Chapitre 27
Chapitre 27
[ vendredi 3 juillet 1117 — Calendrier Impérial ]
En ce début d'après-midi, la tenue de deuil de la veille m'attendait, soigneusement étalée à plat sur la grande table d'apparat. En m'en approchant pour l'examiner, je constatai d'emblée la précision du travail des artisans. Ils avaient retravaillé l'étoffe avec une délicatesse remarquable : de discrètes plissures marquaient désormais le niveau du bassin pour épouser mes formes tout en fluidifiant sa tenu lors de ma démarche, tandis que de raffinés bijoux d'or sertis de saphirs venaient border le haut de l'échancrure, apportant un éclat noble à la sobriété du tissu.
L'habillage se fit sans le moindre accroc. Assistée par deux servantes aux gestes vifs et rodés, je me glissai dans le vêtement réajusté. Même si j'avais consenti à porter ces apparats — cette armure sociale que l’on m'avait poussée à endosser —, une pointe de chaleur me monta aussitôt aux joues. L'étoffe, étroitement moulée sur mes hanches, alliée à la hauteur inédite des chaussures, contraignait mon basin à un déhanché malgré moi, un balancement fluide auquel je n'étais absolument pas habituée. Raide de gêne face à ce mouvement imposé, luttant à chaque pas pour ne pas paraître trop gauche, je regagnai mes appartements tant bien que mal.
Collin m'y attendait patiemment, flanqué d'une troisième servante munie de ses pinceaux et de ses poudres. Je pris place sur le siège face à la coiffeuse. Tandis que la jeune femme appliquait sur mon visage un maquillage sobre mais savamment dosé — rehaussant la ligne de mes traits et prêtant à mon regard une intensité captivante —, mon conseiller étala trois parchemins devant moi.
— Les commandes de robes de soie pour les teintes bleu nuit, rouge sombre et vert sinople que vous avez exigées hier, ma dame, déclara Collin d'une voix posée. Je vous confirme que ces emplettes ne risquent pas de vider les caisses du duché, loin de là.
Sans cesser de fixer mon reflet, je me saisis de la plume qu'il me tendait et apposai ma signature au bas de chaque document.
Grâce à ces robes, l’illusion sera parfaite, me dis-je, sentant une poignante détermination étouffer la honte qui me brûlait encore l'estomac. Ils ne verraient jamais une orpheline apeurée, mais un ange tombé du ciel venu réclamer son droit divin sur de simples mortels. Si la beauté et le sacré pouvaient suffire à leur inspirer la dévotion et à plier leurs volontés, alors je devais devenir cette figure intouchable.
Pendant que la servante achevait de travailler mon teint, Collin se rapprocha légèrement pour égrener ses consignes d'un ton neutre et rigoureux :
— Un rappel bref mais capital concernant l'étiquette royale qui prévaudra à partir d'aujourd'hui. Dès lors que vous vous exprimerez en tant que souveraine, le « je » disparaît au profit du « nous ». C'est sous cette forme que votre autorité doit s'imposer.
Une pointe d'oppression me serra la gorge. Effacer le « je », c'était étouffer la personne que j'étais pour faire toute la place au masque de la souveraine. Mes oreilles de loup se couchèrent imperceptiblement vers l'arrière sous le pinceau de la servante. Je ravalai une inspiration hésitante, puis ancrai mon regard dans le miroir. Qu'il en soit ainsi.
Il s'assura de croiser mes yeux dans le reflet avant de poursuivre :
— Le sergent Kaelan vous accompagnera dans le moindre de vos déplacements pour vous prêter son bras et soutenir votre marche. Il a reçu l'ordre strict de ne jamais s'éloigner de vous.
Ma queue frôla le bois du siège dans un balancement nerveux. L'idée d'avoir une ombre permanente me rassura un peu : avec la hauteur de ces chaussures impitoyables et la moindre erreur de ma démarche qui m'imposait un déhanché plus ample, le bras solide de Kaelan ne serait pas de trop pour m'éviter une chute humiliante.
— Enfin, vos oncles, les ducs de Kernever et de Brocéliande, ont accepté sans la moindre réserve de jouer le jeu pour leur nièce, acheva Collin. Ils vous traiteront publiquement comme une figure de sang royal pour montrer l’exemple aux autres clans. À nous de montrer que cette déférence est méritée.
Un frisson glissa le long de ma colonne vertébrale. La fierté de mes oncles était légendaire ; savoir qu'ils acceptaient de plier le genou par affection et pour soutenir ma cause me noua le cœur autant qu'il m'insuffla une force immense. Je contractai doucement les mâchoires et redressai le dos. L'appréhension cédait progressivement la place à une assurance froide et maîtrisée.
