Chapitre 26
Chapitre 26
Après avoir restitué l'ensemble de la tenue sombre aux artisans pour qu'ils procèdent aux retouches finales, j'éprouvai une brève délivrance, poussée par l'envie viscérale de m'éloigner au plus vite de cette pièce.
Le silence de la pièce devint si pesant qu'il semblait suspendre le cours du temps. Je ne sais combien de minutes s'écoulèrent ainsi tandis que je demeurais figée dans mon fauteuil, le corps engourdi et le regard rivé sur la lumière qui déclinait lentement à travers les arcades.
Soudain, le déclic discret de la serrure brisa ma torpeur, suivi par le bruit mat d'un pas franchissant le seuil de ma chambre.
— On frappe avant d'entrer, râlai-je d'une voix sèche et éteinte, sans même prendre la peine de tourner la tête.
— C'est ce que j'ai fait, répliqua une voix sombre et profondément posée. Mais personne n’a répondu.
— Eh bien il y a quelqu’un maintenant. Vous pouvez repartir, dis-je d’un ton las.
Repliant mes genoux sur l'assise du fauteuil, j'entourai mes jambes de mes bras, posai le front sur mes genoux et fermai les yeux. Je voulais juste m'effacer dans cette obscurité refuge, sans chercher à savoir qui venait de briser mon isolement.
— Cela n’a pas l’air d’aller, jeune fille.
— Et alors ? Qu'est-ce que cela peut bien vous faire !
— Tout... en vérité.
Mon rire étouffé, amer, glissa contre le tissu de ma tenue.
Puis l’inconnu reprit :
— Le fait qu’une jeune demoiselle reste prostrée sur son siège, l’esprit fermé, n’augure rien de bon. Tu es trop jeune pour être déprimée.
— Je ne suis pas déprimée, mais en colère ! lançai-je, sentant mon exaspération monter.
— Qu'est-ce que ça change ? Une émotion négative reste une émotion négative. La colère ne te mènera jamais à la joie, elle te ronge de l’intérieur et rend déprimé, surtout dans les moments d’impuissance.
Je serrai un peu plus mes bras autour de mes jambes. Mes paupières restèrent closes, le front collé à la toile blanche de ma robe.
— Ce n'est pas si simple, murmurai-je d'une voix étouffée. Je sais bien qu'ils ne font pas ça pour me nuire... Collin, Aldric, Ronan... le peuple, la stabilité, cette maudite raison d'État. Mais le plus dur, c'est d'accepter qu'ils ont balayé mon refus sans hésiter. Pour eux, ce que je ressens ne pèse rien face au rôle qu'ils m'imposent. C'est comme si la fille que je suis n'avait plus le droit d'exister dès qu'il s'agit du bien commun.
Un silence apaisant s'installa dans la pièce, seulement rythmé par le souffle discret du vent contre le vitrage. Quand l’inconnu prit la parole, sa voix grave s'était faite plus enveloppante, dénuée de tout reproche.
— Tu touches là au fardeau de ton rang, Énora. Tes conseillers ne cherchent pas à te blesser : ils parlent à la souveraine, là où tu aimerais qu'ils écoutent la personne privée. Ce n'est pas du mépris de leur part, c'est la rigueur de leur devoir. Le drame n'est pas qu'ils refusent de l'entendre, mais que tu sois en train de te diviser toi-même entre ce que tu es et ce que tu dois être.
Sa réflexion glissa en moi sans heurts, m'obligeant à mesurer la portée de ses mots sans pour autant que je ne décolle le front de mes genoux.
— L'image de la souveraine n’est qu’une projection des désirs et des attentes du peuple, le miroir de ses espoirs collectifs, poursuivit-il. Le peuple n'aime pas une personne réelle avec ses faiblesses, mais l'idée qu'il s'en fait. Son besoin de protection, de justice, d'unité et de sacralité. Cette figure publique est, par nature, une négation de l'individu. Mais elle est aussi l'armure que tu acceptes de montrer afin d'abriter et de protéger ta personne privée.
