nous devrions envoyer sans tarder une demande officielle à la Guilde des maîtres d'œuvre, poursuivit le duc de Kernever, afin qu'ils nous fassent une proposition complète en ce sens.
Sans ajouter un mot, je trempai ma plume dans l'encre et consignai les points importants sur une feuille de parchemin. Une fois les notes rédigées, je levai le regard sur la salle.
— Nous allons procéder au vote, déclarai-je d'une voix neutre. Que ceux qui sont favorables à la proposition du duc de Kernever lèvent la main et la gardent levée pour le décompte.
Les bras se dressèrent les uns après les autres autour de la table. Je balayai l'assemblée des yeux pour compter chaque voix. Le résultat était sans appel : dix voix pour, une contre.
— Motion approuvée, déclarai-je en posant ma plume. Une demande officielle sera transmise à la Guilde des maîtres d'œuvre pour le démantèlement de l'ancienne forteresse et la construction d'un complexe dédié au fonctionnement de la Ligue. Passons au sujet suivant. Duc Erlan Silvestor, vous aviez levé la main. La parole est à vous.
Erlan se leva d'un bond, ajustant l'encolure de sa tunique blanche d'un geste sec. Son visage trahissait une exaspération mal contenue.
— Je subis des escarmouches répétées de la part de mon voisin, le duc de Valcroix, commença-t-il d'une voix mordante. Un gisement de minerai d'argent a été découvert il y a quelque temps, juste en deçà de ma frontière. Possédant déjà plusieurs filons en exploitation et manquant de bras pour celui-ci, j'ai choisi de le laisser intact en attendant que mes mines actuelles s'épuisent.
Il marqua une pause et balaya la table d'un regard sombre avant de pointer un doigt accusateur.
— Or, le duc de Valcroix a décidé d'extraire cet argent à ma place, prétextant sans la moindre légitimité que ces terres ont toujours appartenu à sa maison ! La situation dégénère aux frontières. Je demande solennellement l'envoi de troupes de la Ligue pour faire reculer ce duc et faire respecter mes limites territoriales !
Le duc de Kernever se leva brusquement, le visage enflammé par l'opportunité de batailler.
— Que chacun envoie des soldats, autant qu'il le peut ! s'écria-t-il d'une voix martiale. Faisons-en un exemple et écrasons-le sous le nombre et…
Des salves de « hourra ! » et des cris d'approbation fusèrent aussitôt des tables du fond, où barons et comtes scandaient déjà leur soutien à une offensive d'envergure.
— SILENCE ! coupai-je d'un ton impérieux qui terrassa le tumulte.
La salle retomba dans un silence absolu. Je balayai l'assemblée d'un regard glacial.
— Écoutez-moi bien. Je vais devoir mener une politique d'apaisement avec l'Empereur et le Sénat. De tels actes d'agression seront très mal perçus à la capitale. Si intervention il y a, pour les débuts de la Ligue, nous devons impérativement rester dans nos territoires.
— La princesse a raison, intervint la duchesse Morwenna, prenant la parole d'un ton ferme.
Cormac s'avança légèrement pour soumettre son alternative :
— Si chacune de nos maisons envoie une centaine de chevaucheurs de loups, en appliquant nos tactiques olcanes, les hommes de Valcroix ne pourront plus faire un pas sur notre sol sans se prendre un coup de falx. Cela réglera le problème sur le terrain. Ensuite, nous enverrons Énora négocier un arrêt des combats et lui faire comprendre d'en rester là.
L'idée d'une frappe ciblée et défensive rallia rapidement les ducs.
— Mettons cette proposition aux voix, déclarai-je en reprenant ma plume.
Je comptai les bras levés autour du plateau de chêne.
— Huit voix pour, trois contre. La motion est validée.
Je posai mon document et me redressai de toute ma hauteur.
— À présent que ces urgences sont réglées, poursuivis-je en ancrant mon regard dans celui des onze ducs, nous pouvons poser les trois piliers indiscutables de notre alliance : le trésor, l'armée et notre posture face à l'Empire.
Je balayai l'assemblée du regard.
— Mag-Dara est le carrefour commercial incontournable qui reçoit tout le négoce venu d'Extrême-Orient. C'est là que transite la richesse de notre région. Je propose une taxe de cinq pour cent prélevée directement sur ce commerce de transit et sur l'exportation de nos ressources brutes. Ainsi, les marchandises d'Orient financeront notre infrastructure et la Guilde sans assommer vos paysans.
