Chapitre 24
Chapitre 24
[ jeudi 2 juillet 1117 — Calendrier Impérial ]
Le vent frais du matin balayait la moiteur des derniers jours, apportant avec lui l'odeur résineuse des pins et de la terre détrempée. Calée dans ma selle, je trottais tranquillement sur le dos de Maya, savourant le balancement fluide de son échine. Vêtue de mon armure de cuir souple — dont la senteur d'huile et de tannerie m'était si familière —, je jouissais d'une liberté de mouvement absolue comparée aux robes de cour. Ma longue chevelure blonde, soigneusement tressée et lestée de fermoirs d’argent, battait mon dos au rythme des foulées. À mon flanc, le manche garni de cuir de ma falx marquait un battement régulier contre la bordure de ma jambière.
Je ne pus m'empêcher de savourer cet instant avec une profonde satisfaction. Les trois jours écoulés depuis le mariage de réparation s'étaient déroulés dans un calme presque miraculeux. Entre les bilans administratifs de fin de mois réglés sans accroc avec Collin et une Maeve qui rasait gentiment les murs au manoir pour se faire oublier, le duché avait enfin retrouvé un rythme apaisé.
À chaque impact des pattes puissantes de ma louve géante, des mottes de terre humide sautaient du sentier serpentant vers le bas-domaine, projetant des effluves d'humus frais. Le souffle régulier et chaud de Maya montait en petits nuages de vapeur dans l'air matinal, mêlé au cliquetis discret des boucles de mon harnachement. Se retrouver ainsi en selle, la brise cinglant le visage et les muscles calés contre la chaleur animale, était la meilleure façon de commencer la journée.
Nous atteignîmes rapidement le grand terrain d'entraînement bordé d'enceintes en pierre. Ce matin-là, la piste sablonneuse exhalait une odeur de poussière mouillée et accueillait l'un des cours les plus physiques et périlleux de notre tradition : le combat monté à dos de loup. En raison des risques évidents de blessure et de la fermeté nécessaire pour diriger une bête de cette taille en pleine mêlée, la sélection y était drastique. Seuls les élèves âgés de plus de quatorze ans, ayant déjà prouvé une assise irréprochable et un lien solide avec leur monture, y étaient admis. Tenir en équilibre au galop tout en parant des coups d'épée ou de lance exigeait un sang-froid à toute épreuve.
Rejoignant les abords de la piste, je ralentis l'allure de Maya d'une légère pression des cuisses. Une douzaine d'élèves, déjà équipés de leurs protections et brandissant leurs falx longues — qui n'étaient ni plus ni moins que des falx montées sur des manches de lance —, s'alignaient sur leurs montures.
Alors que le maître d'armes Cathal n'était pas encore apparu sur la piste, la rigueur de l'alignement se détendit légèrement. Les montures s'ébrouaient dans de lourds grognements, chassant les insectes d'un battement de queue, tandis que les plus âgés des élèves profitaient de ce répit pour faire avancer leurs loups vers moi.
C'était Cormac, un grand jeune homme aux cheveux roux et à la carrure déjà impressionnante pour ses dix-sept ans, qui rompit le premier la glace. Assis fièrement sur son mâle au pelage sombre, il salua d'un signe de tête respectueux mais chaleureux.
« Bonjour, Duchesse. On ne s'attendait pas à vous voir en selle ce matin. Les affaires du duché vous laissent enfin un peu de répit, ou vous fuyez la paperasse d'Aldric ?
— Mes devoirs administratifs sont parfaitement à jour, Cormac, répondis-je avec un sourire tout en flattant le poil dru de l'encolure de Maya. Un dirigeant qui néglige son entraînement militaire ne vaut pas mieux qu'un intendant qui oublie ses registres.
— Ça, on n'en doute pas ! intervint Niamh, une fille au regard acéré dont la louve tachetée trépignait à côté de la mienne dans un petit gémissement d'impatience. Les rumeurs vont bon train au manoir depuis lundi... On raconte que le capitaine Ronan a failli démolir votre bureau avant que le contrat ne soit scellé. C'est vrai que la mère de Maeve a réussi à coincer la famille du baron à elle seule ? »
Quelques rires étouffés fusèrent parmi la poignée d'aînés qui s'étaient rapprochés. Au fond, personne ne s'en étonnait vraiment. Ce genre d'esclandre n'avait rien d'un scandale aux yeux de notre peuple : une passion débordante, un père volcanique et une mère à la pudeur qui pique les yeux, c'était simplement un lundi matin ordinaire chez les Olcanes.
