Chapitre 25
Chapitre 25
Alors que j'empruntais le grand couloir menant à mes quartiers privés, Silla me rattrapa en ajustant à la hâte son tablier, un brin essoufflée.
« Ma Dame ! L'entraînement s'est bien passé ? — À merveille, répondis-je avec un léger sourire. La meute est affûtée et Cathal n'a presque rien trouvé à redire... ce qui relève du miracle. »
Dans la pièce d'eau, une vapeur bienfaisante s'élevait du bassin de pierre alimenté par le geyser, empreinte d'un parfum suave et floral de fleur de jasmin. Silla me libéra prestement de ma lourde armure de cuir souillée de sueur et de poussière. Libérée du poids de ma carapace, je déliai ma longue tresse blonde pour laisser déferler ma chevelure jusqu'au creux de mes genoux avant de m'immerger dans l'eau brûlante.
Je me laissai sombrer avec un soupir d'aise, goûtant au calme absolu pour détendre mes muscles encore crispés par la brutalité du galop. Pendant que je lavais soigneusement la poussière de la piste de ma peau, de la fourrure de ma queue et de mon épaisse chevelure, Silla s'affairait à ranger mes affaires.
— Madame, les couturiers viendront tout à l'heure pour l'essayage de votre nouvelle robe de deuil, m'informa-t-elle d'une voix posée. Maître Collin m'a chargée de vous dire de vous rendre dans le salon en face de votre chambre dès votre toilette achevée. Vos trois conseillers s'occuperont de toutes les affaires courantes à votre place cet après-midi.
— Merci, Silla », répondis-je doucement.
Une fois rincée et séchée, j'enfilai la tenue d'intérieur déposée dans la corbeille : une robe de lin blanc d'une grande finesse, s'arrêtant au-dessus des genoux et brodée d'entrelacs d'or, complétée par de fines sandales dorées. Silla se posta derrière moi pour rebraider rapidement mes cheveux tièdes, réinsérant les fermoirs d'argent le long de la colonne dorée qui venait s'arrêter au bas de mes reins.
Le contact du lin frais sur ma peau et la légèreté de la coupe me faisaient le plus grand bien. Ressourcée, je quittai la pièce d'eau et traversai le couloir pour me diriger vers le salon situé juste en face de ma chambre.
La porte à double battant était grande ouverte. Les imposants fauteuils de chêne avaient été repoussés contre les lambris pour dégager un vaste espace baigné par la lumière dorée des hautes fenêtres.
Trois artisans venus spécialement de la cité de Mag-Dara m'y attendaient. Reconnaissables à leurs étoles raffinées multicolores et aux mètres de ruban suspendus à leurs coudes, ils s'inclinèrent profondément à mon entrée, le visage empreint du respect dû à leur duchesse et de la gravité que dictait la circonstance. Autour d'eux, plusieurs mannequins en bois supportaient les ébauches de la tenue cérémonielle, tandis que de précieux rouleaux d'une soie noire absolue et d'une fluidité remarquable reposaient sur une grande table d'appoint, dégageant une odeur de teinture fraîche et de craie de tailleur.
— Ma Dame, me dit le maître-tailleur en s'inclinant bien bas, rejoint par ses compagnons. La robe cérémonielle est achevée. Si vous voulez bien passer derrière le paravent avec les servantes pour la revêtir, nous procéderons ensuite à l'inspection et aux derniers ajustements sur l'estrade.
Pour une jeune femme de mon rang, la pudeur et l'étiquette s'avéraient intraitables : il était évidemment hors de question que les hommes de la corporation observent la duchesse en sous-vêtements. Guidée par deux servantes de ma maisonnée et une assistante de l'atelier, je me retirai donc derrière le grand paravent de bois sculpté qui isolait le fond de la pièce.
Là, à l'abri des regards indiscrets, les femmes m'aidèrent à me dévêtir complètement. Ma robe d'intérieur en lin blanc glissa au sol, rapidement suivie de mes sandales dorées.