Mon esprit s’éclaircit d’un coup. Comme une secousse, je pris enfin conscience de ce qu’il cherchait à me faire comprendre : je n'avais jamais dissocié la personne que j'étais de l'image de la souveraine. Je commençai à décoller mon visage de mes genoux, juste assez pour apercevoir ses pieds.
— J’ai eu le temps d’aller observer la tenue en question, reprit-il. C’est un ouvrage sublime, fait d’un matériau que seule une poignée de nobles de l’Empire peut s’offrir, contenant plus d’or que n’importe quelle bourse des habitants de Mag-Dara, et certainement plus de joyaux que la couronne de l’Empereur. Ce ne sont pas des atours de prostituée pour aguicher, mais les parures d’une déesse faites pour fasciner, Énora. Étant en contact régulier avec le commun des mortels, sais-tu ce qui caractérise le plus une prostituée ?
Je sentis un rictus se former sur mes lèvres face à mon ignorance.
— Non, dis-je.
— Son regard… Les yeux sont le miroir de l’âme.
Troublée par son affirmation, je relevai enfin la tête, voulant savoir qui me parlait ainsi.
C'était un Olcan d'une soixantaine d'années, au visage buriné par le temps mais à la stature intacte. Ses cheveux gris, tirés vers l'arrière, s'attachaient en une courte natte dans son dos, tandis qu'un pelage poivre et sel soulignait ses tempes et sa mâchoire. Au sommet de son crâne, deux grandes oreilles de loup garnies de touffes argentées se tenaient droites, attentives. Et surtout, ses yeux me fixaient : deux orbes d'un jaune ambré, d'une profondeur et d'une immobilité troublantes, qui semblaient lire en moi comme dans un livre ouvert.
Il en émanait une autorité tranquille, brute et impérieuse. Surprise par cet inconnu total qui avait pénétré dans la chambre d’une dame, je restai bouche bée.
— Et je peux t'affirmer que les yeux que je vois ne sont pas ceux de ces pauvres femmes, conclut-il. Mais ceux d’une jeune fille perdue entre deux mondes.
Mon regard restait bloqué dans le sien, incapable de rompre l'étreinte de cet ancrage.
Debout devant la haute baie, il se découpait au cœur du jour déclinant. La lumière, traversant l'arcade sous une oblique parfaite, fendait l'ombre de la chambre en une volée de rais lumineux, telle une infinité de colonnes d'or liquide où dansait une poussière incandescente. Les rayons accrochaient chaque fibre de sa tunique sombre, enflammaient le liseré argenté de ses oreilles de loup et drapaient sa haute silhouette dans un sanctuaire de clarté.

Il ne subissait pas le soleil : il semblait le retenir. La lumière ruisselait sur sa carrure, bordant ses contours d'un liseré de feu, comme si la chaleur du jour émanait de sa propre substance. Immobile au centre de ces faisceaux dorés, il avait la majesté tranquille d'un arbre millénaire traversé par l'aurore, reliant la terre au ciel dans un silence presque sacré.
— Mais… qui êtes-vous ? balbutiai-je.
— Je suis Morvran, le Haut Druide et chef du cercle des druides Olcans. Enchanté de te connaître, jeune fille. Tu es le portrait craché de tes aïeux, ajouta-t-il, une lueur de malice au coin des yeux.
Un frisson de gêne me traversa le dos. Le Haut Druide ! Moi qui m'étais effondrée devant lui comme une enfant capricieuse… Une bouffée de chaleur me monta instantanément aux joues. Prise de court, je me redressai d'un bond avant d'adopter une posture plus digne. Les mains encore un peu tremblantes, je lissai nerveusement les plis froissés de ma robe pour me donner une contenance.