Le dernier coup de pinceau glissa sur ma peau, et la servante s'inclina avant de se retirer dans l'ombre. Collin fit un geste discret en direction de la porte.
— Sergent, approchez, ordonna Collin d'une voix claire.
La lourde porte en chêne pivota sans un bruit. Kaelan pénétra dans la pièce, droit comme un piquet. Il ne portait plus son cuir habituel, mais la splendide armure de cérémonie qui trônait d'ordinaire sur son mannequin dans la grande galerie du manoir. L'acier bruni, gravé d’entrelacement Olcan dorées, soulignait la largeur de ses épaules d'une manière qui me coupa un instant le souffle ; je devais bien admettre que cette allure martiale ne me laissait pas tout à fait insensible. Pourtant, mon regard s'attarda sur les détails de l'armure : les spallières trop travaillées entravaient manifestement le mouvement de ses bras, et les gouttières des coudes laissaient ses articulations dangereusement exposées. C'était une pièce magnifique pour flatter l'œil, mais une véritable aberration pour le combat.
Mais plus frappante encore fut l'arme suspendue à sa ceinture : ma propre falx. Je marquai un mouvement de surprise, prête à interroger Collin, avant de comprendre aussitôt sa démarche. La finesse de l'ouvrage de mon arme, les gravures complexes de sa garde et les reflets turquoise du mithril s'harmonisaient à la perfection avec les ornements de l'armure d'apparat. Collin avait poussé le sens du détail jusqu'au bout : donner au sergent une arme magnifiquement ouvragée pour composer une tenue d'une cohérence irréprochable.
Son regard balaya la pièce avant de se poser sur moi. Il marqua une fraction de seconde d'arrêt, ses yeux restant accrochés à ma silhouette. Malgré toute sa discipline de soldat, je vis bien que ma nouvelle allure ne le laissait pas indifférent : un éclair troublé, un mélange de surprise et d'admiration sincère, passa dans son regard, balayant définitivement l'image d’une jeune fille innocente qu'il avait croisée plus tôt. Il se ressaisit aussitôt pour masquer son émotion, puis posa un genou à terre, le poing sur le cœur.
— Votre Altesse.
— Debout, Kaelan, dit Collin en s'avançant. Nous n'avons pas de temps à perdre. La parure est ajustée, le visage est prêt. Il nous faut à présent réviser et façonner la démarche et le verbe. Votre Altesse, relevez-vous.
Un nœud d'angoisse se serra dans mon bas-ventre. J'avais beau connaître tous ces protocoles par cœur pour les avoir répétés des centaines de fois au fil des ans, passer de la théorie à la réalité sous l'œil intransigeant de Collin et le regard attentif de Kaelan me donnait le vertige. Ce n'était plus une leçon ordinaire, c'était la toute dernière répétition générale avant d'entrer en scène. Pourtant, je m'exécutai.
Quand je me levai de la table, la soie s'avéra d'une telle légèreté que j'avais presque l'impression de ne rien porter tant que je restais immobile. Seuls la hauteur des talons et le cintrage de la coupe se rappelaient à moi au moment de me mettre en mouvement. Heureusement, ma dextérité naturelle prit immédiatement le relais : un mouvement fluide et instinctif de ma queue et de mes hanches réajusta mon centre de gravité en une fraction de seconde, tandis que mes oreilles frémissaient à peine. Dans l'ensemble, dompter ces apparats était tout à fait maîtrisable ; avec mon agilité, cette nouvelle démarche n'avait rien d'insurmontable.
— Premier défaut, coupa aussitôt Collin d'un ton sec mais instructif. Vos attributs vous trahissent, Princesse. Un souverain ne montre ni le doute, ni l'effort. Vos oreilles doivent rester droites, neutres, impériales. Votre queue ne doit pas s'agiter comme celle d'un poney agacé par les mouches. Elle accompagne votre prestance et votre mouvement, elle ne subit pas vos étourdissements.
Je ravalai ma réplique. En tant qu'Olcan, Collin connaissait mieux que quiconque la difficulté d'apprivoiser ces réflexes instinctifs. Mais son propre contrôle était irréprochable : ses oreilles demeuraient stoïques en toutes circonstances et sa queue ne trahissait jamais le moindre battement. Cette maîtrise absolue m'agaçait autant qu'elle m'imposait le respect. Je fermai les yeux une seconde, m'efforçant d'imiter sa rigueur, et contrains mes oreilles à retrouver une immobilité parfaitement neutre, tout en imprimant un mouvement calme à ma queue pour qu'elle accompagne simplement ma démarche.
— Sergent, prêtez-lui votre bras, ordonna le conseiller.