L'assistante me tendit alors une pièce de lingerie d'une délicatesse remarquable : une bande de soie noire d'une finesse aérienne, rehaussée sur ses lisières de minuscules broderies d'or et maintenue par de fines lanières de soie à nouer sur les hanches.
— C'est une pièce taillée sur mesure, Ma Dame, m'expliqua-t-elle à mi-voix. La soie est si fine et les broderies si plates qu'aucune marque ne viendra altérer la tombée de la robe.
À la vue de cette étoffe somptueuse mais incroyablement réduite, une vive hésitation me traversa. Malgré mon sang d'Olcan, l'éducation stricte que j'avais reçue au manoir m'avait inculqué une profonde pudeur. Un frisson d'inconfort me parcourut à l'idée d'enfiler un sous-vêtement si intime et léger, mais je refoulai cette gêne. Je finis par retirer mes dessous ordinaires d'un geste sec pour nouer la soie sombre contre ma peau.
Une fois cette protection ajustée, je glissai mes jambes dans une paire de collants sombres à la transparence délicate. L'assistante me passa ensuite des gants taillés dans la même soie sombre et aérienne. S'étirant du haut de mes avant-bras jusqu'à mes poignets, ils laissaient mes paumes et mes doigts nus, maintenant simplement le voile tendu sur ma peau grâce à une fine boucle d'étoffe glissée autour de mon index.
L'assistante déplia enfin la tenue de deuil avec une précaution infinie.
Cette seconde création se voulait bien plus spectaculaire, glamour et impressionnante que la première. Conçue intégralement dans une soie noire d'une finesse incomparable, la robe glissa contre ma peau avec la fraîcheur d'une caresse, le tissu s'étirant pour épouser à la perfection les formes de mon corps. Le corset intégré enserra fermement mon buste, affinant ma taille et soulignant sensuellement le galbe de mes hanches avant de tomber en une coupe ajustée et féroce. Une profonde échancrure latérale remontait le long du haut de ma cuisse, tandis qu'à l'arrière, la découpe du bas du dos laissait une parfaite liberté au mouvement de ma queue sans jamais froncer l'étoffe.
À mesure que le tissu se moulait sur moi, mon inquiétude ne fit que croître. Sentir chaque ligne de mon anatomie ainsi soulignée me donnait le sentiment troublant d'être mise à nu sous le prétexte de l'étiquette.
Le véritable chef-d'œuvre résidait dans l'orfèvrerie de l'ouvrage : le long du décolleté et des ourlets, de riches entrelacs olcans étaient entièrement brodés d'un fil d'or éclatant. Incrustées au cœur même de ces arabesques, de minuscules pierres précieuses, taillées sur mesure et assorties exactement à la couleur de mes yeux, captaient la lumière de la pièce à la moindre de mes respirations.
Je chaussai enfin une paire d'escarpins noirs d'une facture particulière. Dotés d'une semelle compensée de trois centimètres sous la plante du pied et surmontés d'un talon tout aussi vertigineux, ils s'attachèrent d'un geste précis autour de mes chevilles grâce à de fines lanières de cuir. Ma posture se redressa aussitôt : la hauteur cumulée du patin et du talon étira davantage ma silhouette, augmentant encore ma taille pour m'offrir une prestance bien plus altière.
Une fois la soie ajustée et la traîne remise en place, je franchis le paravent pour réapparaître dans le salon et monter sur le socle en bois. Le maître-tailleur s'approcha prudemment, tournant autour de l'estrade pour inspecter la ligne globale, ajustant du bout des doigts la tombée du tissu et piquetant un dernier pli à peine visible sur ma taille.
Dans le grand miroir dressé face à moi, le résultat frôlait la provocation. La robe ne cachait pratiquement rien de ma silhouette : la soie moulait mes formes avec tant de fidélité que l'ensemble en devenait suggestif, presque audacieux pour une tenue cérémonielle. Mes épaules, mon dos, et que dire de ce décolleté plongeant vertigineux… la robe n'épargnait rien de mes formes.
