Chapitre 2
J’observais le ciel à travers la fenêtre. Des nuages sombres menaçaient à perte de vue mais, après quelques instants, le soleil perça l'épaisse couche grise. Un rayon unique vint caresser ma joue.
J'étais assise là, seule, ravalant mon chagrin. Mon regard se tourna vers l’un de mes meubles, où une flûte reposait ; sa simple vue me fit sourire. Cela avait été son premier cadeau lorsque j’avais atteint l’âge de sept ans : son propre instrument de ses jeunes années, qu’elle m’avait transmis lorsque j’avais pris goût, comme elle, à la musique. Un instrument ouvragé, bardé de décorations qui semblaient tout droit sorties du tréfonds des âges, et au doux son mélodieux. Mais je n’avais plus le cœur à jouer, ni le temps. Le goût pour les arts n’était pas la seule chose qu’elle m’avait transmise : elle m'avait aussi légué la force, la ténacité de faire face aux lendemains qui ne chantent pas toujours.
Le regard levé vers le plafond, mes lèvres tremblèrent : — Je serai forte, grand-mère...
Puis, une velléité de colère balaya l'hésitation. Je me redressai brusquement, quittant le lit dans un froissement de tissu. — Non ! Je suis forte !
Je soulevai ma robe de deuil de quelques centimètres et franchis le seuil de ma chambre, portée par l'assurance que me procurait la hauteur de mes talons.
Une fois la porte refermée, le long couloir se découvrit sous la lumière des chandelles, réfléchie à l'infini par une rangée de miroirs. Entre les glaces, les portraits alignés de mes aïeux semblaient m'observer.
Tic... tic... tic...
Le martèlement de mes escarpins résonnait sur le vieux plancher. Sous le regard de mes ancêtres, chaque pas me paraissait plus lourd, écrasé par le poids du nom que je portais désormais seule : An T-Soir.
Tic... tic... tic...
Tout au bout du couloir interminable, le bruit du grand hall parvint jusqu'à moi. Ils étaient tous réunis dans un ensemble chaotique qui s’ébrouait.
Tic...
Je m'arrêtai net pour reprendre mon souffle, submergée par le flux et reflux de mes émotions. Une main contre le mur, la tête lourde, je rouvris les yeux pour me retrouver face au portrait de mes parents. Père et Mère... Immortalisés côte à côte, souriant à pleines dents. La toile avait été peinte juste après leur mariage, un an après l'annexion du royaume. Voilà quatorze ans qu'ils avaient disparu dans un terrible accident. Je frôlai leurs visages peints du bout des doigts, avant de m’arracher à leur souvenir.
Tic... tic... tic...
Au bout de la galerie, la porte sembla s'ouvrir d'elle-même. Collin m'attendait sur le côté. Le visage grave, sa silhouette haute et mince drapée dans sa cinquantaine élégante, le majordome gardait les yeux baissés dans une posture solennelle. D'un geste fluide, il m'invita à entrer sans un mot, la courtoisie stricte de la haute noblesse.
Je franchis le seuil et découvris plus de trois cents personnes massées au pied du grand escalier. Lors de mon entrée, toutes les voix se turent et les regards se fixèrent sur moi, attendant dans le calme mes débuts.
Tic... tic...
Je me figeai sur la plus haute marche du grand escalier. D’ici, je pouvais avoir une vue d’ensemble de presque la totalité du personnel de ma maisonnée.
Mais à peine avais-je pris place pour m’adresser au reste de l’assemblée que Collin descendit une dizaine de marches devant moi. Sans tourner la tête, je braquai mes oreilles dans sa direction au moindre froissement de son habit. Une fois son menton à hauteur de mon bassin, il fit demi-tour pour s’adresser à moi
— Votre Grâce ! lança-t-il d'une voix grave et posée qui fit taire les derniers murmures de la foule. Laissez-moi porter la voix de cette maison !
En croisant son regard, je devinai ses yeux légèrement rougis par la peine.
— Au nom de tout le personnel, la maisonnée adresse à la duchesse ses plus sincères condoléances.
Comme un seul homme, l'assemblée s'inclina, les poings joints sur la poitrine.
— J-Je...
Ma voix manqua de dérailler et la tête me tourna. Je secouai la tête, rejetai mes épaules en arrière et ancrai mes pieds dans le sol.
— Mesdames et messieurs, repris-je d'un ton plus ferme. Nous vous remercions pour votre loyauté et pour les soins apportés à ma maisonnée en ce jour funeste.
Je marquai une pause, laissant mes mots imprégner le silence.
— Dans le calme de mes appartements, j'ai pris le temps d'arrêter deux décisions. Je suis jeune, je le sais. Mais ma grand-mère a façonné mon éducation avec un soin particulier. J'aurais voulu la garder auprès de nous plus longtemps... mais je suis prête à endosser le rôle auquel elle m'a depuis toujours préparée. Premièrement : il n'y aura pas de nouvelle régence. Je ne confierai les rênes du duché à personne d’autre. Et ce, à compter d'aujourd'hui, je gouvernerai en propre mon duché.