Le duc d'Aodren hocha la tête, l'œil aiguisé par le calcul.
— Cibler le grand commerce garantit que la charge pèse sur les marchands étrangers plutôt que sur nos coffres. C'est judicieux.
— Et qui collectera cet argent à Mag-Dara ? coupa le duc de Kernever en plissant les yeux.
— Le trésor sera conservé dans des coffres neutres et géré par un collège de trois greffiers tirés au sort chaque année parmi vos maisons, sous la supervision d'Aldric, tranchai-je. Chaque dépense exigera la signature de la majorité du conseil.
Des murmures d'approbation saluèrent la mesure.
— La deuxième étape est l'armée permanente, enchaînai-je sans leur laisser le loisir de s'éterniser. Nous ne pouvons dépendre de la levée tardive de vos bans. Je propose la création d'une Garde de la Ligue : un contingent fixe de trois cents hommes aguerris par duché, entraînés ensemble et postés aux frontières sous la bannière du Kaelandor.
Kernever se redressa, la voix empreinte d'une fierté nostalgique.
— Jadis, à son apogée, l'ancien royaume du Kaelandor pouvait aligner onze mille chevaucheurs de loup sur un seul ordre souverain ! Trois mille trois cents gardes, c'est un début, mais serons-nous à la hauteur de notre passé ?
— L'ancien royaume se rebâtit par la discipline, duc de Kernever, répliquai-je. Cette Garde sera financée par le trésor commun sans épuiser vos fiefs. Le commandement opérationnel tournera entre les ducs tous les deux ans, mais l'ordre de mobilisation générale exigera un vote du conseil à la majorité absolue.
Cormac Draecan approuva d'un lent mouvement de menton.
— C'est équilibré. Dit t’il
— Ce qui nous amène à notre dernier point, repris-je en fixant chacun des onze hommes. L'Empire. La déclaration officielle que nous avons transmise au Sénat pose nos fondations, mais un simple parchemin ne suffira pas. Ils verront notre alliance comme un acte de défiance, une rébellion déguisée. Si nous montrons les crocs trop tôt, ils masseront des légions à nos portes.
Kernever serra le poing, bouillant :
— S'ils envoient des troupes après avoir lu notre missive, nous les repousserons dans les montagnes !
— Et nous ruinerons notre économie pour dix ans, le coupai-je d'un regard tranchant comme une lame. Mes seigneurs, conclus-je en me redressant, avec ce trésor commun prélevé sur le commerce, cette Garde à commandement rotatif et cette diplomatie ferme à la capitale, notre alliance possède enfin une armature concrète. C'est le seul moyen de trancher sans nous éterniser dans d'infinis débats. Rien n'est gravé dans le marbre : par la suite, chacun de ces piliers pourra être réexaminé et ajusté autour de cette table. Mais pour l'heure, il nous faut une base d'airain pour agir. Mettons l'ensemble de ces propositions aux voix.
Les bras se levèrent les uns après les autres autour de la table de chêne, jusqu'à l'unanimité.
Puis Cormac prit la parole avec un sourire énigmatique :
— Vous n’avez pas chômé pour préparer cette Ligue, princesse. Vous aviez tout prévu dans l'éventualité où elle verrait le jour ?
— Oui, mais pour le moment, nous sommes dans la partie la plus facile.
Ma remarque fit peser une ombre glaciale sur la table.
— Notre missive d’hier matin a annoncé notre existence, poursuivis-je, insufflant à mes mots une gravité solennelle. Désormais, notre stratégie sera celle de l'apaisement armé. « Si vis pacem, para bellum », comme ils disent à la capitale. Nous devons leur prouver que cette Ligue est une simple réorganisation administrative destinée à garantir la stabilité des routes et le paiement régulier des tributs, pas une déclaration de guerre. Je me rendrai moi-même à la capitale pour défendre notre décret devant le Sénat.
Morwenna prit alors la parole, le regard perçant :
— Vous irez seule dans la gueule du loup, princesse ? Pour donner suite à ce texte ?