L'anxiété qui me serrait la gorge se transforma soudain en une bouffée de colère cuisante et de frustration. Quelle mouche avait bien pu piquer Collin avec ce choix de coupe scandaleuse ? Pour soigner mon image aux funérailles et imposer une prestance cérémonielle, mon conseiller n'avait pas hésité à sacrifier ma propre réserve, sans même se soucier de ce que j’aurais pu ressentir. J'avais l'impression détestable de n'être qu'une poupée de présentation, habillée pour jouer les tentatrices altières dans une tenue qui ne me ressemblait en rien.
Une pointe de rancœur brûlante envers Collin monta en moi, mais je ravalai brutalement mes sentiments. Refoulant la rougeur qui menaçait d'envahir mes joues et la rage qui me nouait les poings, je gardai le visage impassible, le regard froid fixé sur mon propre reflet. Mon miroir me renvoyait l'image d'une souveraine à la fois ténébreuse, altière et dangereusement séduisante.
— Faites venir Collin ici immédiatement, ordonnai-je d'une voix retenue.
Tandis que l’une des jeunes femmes s'éclipsait à la hâte, l'assistante du maître-tailleur s'avança en portant un coffret de bois précieux. Pendant ce temps, les deux couturiers poursuivaient leur besogne autour de l'estrade. Leurs mains agiles manœuvraient les aiguilles avec une précision chirurgicale, piquetant l'ourlet de soie, défroissant le tissu sur le galbe de mes hanches et ajustant les dernières retouches au niveau de la taille.
L'assistante ouvrit l'écrin et en préleva une parure de bijoux d'une incroyable finesse. Avec précaution, elle disposa d'abord une couronne faite de chaînettes d'or entrelacées autour du sommet de ma tête. Les liens précieux entouraient délicatement mes oreilles de loup avant de converger vers le centre de mon front, où un saphir bleu d'une eau limpide vint se poser avec la fraîcheur du métal.
L'assistante s'attaqua ensuite à ma chevelure. Mèche après mèche, elle inséra de petites broches ciselées au cœur serti d’un saphir, introduites dans chaque entrelacs de ma tresse. Chaque pièce était reliée à la précédente par de minuscules maillons d'or, rattachés à la couronne supérieure, drapant toute ma coiffure d'un réseau étincelant, le tout pour ajouter à la pointe de ma tresse un fermoir d’or serti d’un saphir en étoile à quatre rais. Sous le toucher glacial du métal et la piqûre répétée des aiguilles sur ma robe, je me sentais de plus en plus figée dans le rôle d'une idole qu'on ornait pour une parade.
Quelques minutes plus tard, les battants de la porte s'écartèrent pour laisser entrer Collin. Mon conseiller s'arrêta au milieu du salon, le regard aussitôt captivé par la silhouette que je renvoyais. La soie noire moulante, l'éclat de l'or brodé et le réseau de chaînettes encadrant mon visage composaient une figure d'une grandeur incontestable.
— Ma Dame... murmura-t-il, l'air sincèrement impressionné. La prestance qui émane de vous est tout simplement prodigieuse. Vous êtes d'une magnificence à couper le souffle, digne de...
— Assez, Collin, le coupai-je d'un ton sec qui brisa net son élan.
Je jetai un regard tranchant aux artisans et aux filles de service qui retenaient leur souffle autour de l'estrade.
— Sortez tous, ordonnai-je. Laissez-nous seuls.
Pris de court par la fraîcheur de mon timbre, le maître-tailleur, son assistante et mes servantes s'inclinèrent précipitamment. En hâte ils franchirent le seuil à pas feutrés. La lourde porte à double battant se referma derrière eux dans un claquement mat, replongeant le salon dans un silence tendu.
Perchée sur mes escarpins vertigineux, le corps figé, je restai plantée sur l'estrade en bois, le regard de glace fixé sur mon conseiller.