Pendant ce temps, Morvran saisit un lourd fauteuil de bois d'un seul bras, sans le moindre effort, et le fit pivoter pour s'installer à mes côtés, face à la baie vitrée. Ses mouvements avaient la lenteur apaisante des grands prédateurs au repos.
— Désolée… chuchotai-je en baissant brièvement les yeux, le visage encore brûlant. Pour mon accueil… Et merci.
— Mais de rien, répondit-il d'un ton chaleureux en posant une main massive sur le dossier. J’ai toujours eu à cœur d’aider ceux qui s'égarent. Voir ton regard retrouver sa flamme me suffit amplement, jeune fille.
Un mince sourire étira le coin de mes lèvres, balayant les derniers restes de ma torpeur.
— C’est dommage que vous n’ayez pas été là lundi dernier, lâchai-je avec une pointe d'ironie dans la voix. J’aurais honnêtement apprécié votre secours.
Ses oreilles argentées se dressèrent légèrement, piquées par la curiosité.
— Il s’est passé quelque chose ?
— Un mariage de réparation qui a complètement dérapé, soupirai-je en secouant la tête au souvenir du chaos. Entre une amie d’enfance et un frère d’armes.
Morvran laissa échapper un rire grave, un grondement doux qui fit frémir la fourrure de son col. Les rides de son visage se creusèrent sous l'effet d'un franc amusement.
— Je reconnais bien là la passion et le sang chaud de notre peuple, commenta-t-il, l'œil étincelant.
— On ne m'a pas prévenue de votre arrivée, repris-je en me redressant un peu, piquée par la curiosité. Depuis quand êtes-vous ici ?
Morvran croisa ses mains massives sur ses genoux, le regard tourné vers la lumière oblique de la fenêtre.
— Je suis arrivé au milieu de la matinée, à vrai dire. Je t'ai observée de loin lors de ton entraînement.
Un faible pli amusé repassa sur ses lèvres, plissant le coin de ses yeux ambrés.
— Tes performances sont exemplaires, jeune fille. Plus fine, plus jeune, et pourtant tu domines tes camarades sans faillir.
Puis, la lueur de fierté s'éteignit dans ses yeux pour faire place à une gravité sombre.
— Par la suite, tes conseillers se sont excusés de ton indisponibilité et m'ont parlé de tes récentes trouvailles au sous-sol. J'y ai passé un long moment.
L'évocation de la crypte raviva immédiatement une pointe d'inquiétude au creux de mon estomac. Le souvenir de la relique disparue et des ombres du sous-sol me serra la gorge.
— Et qu’avez-vous compris là-dessous ? demandai-je, la voix soudain plus basse.
Morvran laissa filer un lent soupir qui fit tressaillir la fourrure de son col.
— Le principal, pour être honnête. La plupart des écrits ne sont que des histoires que je connais déjà… Mais le plus intéressant se trouvait au bout du couloir. L’objet dérobé n’est pas un simple artefact, Énora. C’est une sorte de catalyseur, un creuset. Il est directement lié à la création de notre peuple, et aux diverses expériences menées par les Hommes de pierre pour parvenir à leurs fins.
Le froid de cette révélation me glaça le sang. Le mystère laissait place à quelque chose de beaucoup plus ancien et de menaçant.
— Est-ce grave ? chuchotai-je, redoutant sa réponse.
Le Haut Druide marqua une hésitation, ses oreilles argentées se baissant légèrement en un signe de préoccupation contenue.
— Je l'ignore… Cela dépend des desseins du voleur, et de ses propres connaissances sur la magie des âmes. Moi-même, je serais bien incapable de l’utiliser sans une étude approfondie.
Un frisson me parcourut. Je me penchai vers lui, saisie par une incompréhension mêlée d'urgence.
— Mais les druides prient et servent les esprits ! protestai-je. Cela devrait être votre domaine !
Morvran secoua doucement la tête, son regard ambré posé sur moi avec une patience monumentale.