Un murmure vague balaya le hall, mêlant le soulagement chez certains et l'hésitation chez d'autres. Mes oreilles se tendirent pour capter les réactions. En bas des marches, Aldric, mon greffier, un homme trentenaire un peu enrobé, les doigts tachés d'encre, fit un pas en avant et éleva la voix :
— Je peux témoigner devant vous tous des compétences de Sa Grâce ! J'ai pu la voir à l'œuvre chaque jour lorsque la santé de dame Marília a décliné, la remplaçant parfois des journées entières sans que personne ne s’en rende compte !
Le silence revint, plus lourd encore. L'attente était palpable : tout le monde reconnaissait Aldric comme un grand lettré.
— Je confirme les dires d'Aldric, dit Collin tout en tournant la tête pour parler à l’assemblée. Avec les conseils d’Aldric et de moi-même, la sagacité de Sa Grâce servira parfaitement le duché.
J'hésitai un court instant, cherchant le regard d'Aldric et de Collin pour les remercier de leur soutien. Puis je fermai les yeux, faisant abstraction des conséquences politiques effrayantes de ce que j'allais prononcer.
— Comme vous le savez tous… ma grand-mère n'était pas seulement la régente de notre lignée. Elle a été une mère pour ce duché, nous aidant à panser nos plaies après la chute du royaume et à le maintenir à flot sans être étranglé par l’Empire. De par son rang ancestral, elle était...
Ma gorge se serra. Je tirai une profonde inspiration et assénai :
— ...Marília An T-Soir, Dame de Mag-Dara, fleur de Kaelendor, notre Reine douairière !
Les mots claquèrent dans le hall comme un coup de tonnerre. Reine douairière. Ce titre sacré, interdit, que personne n'avait osé prononcer à voix haute depuis l'annexion impériale. Chez les serviteurs, la stupeur vacillait entre la fierté et la peur.
— En son honneur, poursuivis-je, des funérailles seront célébrées selon les rites et traditions ancestrales de notre peuple.
Des hoquets de surprise fusèrent, suivis d'un brouhaha d'inquiétude. Collin gravit deux marches vers moi, son masque habituel brisé par la panique :
— Votre Grâce... je dois vous rappeler que les autorités impériales...
Je le stoppai d'un geste sec de la main.
— Je le sais, Collin ! Mais ma grand-mère était la dernière reine de notre peuple.
Devant ma détermination, le majordome recula d'un pas, manquant de trébucher dans sa hantise d'un châtiment de l'Empire.
Mais derrière lui, le choc lourd de bottes ferrées retentit sur les marches. Un homme fendit la foule et dépassa Collin qui s'écarta. Ronan.
Le capitaine de ma garde ducale. Un vétéran à la carrure de colosse, trapu, le visage barré de cicatrices et surmonté d'une chevelure sombre. Il me dépassait d'une moitié de tête malgré mes talons. Un sourire fendait ses traits.
— Dame Enora, permettez-moi de renouveler mon serment. Moi, Ronan, capitaine de la garde ducale, suis votre arme et votre bouclier.
Il posa un genou à terre. D'un geste noble, il me présenta à deux mains sa longue falx tenue à l'horizontale. Le rituel d'allégeance de notre peuple.
Je m'avançai. Du bout de l'index, je balayai le plat de la lame, du pommeau jusqu'à la pointe d’acier.
— Par le sang de nos pères ! Par le sang de nos fils ! Soyez fort, soyez juste, et chargez l'ennemi sans trembler ! ordonnai-je d'une voix qui fit résonner les voûtes de la pièce.
Je scellai l'incantation d'un ton impérieux :
— JUREZ-LE !
— Par mon âme, ma Dame, JE LE JURE ! rugit Ronan.
Il déposa son arme et leva vers moi des yeux brillants de fierté :
— Nous chevaucherons pour vous, et nos lames réduiront vos ennemis en poussière !
La ferveur gagna l'assemblée comme une étincelle sur de la paille sèche. L'un après l'autre, les trois cents serviteurs posèrent un genou à terre dans un même élan.
Ronan se redressa et se tourna vers la foule, la voix tonitruante :
— Vous avez entendu notre Dame ! Jardiniers, rassemblez le chêne et le houx ! Cuisiniers, préparez le miel et les herbes sacrées pour les offrandes ! Et toi, Brenn, cavale en ville et fais sonner le grand carillon à toute volée !
Tandis que la maison s'activait dans une fièvre soudaine, je me repliai vers Collin.
Tac... tac...
— S'il y a d'autres affaires à régler, je serai dans le bureau de grand-mè...
Je me repris aussitôt, menton levé :
— Dans mon bureau.
Sans attendre de réponse, je me détournai.
Tac... tac... tac...
Le claquement de mes escarpins reprit dans le couloir. Les yeux de mes ancêtres me suivaient toujours, mais la pesanteur avait changé de camp. La pointe de mes talons frappait la pierre pour y graver mon nom. Malgré le doute qui m'étreignait le ventre, un souffle souverain me soulevait, balayant — au moins pour un temps — l'ombre de mes craintes.