— Les détails de cette audience restent sous le sceau des archives, tranchai-je avec un sourire en coin. Sachez simplement que l'honneur est sauf, le contrat signé, et que ce genre de comédie fait désormais partie intégrante de mes prérogatives de gestion du domaine.
Taran, un garçon d'ordinaire plus réservé mais toujours à l'affût des bruits de couloir, fit avancer sa monture d'un pas, l'air plus préoccupé que gourmand.
— Laisse la duchesse tranquille avec le mariage, Niamh ! lança-t-il avant de se tourner vers moi, les yeux plissés par la curiosité. Par contre, Énora... C'est vrai ce qu'on raconte au bas-domaine depuis ce matin ? Il paraît que des troupes bougent à la frontière sud. Votre oncle, le duc Erlan Silvestor, aurait renforcé ses garnisons aux marches de Brocéliande à cause des provocations du duché de Valcroix.
— Des tensions aux marches de Brocéliande ? répétai-je en haussant un sourcil, le regard devenu attentif. Mon oncle Erlan sait tenir ses terres, et la maison Silvestor n'a pas pour habitude de plier sans bruit. Je n'ai reçu aucune dépêche officielle du duc, et à ta place, Taran, je me méfierais des ragots d'écurie avant de crier à la guerre. »
Les discussions de la bande furent coupées net par une voix puissante et rocailleuse qui résonna depuis le bord du terrain.
« Moins de bavardages et plus d'assiette ! »
Cathal avançait à pied sur le sable de la piste, son long fouet d'exercice à la main et le manteau de cuir usé par les années. Comme tout bon professeur d'équitation, il dispensait toujours ses cours depuis le sol, préférant garder une vision globale pour corriger la moindre mauvaise posture, l'alignement des épaules ou la tension des rênes.
Il balaya la douzaine de cavaliers d'un regard d'acier qui ne laissait rien passer, marquant une brève pause en me croisant avant de s'adresser à toute la piste.
« Si vous mettez autant d'énergie dans votre monte que dans vos potins, le duché est tiré d'affaire, grommela-t-il en frappant doucement le bas de ses bottes du bout du manche. Allez, en cercle ! Trot de travail, et gardez deux longueurs de loup entre chaque monture ! »
Pendant que nous entamions nos premiers tours de piste au trot pour chauffer la musculature des bêtes, Cathal et deux valets d'armes s'affairèrent à installer le matériel au centre du terrain. Les halètements rythmés de nos loups et le martèlement lourd de leurs pattes sur le sable saturèrent l'espace. En découvrant ce que les valets déballaient des grandes bâches dans un bruit de toile brute et de maillons entrechoqués, un frisson d'excitation pure me traversa l'échine.
C'étaient des quintaines pivotantes. Mais pas les modèles légers en paillasson réservés aux cadets : celles-ci étaient taillées dans des troncs de chêne massif exhalant la sève fraîche, renforcées d'acier et montées sur de lourdes structures métalliques profondément ancrées dans le sable. D'un côté du bras horizontal articulé s'avançait un écu en bois brut bardé de fer ; de l'autre, suspendue au bout d'une chaîne tendue, pendait une imposante masse en cuir durci, lestée de plomb.
C'était une mécanique impitoyable. Si la charge manquait de puissance ou si le cavalier tardait à se dégager après l'impact, l'énergie du coup faisait pivoter le bras à une vitesse folle, et le fléau de plomb venait frapper le dos du cavalier pour le désarçonner sans la moindre sommation.
Rien que le cliquetis sinistre des chaînes et l'odeur d'huile lourde enduisant les roulements firent monter mon adrénaline en flèche. Mon cœur se mit à cogner contre mes côtes. L'exigence de la vitesse pure, la précision du coup de tranchant à placer au sommet de la course et la coordination totale avec sa monture... C'était précisément le genre d'entraînement physique et sans concession dont j'avais besoin.
Sous moi, Maya capta instantanément ma montée de tension. La louve géante dressa les oreilles, poussant un feulement sourd et guttural d'impatience qui fit vibrer ma poitrine à travers la selle. Elle ajusta sa foulée, le poil hérissé, prête à bondir au premier signal.