— Oui et non. Le druidisme est un dialogue avec les forces naturelles, qui peuvent parfois s'incarner sous la forme d’esprits et en adopter les traits. Mais la magie des esprits, celle qu'évoque ce creuset, cherche à déformer les lois de la nature. Elle ne dialogue pas : elle contraint, elle plie le vivant et s'en sert comme d'une simple ressource. Pour les druides, c’est un tabou grave et une négation de ce que nous représentons.
Puis, il passa une lourde paume sur son front et poussa un long soupir qui fit tressaillir les touffes argentées de ses oreilles.
— Je suis bien incapable de te dire dans l’immédiat quelles en seront les conséquences, avoua-t-il, la voix assombrie par une véritable inquiétude. Mais si tu peux le reprendre… alors reprends-le et remets-le à sa place.
Je fronçai les sourcils, cherchant désespérément une solution plus simple pour étouffer cette menace.
— On ne peut pas simplement le détruire ? insistai-je. Cela éviterait bien des problèmes.
Morvran laissa échapper une expiration sèche, un brin amusé par ma naïveté, même si la gravité ne quittait pas ses traits.
— L’objet en question touche à la magie des esprits, une branche de la nécromancie. C’est un artefact d'une puissance ancienne, et donc d'une solidité redoutable. Pour le briser, il nous faudrait un spécialiste de la question…
Il marqua une pause, suspendu à ses pensées. Une lueur d'ironie sombre éclaira soudain son regard ambré.
— Or, demander à une liche — par nature profondément maléfique — de détruire un objet qui augmenterait drastiquement ses propres pouvoirs, tout cela pour le pur bien des vivants… comment dire…
Ses yeux se plissèrent dans un sourire crispé, oscillant entre l'humour noir et l'avertissement paternel. Il se pencha légèrement vers moi et tapota doucement le dos de ma main de sa paume large et rassurante.
— … très mauvaise idée.
Un serrement d'inquiétude me tordit l'estomac. La culpabilité, enfouie jusqu'ici, refit surface avec force. Je relevai les yeux vers lui, le regard lourd de doutes.
— Quand l’objet a été dérobé, le voleur avait plus d’une journée d’avance, avouai-je dans un souffle. Aurais-je dû lancer des soldats à ses trousses ?
Morvran secoua lentement la tête, son visage retrouvé dans une sérénité rassurante. Il posa sur moi un regard empreint d'une bienveillance sans jugement.
— Ce qui est fait est fait, Énora. Il est inutile de s’attarder sur les regrets. De toute manière, l’utilisation d’un tel obélisque ne passera pas inaperçue dans la Trame. Tâche simplement d’être attentive aux nouvelles du monde… cela devrait suffire pour le moment.
Cherchant mes mots, l’esprit encore assailli par tant de révélations, je laissai le silence s'installer. Un silence épais, troublé seulement par le murmure du vent contre les vitraux. Sans un mot, Morvran se releva. Sa haute carrure masqua un instant la lumière dorée du soir avant qu'il ne déplace son siège pour le poser juste en face du mien, genoux presque contre genoux.
— Lorsque mes confrères ont reçu ta missive, commença-t-il d'une voix plus intime, le regard adouci, il se trouvait que par chance, je vagabondais dans les parages. J’ai évidemment sauté sur l’occasion de rencontrer la fleur de Kaelandor en personne…
Il marqua une pause. Son regard ambré descendit lentement sur mon visage avant de s'attarder sur mes tresses, y cherchant l'empreinte des siècles.
— Mais là n’est pas la seule raison, mon enfant, reprit-il en se penchant légèrement vers moi. Sais-tu pourquoi ta lignée arbore cette teinte dorée si particulière ?
Intriguée, je portai mécaniquement la main à mes cheveux, enroulant une mèche étincelante autour de mon index. L'attention soudaine portée à mon physique m’étonna.