Un silence de plomb s'installa dans la pièce. Descendant prudemment de l'estrade pour ne pas trébucher sur mes talons hauts, je m'approchai à pas mesurés du grand miroir.
À cette proximité, les détails troublants de l'ouvrage m'apparaissaient dans toute leur crudité. La soie intégrait un léger rembourrage dissimulé qui rehaussait la poitrine avec insolence. Plus bas, l'échancrure latérale remontait si haut sur ma cuisse qu'une foulée un peu trop large menaçait de dévoiler la naissance de mon entrejambe. La moulure provocatrice du tissu n'offrait aucun répit à ma pudeur, épousant chaque galbe de mon anatomie avec une effronterie scandaleuse. La simple vue de mon propre reflet me fit monter le sang aux joues ; baissant les yeux, je rabattis les plis de ma robe pour fermer l'échancrure ; je me sentis rouge de honte et trahie.
Je brisai enfin la lourdeur du silence, fixant le reflet de mon conseiller dans la glace.
— J'attends des explications, Collin ! Je pensais qu'il s'agissait de confectionner une tenue équivalente à mon ancienne robe de deuil. Pas cet ouvrage insolent, sulfureux et outrageusement révélateur.
Je me détournai du miroir pour planter mon regard dans le sien, tranchant comme une lame.
— Ce n'est pas une tenue de deuil pour une duchesse qui va à des funérailles, c'est l'accoutrement d'une fille de joie... exactement comme Aldric me les a si bien décrites !
Ma voix monta d'un cran, faisant vibrer l'air feutré du salon tandis que ma colère éclatait enfin :
— Je suis quoi pour vous ? Une poupée que l'on habille et déshabille pour les besoins politiques du duché ?
Ma voix se brisa sur la fin de ma réplique ; je sentais mes yeux s'humidifier, accompagnés par un sentiment de désillusion.
— Oui, me répondit Collin sans le moindre détour.
— Pardon ?!
Mes yeux s’écarquillèrent sous la soudaineté de sa réplique.
— Vous avez parfaitement raison, poursuivit-il d’une voix glaciale, sans ciller. Lorsque vous avez refusé une nouvelle régence, aucun d’entre nous ne s’y est opposé. D’ordinaire, les jeunes héritiers orphelins restent sous tutelle parfois jusqu’à leurs vingt-huit ans. Mais Mag-Dara hérite directement du fonctionnement de l’ancien royaume de Kaelandor. À cette époque, le roi n’était qu’une figure sacrée, l’ultime garant des institutions. Le pouvoir réel appartenait aux clans ; le souverain n’était qu’un arbitre, un visage. Il ne gouvernait pas. Même si vous n’êtes que duchesse, votre statut découle de ce rôle d’icône.
— Et alors ? feulai-je en rabattant mes oreilles en arrière, agacée par ses détours. Quel est le rapport avec cette tenue?
— Votre grand-mère savait parfaitement comment les choses fonctionnaient en coulisses, reprit-il en marquant chaque mot, même si elle a pris soin de ne jamais vous le révéler. Elle savait que la duchesse doit être une idole vivante, qu’elle incarne physiquement l’institution. Alors oui, Énora : vous êtes une poupée que l’on habille et déshabille pour servir la politique du duché. C’est le prix de votre rang, de votre luxe et des privilèges que vous avez.
— Je... je refuse d’être souillée de la sorte ! m’écriai-je, le cœur battant à tout rompre.
— Alors restez cachée dans vos appartements ! trancha Collin d’un ton cinglant qui me fit frissonner le dos. Nous annoncerons que votre cœur a flanché. Et une fois les funérailles passées, vous abdiquerez ! Nous instaurerons une république, et vous partirez sans rien. Mais préparez-vous à passer le reste de votre courte vie traquée, jusqu’à ce que la nouvelle institution qui sera en mal de légitimité ne vous assassine par crainte d’une restauration du duché ! Est-ce vraiment cela que vous voulez ?