— J'y irai en tant que Voix du Kaelandor, répliquai-je sans un tremblement, appuyée par la menace implicite de nos trois mille trois cents gardes et par notre contrôle absolu sur le commerce d'Orient. La déclaration posait les termes ; ma présence contraindra l'Empire à accepter notre autonomie en leur prouvant qu'une intervention militaire leur coûterait infiniment plus cher que le démantèlement de notre alliance.
Je laissai le silence sceller mes paroles, mes yeux parcourant une dernière fois l'assemblée figée.
Mon oncle Aodren se redressa brusquement, frappant du plat de la main contre le plateau de chêne.
— C’est une folie pure ! s’écria-t-il, la voix altérée par la colère. Vous livrer vous-même aux griffes du Sénat impérial ? Vous êtes la Voix du Kaelandor ! Si la capitale décide de vous retenir en otage sous un prétexte fallacieux, toute notre alliance s'effondre avant même d'avoir pris racine. Je m'oppose catégoriquement à ce départ.
— Soyez raisonnable, Aodren, le coupa la duchesse Morwenna d'un ton d'une sévérité tranchante qui étouffa dans l'œuf les protestations naissantes.
Elle se tourna vers l'assemblée, balayant la table d'un regard lucide, presque clinique, avant de fixer ses yeux sombres sur moi.
— La princesse Énora est de loin, notre meilleure option pour porter notre bannière devant l'Empereur et ses sénateurs. Elle est rompue aux subtilités et aux pièges de la diplomatie. Certes, je lui vois encore quelques défauts — l'impatience de la jeunesse et une fermeté parfois brutale —, mais ils restent bien moindres que les lacunes ou l'impétuosité de n'importe lequel d'entre nous autour de cette table. Si l'un d'entre vous mettait le pied à la capitale, sa seule présence s'apparenterait à une provocation et nous ramènerait une déclaration de guerre.
Elle fit un pas vers le centre, accentuant la portée solennelle de ses mots.
— De plus, poursuivit-elle d'une voix forte qui captiva l'auditoire, envoyer la seule duchesse qui n'a jamais connu l'ancien royaume du Kaelandor adresse un message politique d'une puissance absolue à l'Empire. Cela leur démontre que nous ne cherchons pas à ressusciter les fantômes d'un passé révolu. Cela leur prouve que le peuple olcan passe à autre chose, qu'une génération nouvelle émerge et qu'elle construise autre chose.
Un silence médusé retomba sur la vaste salle de bal. Les ducs se dévisagèrent les uns les autres, mesurant la portée stratégique du raisonnement de Morwenna. Mon oncle Aodren rongea son frein, la mâchoire crispée, mais il ne trouva rien à répliquer face à une telle démonstration de pragmatisme.
Je soutins le regard de la duchesse et lui adressai une inclination de tête imperceptible.
— Et pour clore le débat, je n'y vais pas pour me jeter dans la gueule du loup, Aodren, mais pour leur tendre une perche, répondis-je d'un ton d'acier. L'Empire est pragmatique. S'ils m'arrêtent, ils brisent le dialogue, bloquent le commerce d'Orient et déclenchent une guerre de montagnes qui leur coûtera une fortune.
Je redressai le menton face à l'assemblée.
— En tant qu'émissaire, ma personne est protégée par leurs propres lois. Ils n'ont aucun intérêt à tuer la poule aux œufs d'or alors que je leur apporte la paix sur un plateau. Ils négocieront, mais je garde en tête que cela reste une épreuve de force diplomatique.
Le silence qui suivit scella le débat. Mon oncle serra les dents sans répliquer.
— Mais cette décision ne m'appartient pas seule. Je suis la Voix du Kaelandor, pas sa souveraine absolue. Je vous demande donc formellement d'accorder à ma personne le mandat officiel de représentante de la Ligue auprès de l'Empereur et du Sénat dans le cadre d’une présentation de la Ligue et d’y mener une politique d’apaisement.
Je repris ma plume, la pointe suspendue au-dessus du parchemin.
— Mettons cette mission aux voix. Que ceux qui m'accordent ce mandat lèvent la main.
Autour du plateau de chêne, les bras se dressèrent un à un. Morwenna la première, suivie de Cormac, puis des ducs des clans. Aodren hésita de longues secondes, la mâchoire serrée, avant de céder à la majorité et de lever la main à son tour, à contrecœur.
— Unanimité, déclarai-je en consignant le résultat d'un trait net. Le mandat est accordé. Mes seigneurs, la séance est levée.