Kaelan s'approcha et fléchit légèrement le coude, me présentant son avant-bras gainé de cuir et de plaques d'acier. Je tendis la main pour m'y accrocher.
— Non, Votre Altesse, m'arrêta le sergent d'une voix basse et caverneuse, étonnamment douce malgré son allure de colosse. Ne vous accrochez pas à moi comme si vous vous noyiez. Vous ne devez pas compter sur moi pour vous porter.
Je retirai ma main de son bras et le fixai du regard.
— Posez simplement le bout de vos doigts sur la boucle de mon brassard. Légèrement. Vous ne cherchez pas un soutien, vous m'accordez le privilège d'escorter votre marche. Les clans doivent voir une reine qui s'appuie par pure condescendance, pas une jeune fille qui peine à tenir debout.
Je posai mes doigts sur l'acier froid de son armure. L'aplomb du soldat me rassurait, mais la consigne exigeait une maîtrise de soi épuisante. Je fis un premier pas. Le déhanché forcé par mes talons faillit me faire broncher, mais la présence massive de Kaelan à mes côtés me servit de garde-fou.
— Regardez plus haut, Princesse, murmura Kaelan alors que nous traversions la pièce à un rythme de tortue. Pas vos pieds. Ne fixez jamais le sol. Si vous regardez en bas, la foule pensera que vous avez peur d'elle. Regardez au-dessus de leurs têtes, comme si vous observiez une montagne à l'horizon.
— Mieux, concéda Collin en nous observant marcher. Mais parlons, à présent. Supposez que le duc de Brocéliande vous adresse la parole pour contester la lourdeur des taxes exigées sur le grain. Que lui répondez-vous ?
Je respirai lentement par le nez. Cinq secondes. Je comptai mentalement. Un, deux, trois, quatre, cinq. Je redressai le menton, fixai un point imaginaire au-dessus de la tête de Collin et m'efforçai de faire descendre ma voix dans mes poumons pour lui donner un timbre plus sombre, plus profond.
— Nous estimons que cette mesure est indispensable à la pérennité de nos terres, déclarai-je avec une lenteur calculée. Le duc de Brocéliande saura se plier à notre décision.
Un silence suspendu s'installa dans la pièce. Collin croisa les bras, un mince sourire effleurant enfin ses lèvres dures.
— Voilà, murmura le conseiller. C'est exactement cette froideur qu'ils doivent craindre.
Kaelan jeta un coup d'œil de côté vers moi, un éclat de respect sincère dans les yeux.
— Vous apprenez vite, Votre Altesse, dit le sergent à voix basse. Gardez ce masque. Dans quelques heures, le grand hall sera rempli de loups qui chercheront à vous dévorer du regard. Assurez-vous de leur montrer des crocs d'or et de soie.
Nous poursuivîmes l'entraînement durant une bonne heure encore. Collin ajustait la moindre inflexion de ma voix et rectifiait l'angle exact de mon menton, tandis que Kaelan synchronisait chacun de ses pas sur le rythme solennel qu'il m'imposait. Puis, l'heure fatidique finit par sonner.
Accompagnée de mes deux gardiens, je franchis le seuil de ma chambre pour m'engager dans le vaste couloir menant au cœur du manoir. La lenteur calculée de ma marche me laissait tout le loisir de scruter mes propres sensations. À chaque pas, la hauteur des talons et le cintrage ajusté de la robe imposaient à mon corps un déhanché fluide, une ondulation presque sulfureuse dont je ne me serais jamais crue capable auparavant. C'était un balancement chargé d'un magnétisme troublant, une arme de séduction et d'autorité mêlées.
En croisant ma silhouette dans un miroir de bronze bordant le corridor, je marquai un temps d'arrêt imperceptible. Le maquillage savamment étiré autour de mes yeux leur prêtait une intensité si mystérieuse et si profonde qu'il me devint presque difficile de décrocher mon propre reflet de ma vue. Dans ces pupilles au bleu saphir, la jeune fille en proie au doute s'effaçait définitivement derrière une figure intouchable.
Arrivés au bout du couloir, la porte monumentale du grand hall se dressa devant nous. De l'autre côté du bois massif, le sourd brouhaha des clans impatients filtrait déjà. Collin prit une brève inspiration, ajusta son port de tête et passa devant nous. D'un geste mesuré, il poussa les lourds battants qui s'ouvrirent en grand sur la salle des fêtes.
S'avançant d'un pas solennel sur le seuil, Collin projeta sa voix avec une clarté limpide et un aplomb royal qui pétrifièrent instantanément l'assemblée :
— Princesse Enora An T-Soir de Mag-Dara, fleur de Kaelandor !