— Vous êtes un hypocrite, Collin ! Lors de la traque du déserteur, vous m'avez laissée mener la chasse. Vous comptiez sur mon autorité de chef. Et aujourd'hui, vous me refusez jusqu'au choix de mes vêtements ? Vous me traitez comme une poupée qu'on déguise pour les besoins du duché ?
— Lors de la traque, Énora, vous étiez escortée par quarante soldats d'élite de votre garde, poursuivit-il d'une voix glaciale sans ciller. Le risque était calculé, c'était une démonstration de force encadrée où votre sécurité était garantie. Mais ici, face aux onze ducs et au gouverneur impérial, vos quarante lames ne vous serviront à rien. On ne protège pas un duché avec un escadron quand la menace est politique.
Collin relâcha légèrement la tension de sa voix, mais son regard demeura d’une sévérité absolue. Il fit un pas vers moi, adoptant un ton froid mais pragmatique. Je ne voyais pas comment me défendre contre ça.
— Si vous voulez conserver votre statut, Énora, vous devez abandonner vos doutes personnels et embrasser la pure réalité du pouvoir. Vous devez vous plier à l’étiquette, aux impératifs du duché et à ce que représentaient réellement vos prédécesseurs pour réunifier les douze clans Olcans.
Il marqua une pause, posant son regard sur mon reflet dans la glace.
— Regardez les faits avec une neutralité stratégique. Si vous aviez été un homme, la partie serait déjà perdue. Un duc n’aurait eu, au bout du compte, pas d’autre choix que de chercher l’affrontement direct et la force brute, ce qui aurait immédiatement provoqué l’intervention de l’Empire. Et vous savez comment agit l’Empire quand il perd le contrôle : autrefois, ses méthodes étaient purement génocidaires. Lorsqu’il ne pouvait pas soumettre un peuple, il en massacrait la majeure partie et réduisait les survivants en esclavage, effaçant des nations entières de leur propre terre. Face à cette disproportion des forces, la confrontation armée est un suicide.
Le conseiller désigna d’un geste mesuré la soie noire et les chaînettes d’or qui m’enserraient.
— Votre seul levier réside dans l’influence et la puissance d’emprise. De nature, les Olcans font d’exécrables diplomates : le mouvement de nos oreilles et de nos queues trahit nos émotions réelles à chaque seconde. Mais votre condition féminine permet de contourner cet écueil et de le pallier. Vous n’êtes pas une victime dans cette affaire : vous êtes un actif stratégique.
Il fixa le saphir posé sur mon front, dont l’éclat bleu captait la lumière du salon.
— Tous ces apparats de soie et d’or ne sont ni une coquetterie, ni une humiliation gratuite. C’est une arme de déstabilisation psychologique. Cette tenue vise à créer une surcharge sensorielle chez vos interlocuteurs, à brouiller leurs repères entre le désir, le respect et la crainte. Pour que la manœuvre réussisse, vous ne devez pas susciter la condescendance, mais une fascination sacrée, presque vénéneuse. Quand les chefs de clan se tiendront face à cette vision de majesté, le simple fait de vous opposer un refus leur deviendra psychologiquement impossible. Voilà ce qu’est la véritable politique de ce duché.
— Non... C’est faux ! m’écriai-je en reculant d’un pas, secouée par un déni instinctif. Les chefs de clan ne me verront jamais ainsi ! C’est une mascarade grossière, ils s’indigneront !
Collin secoua doucement la tête. Son ton, autrefois tranchant, commença à s’adoucir.
— Ils ne s’indigneront pas, Énora. Si vous apparaissez en deuil classique, vous ne serez qu’une jeune orpheline en larmes, une proie facile pour les clans qui cherchent à déchirer Mag-Dara ou à s’en emparer. Cette tenue ne montre pas votre douleur : elle impose votre souveraineté. Elle leur signifie que le duché reste debout, fier et indomptable.