— À vrai dire… je ne me suis jamais posé la question, avouai-je à voix basse. Une intervention des esprits qui veillent sur notre famille, peut-être ?
— Tu n’es pas loin de la vérité, à quelque chose près, acquiesça-t-il en posant ses grands poignets sur ses genoux. Ils ne veillent pas sur ta lignée par hasard : par le biais d’un rituel druidique ancestral, nous leur demandons de renforcer l’enfant alors qu’il repose encore dans le ventre de sa mère. Les effets varient selon les lignes de sang… mais celle des An T-soir est unique. C’est au sein de ta famille que le rituel révèle tout son potentiel.
Un doute amusé traversa mon esprit. Malgré la gravité de sa présence, je ne pus m'empêcher de sourire. Une étincelle de malice débloqua la peur qui m'enserrait la gorge.
— Et donc… vous accomplissez de somptueux rituels sacrés simplement pour teindre les cheveux des nouveaux-nés ? dis-je dans un petit rire étouffé.
Je savais pertinemment que le Haut Druide ne s'abaisserait jamais à une telle frivolité, mais la tentation de tester sa réaction était trop forte.
Morvran éclata d'un rire franc et sonore, un grondement chaleureux qui fit frémir la fourrure de son col et remuer les touffes argentées de ses oreilles.
— Par les esprits, non ! se rattrapa-t-il, les yeux plissés par une sincère hilarité. Dans l’ensemble, ce rituel accroît la totalité des capacités du nourrisson : la force, la résistance, l’agilité, mais aussi la finesse d'esprit.
Son rire s'apaisa en une bienveillance calme. Il croisa ses longs doigts, le ton devenant presque paternel.
— Cependant, certaines facultés sont davantage stimulées selon le sexe de l'enfant. Chez les hommes, cela forge la vigueur et une profonde stabilité émotionnelle. Quant aux femmes… cela sublime leur présence et affine leur capacité naturelle à comprendre et tisser les liens sociaux.
Prenant le temps d’assimilation ces informations pesantes, un doute me tordit discrètement l’esprit. Au milieu de ce flot de pensées, une question finit par s'imposer.
— Quel est l’intérêt des druides de fabriquer de tels enfants ? répliquai-je en me redressant, les sourcils froncés. Dans quel but ?
Morvran laissa échapper une petite exclamation d'approbation. Ses oreilles argentées s'inclinèrent vers l'avant, piquées par mon audace.
— C’est une excellente question, jeune fille ! Une question fondamentale. Par intérêt mutuel, tout simplement : cela permet d'injecter du sacré directement dans les veines de la lignée.
— Mais la mise en scène du sacré ne suffit pas ? insistai-je, encore sceptique. La foi ne vit-elle pas de symboles ?
— As-tu seulement étudié l’histoire de la naissance de l’Empire ? demanda-t-il en posant son coude sur l'accoudoir, le menton appuyé dans sa paume massive.
— Oui, bien sûr, murmurai-je, un peu piquée qu'il doute de mon instruction.
— Au tout début, reprit-il, la voix assombrie par le poids des âges, les empereurs sur le trône ne mouraient jamais de vieillesse. Ils étaient systématiquement déposés, assassinés ou victimes d'accidents bien trop opportuns. Ils ont tout essayé pour endiguer le fléau, jusqu'à se proclamer demi-dieux. En vain. Chaque mort prématurée plongeait le continent dans le sang. Puis, une nouvelle foi est arrivée d’Orient. L’Ordre de la Croix Noire a germé tout en bas de la pyramide sociale, gagnant le cœur du peuple. L’Empire a tenté de l'étouffer par le fer, avant de capituler : la répression ne faisait que ruiner sa propre légitimité. De concessions en traités, elle est devenue religion d’État, et l’empereur lui-même a fini par se convertir.
Je le fixai, captivée malgré moi, retenant mon souffle.