Cathal fit passer les élèves un par un. Cormac ouvrit le bal avec un choc assourdissant qui fit tourner la cible à toute volée, échappant de justesse au fléau grâce à un bond réflexe de sa monture. Niamh, trop pressée, frappa la cible du bout de sa falx longue sans assez d'impulsion ; le bras articulé pivota instantanément avec un gémissement métallique et la masse de plomb vint la percuter brutalement dans le dos. L'impact sourd résonna sur la piste. Elle grimaça dans un ahan de douleur, mais parvint à se cramponner à la fourrure de sa louve pour ne pas vider les étriers. Le jeune Lorcan n'eut pas cette chance : percuté de plein fouet au niveau des omoplates par le contrepoids, il vola basculer la tête la première dans le sable chaud dans un grand choc étouffé.
« Bloquez vos bassins ! hurla Cathal en arpentant la piste, le fouet pointé vers le malheureux qui se relevait en crachant de la poussière. C'est le galop de la bête qui donne la force du coup, pas la force de vos épaules ! Et penchez-vous dès l'impact, bon sang ! Si vous attendez de voir la masse tourner, vous êtes déjà par terre ! »
Après le passage de quelques camarades, le maître d'armes verrouilla son regard d'acier sur moi et me fit un court signe du menton.
C'était mon tour.
Une simple pression des cuisses et un claquement de langue suffirent à propulser Maya. La louve géante s'élança dans une charge explosive, fendant l'air matinal dans un rugissement de pattes écrasant le sable. Le vent s'engouffra dans mes narines, chargé de poussière et du parfum d'ozone de la vitesse. À mesure que la structure de chêne et de fer se rapprochait à une vitesse vertigineuse, je verrouillai mon assise, calant fermement mes genoux contre ses flancs brûlants pour ne faire qu'un avec le balancement de sa course. Calant sous mon bras le long manche de ma falx, je maintins le fer incliné vers l'avant. Les muscles de mes avant-bras se tendirent jusqu'à la crampe. À dix mètres de l'obstacle, je baissai mon centre de gravité en fléchissant le buste.
À l'instant exact où le poitrail de Maya franchit l'axe du poteau, je guidai la longue hampe dans une frappe d'une précision chirurgicale : le crochet d'acier de la falx vint mordre le centre de l'écu de fer avec un choc métallique retentissant qui fit jaser des étincelles et m'envoya une onde de choc violente jusque dans l'épaule.
Profitant du recul sans bloquer mon élan, je ramenai la tringle du manche le long de mon flanc tout en rabattant instantanément mon buste contre l'encolure de Maya. La joue plaquée contre sa fourrure dense et rude, saturée d'une chaude odeur de fauve, j'appuyai ma cuisse gauche. Maya lâcha un grognement d'effort court et rauque — un rrrah guttural arraché au fond de sa gorge — tout en écrasant ses appuis dans le sable pour obliquer sèchement vers la droite. Le bras de chêne pivota dans une giration furieuse, propulsant le boulet de plomb qui siffla dans le vide avec un souffle d'air chaud à deux doigts au-dessus de mon dos, ne balayant que la poussière.
Nous ressortîmes du virage dans un galop fluide et parfaitement maîtrisé, le cœur battant la chamade, sous les murmures admiratifs des élèves.
Cathal croisa mon regard et acquiesça d'un lent hochement de tête, l'ombre d'une approbation sincère éclairant un instant son visage sévère.
« Très bien exécuté, Énora. La vitesse, le levier, l'esquive : tout y était. Voilà exactement comment on négocie la trajectoire d'une quintaine ! »
Je tirai doucement sur les rênes pour remettre Maya au pas et regagner notre place dans l'alignement, savourant la brûlure douce de mes muscles et le léger frisson de satisfaction qui me parcourut l'échine sous les coups d'œil admiratifs de Niamh et Taran.
Le cours reprit immédiatement son rythme soutenu. Cathal ne laissa aucun répit à la troupe et enchaîna les passages sans faiblir. Forts de la démonstration, plusieurs cavaliers corrigèrent leur position : Cormac parvint à placer un coup magistral en couchant parfaitement son buste sur l'encolure, tandis que Taran, inspiré, réussit enfin à contourner le retour du contrepoids de plomb par un écart décisif de sa monture. D'autres, encore trop hésitants dans leur élan, continuèrent de récolter d'impressionnants bleus dans le dos sous les jurons cinglants du maître d'armes.