— Mais vous me jetez en pâture ! rugis-je, la colère embrasant mes joues tandis que mes oreilles se plaquaient en arrière, ivres de rage. Vous m’exposez aux regards obscènes de ces hommes ! Vous faites de moi une prostituée !
— Ils croiront voir une proie, concéda-t-il d’une voix plus calme encore, franchissant l’espace qui nous séparait. Et c’est là toute la puissance de ce piège. Lorsqu’un chef de clan réalisera qu’il ne peut détacher ses yeux de sa souveraine sans trembler de désir et de honte, c’est lui qui deviendra le dominé. Le scandale visuel sature leur esprit ; pendant qu’ils débattent de votre audace, nous verrouillons la réunion. Vous contrôlerez la pièce sans dire un seul mot.
— Il doit y avoir un autre moyen... murmurai-je, cherchant désespérément à marchander, la voix étranglée par un reste de défiance. Une étole, un voile... Pourquoi devrais-je sacrifier ma propre dignité ? Pourquoi moi ?
Collin posa une main apaisante sur mon épaule. La froideur de la raison d’État s’effaçait désormais derrière une bienveillance presque paternelle.
— Parce que la pudeur est un luxe réservé aux gens du commun, Énora. Un souverain ne s’appartient plus. Votre corps est une bannière d’État, l’unique rempart entre les clans et le chaos. Votre grand-mère le savait. Ce n'est pas pour vous rabaisser, mais pour préserver votre vie, votre rang et l'avenir de notre peuple.
Mes épaules s’affaissèrent. Ma colère et ma résistance s’évaporèrent dans un vide vertigineux, je me sentais vidée. Un poids immense s’abattit sur ma poitrine.
— Alors... je n’ai plus rien à moi, glissai-je dans un souffle brisé. Je ne suis qu’une ombre vide sous de la soie...
— Vous êtes notre duchesse, murmura Collin d’un ton chaleureux et profondément humain. La seule capable de porter ce fardeau et de réunir les Olcans. Nous ne vous abandonnerons pas à ce rôle : nous serons là, à vos côtés.
Je sentis mes genoux me lâcher. La réalité s'imposa à moi d'un coup, trop lourde, trop froide. Les larmes que je retenais depuis le début finirent par couler malgré moi, me brûlant les yeux et m'étouffant la gorge d'un sanglot brutal.
Je n'eus même pas le temps de tomber : les bras de Collin me rattrapèrent. Je me cramponnai à son pourpoint, le visage enfoui contre le tissu rêche de son vêtement, à chercher mon souffle au milieu de mes pleurs. Dans la chaleur de son étreinte, je n'avais plus la force de feindre quoi que ce soit.
Il me fallut plusieurs minutes pour me calmer. Je me détachai doucement de lui, essuyant du revers de la main les larmes qui me brûlaient encore les joues.
En me tournant vers la glace, mon regard accrocha le reflet de la haute fenêtre qui donnait sur le domaine. Cette perspective sur le monde extérieur, que j'avais toujours contemplée en me croyant libre, n'avait jamais été qu'une illusion. Un mensonge doré.
Moi qui pensais régner, je venais de comprendre la brutalité de ma condition : malgré mon statut, je n'avais aucune marge de manœuvre. Tout ce luxe, ce titre, cet apparat... je n'étais qu'un oiseau dans une cage dorée dont les clés étaient entre les mains de mes conseillers. Mon rang ne me donnait aucun pouvoir sur ma propre vie ; Mes conseillers ne faisaient que resserrer les barreaux autour de moi, en poussant mes propres idées jusqu'à un excès qui me dépassait totalement.
Je jetai un dernier regard vers le miroir, mais rien n'y faisait : la honte continuait de me brûler la peau, obstinée. Sous la soie noire et l'éclat glacé des chaînes d'or, censés imposer ma majesté et subjuguer les chefs de clan, je ne voyais que ma propre vulnérabilité. Dépouillée de mes dernières illusions, je me sentais d'une fragilité immense, mise à nu sous ces apparats de souveraine prostituée. Je couvris mon visage des mains.