— Et donc ?
— J'y viens, sourit-il devant mon impatience. Cela ne résolvait pas le problème de la fragilité du pouvoir. Alors leurs prêtres, maîtres de la magie de lumière, ont conçu un rituel inédit : insuffler une ascendance spirituelle angélique au nourrisson avant sa naissance. Ils ont ancré la sainteté au plus profond du sang de la lignée Varrus.
Mon cœur rata un battement. La vérité se dessinait avec une clarté presque brutale dans mon esprit.
— Vous voulez dire que les druides n'ont fait que copier leur rituel ?
— Oh, non ! Ils ne l’ont pas copié, corrigea Morvran avec un brin de fierté ancestrale dans la voix. Ils ont trouvé notre propre réponse. Ils ont repéré une famille prometteuse et ont forgé un mythe impérissable autour de ton nom, en conférant à ta lignée une essence alpha.
Il se pencha doucement vers moi, son regard ambré brillant d'une lueur captivante.
— C'est grâce à cette étincelle initiale que ta famille a pu bâtir le royaume de Kaelandor, par la diplomatie et par les armes. Et tout cela en quelques générations... en partant d’une simple tribu.
Un poids amer s'effondra dans ma poitrine. La révélation me coupait le souffle : ainsi, même ce que je croyais être mon essence — mes capacités, mon allure, mon sang — n'était que le résultat d'un calcul vieux de plusieurs générations.
— Alors… avant même que je naisse, ma vie était déjà toute tracée ? murmurai-je, la gorge serrée. Impossible d'emprunter un autre chemin ?
Morvran secoua doucement la tête. Il posa ses coudes sur ses genoux, ses yeux ambrés ancrés dans les miens avec une fermeté calme et bienveillante.
— Tu as une vision bien trop fataliste de ta propre situation, Énora. Le simple fait que je sois assis ici avec toi prouve que tu as déjà pris un chemin auquel l’Empire n’avait pas pensé. Des chemins, il en existe une infinité… mais certains sont tout simplement trop risqués.
— Alors… comment choisir le bon ? balbutiai-je, cherchant désespérément un cap dans la pénombre de mes doutes.
Morvran esquissa un sourire chaleureux, où se mêlaient la fermeté du mentor et la patience immémoriale du vieux druide. Il désigna la porte d'un geste ample et mesuré, m'invitant à briser le mur de mon isolement.
— Alors sors de cette chambre et va parler à Collin, Aldric et Ronan, répondit-il d'une voix empreinte d'une assurance contagieuse. Tu peux aussi t’appuyer sur tes oncles et tantes des clans Kernever et Brocéliande… Et bientôt sur les neuf clans restants, si l’image de la souveraine qui émane de toi est assez convaincante.
Un long souffle m'échappa, libérant une partie du poids qui m'écrasait la poitrine. Je le regardai, les yeux pleins de reconnaissance, portée par la certitude soudaine qu'il plaçait en moi.
Mais le visage du Haut Druide se nuança d'une ombre d'avertissement. Il se pencha légèrement vers moi, son regard ambré se durcissant.
— Mais n’oublie pas d’apaiser le cœur de l’Empire, poursuivit-il doucement, la voix assombrie par la prudence. Il risque de sentir la situation lui échapper… et un sanglier acculé est un sanglier dangereux.
Le silence retomba, chargé d'une gravité nouvelle. Je hochai lentement la tête, gravant cet ultime avertissement au plus profond de moi. Puis, offrant une grande goulée d'air frais à mes poumons oppressés, je me redressai d'un geste ferme, rejetant en arrière ma chevelure dorée. Morvran ne bougea pas, mais son regard ambré me suivit jusqu'au bout avec une fierté calme. Traversant les rais de lumière qui fendaient la pièce, je marchai d'un pas mesuré vers la porte. Quand ma main se posa sur le cuivre froid de la poignée, mes doutes avaient disparu.