Une fois plusieurs séries de passages à la quintaine achevées, Cathal siffla le rassemblement d'un ton sec et nous fit signe de basculer sur le terrain adjacent, réservé aux épreuves d'agilité et de voltige. Avant de nous élancer, nous sécurisâmes nos falx longues dans les profonds étuis en cuir renforcé fixés le long de nos selles dans un claquement de courroies satisfaisant, libérant ainsi nos mains et nos mouvements pour les acrobaties à venir.
Ce parcours était une véritable piste du combattant aménagée dans une combe rocailleuse où stagnait une odeur de mousse humide et de roche mouillée. Le tracé exigeait une cohésion totale avec la bête : une première crevasse béante de plusieurs mètres à franchir d'un bond net, suivie immédiatement d'une épingle à cheveux négociée autour d'un massif tronc de chêne planté à la verticale, sur lequel le loup devait impérativement prendre appui de ses pattes arrière pour pivoter en plein vol. Plus loin, une pente de terre battue et de schiste, extrêmement abrupte, imposait une descente en dérapage contrôlé, enchaînée avec un portique bas où le cavalier devait basculer en voltige latérale — le corps suspendu au flanc de la monture — pour éviter la poutre de travers. Pour couronner le tout, Cathal avait fait installer une volée de bastaings instables posés sur pilotis au-dessus d'une fosse d'eau stagnante qui exhalait des effluves de vase et d'herbe pourrie.
« En colonne par deux, préparez-vous ! lança le maître d'armes depuis son surplomb rocheux. Je veux de la fluidité ! Si la bête hésite sur la crevasse ou dérape dans la descente, c'est que vous lui bloquez le bassin ou que vous tirez inutilement sur les rênes ! »
Après deux premiers duels disputés sous les cris d'encouragement du groupe, Cathal me désigna Cormac comme adversaire. Avec son grand loup au pelage sombre, il était le plus aguerri de la bande. Le partenaire idéal pour tester nos limites. Nous alignâmes nos bêtes côte à côte, les flancs se frôlant, les muscles tendus à rompre, prêtes à jaillir au moindre signal.
Au coup de sifflet du maître d'armes, l'explosion fut instantanée. Maya et le mâle de Cormac arrachèrent le sable dans un même bond, leurs griffes crissant bruyamment sur la roche. Nous abordâmes la crevasse béante du même élan : une poussée phénoménale des arrière-trains, accompagnée d'un grondement simultané sorti de la poitrine des deux bêtes. Une suspension irréelle au-dessus du vide où le vent me siffla aux oreilles, puis un second impact lourd qui me tassa les vertèbres et fit claquer mes dents. Flanc contre flanc.
Au pivot autour du tronc vertical, Cormac fit parler la puissance brute de son loup : la bête plaqua ses coussinets contre le fût avec un choc mat qui fit trembler l'écorce, lâchant un feulement guttural en ressortant de la rotation avec une demi-longueur d'avance.
Pour ne pas me faire distancer, je dus risquer le tout pour le tout dans la pente abrupte de schiste. Là où il assurait ses trajectoires, je basculai mon buste vers l'arrière et détendis les rênes pour lancer Maya en dérapage pur. La vitesse était folle, l'air chargé de poussière de schiste nous piquait les yeux. Mais au bas de la descente, une plaque de roche friable se déroba sous les pattes avant de ma louve.
Déséquilibrée, Maya lâcha un gémissement aigu de détresse — un yapp feutré étouffé par la panique — et manqua de s'étaler de tout son long. Un frisson d'adrénaline glacée me traversa le sang. D'un coup de rein désespéré, je jetai tout mon poids sur la droite pour rééquilibrer son centre de gravité en lui hurlant : « Tiens bon ! » La louve replaça ses griffes in extremis dans un raclement de pierre terrifiant, mais l'alerte avait été chaude et mon cœur sautait dans ma gorge.
Nous arrivâmes presque à égalité sous le portique bas, la sueur me coulant dans le cou sous la tresse. C'est sur la voltige latérale que mon gabarit plus souple fit la différence. Je dégageai ma jambe droite, crochetant mon genou gauche à la selle pour me suspendre le long du flanc droit de Maya. Ma joue affleura le cuir brûlant de mes cuissardes et le flanc de ma louve qui hoquetait d'effort. La poutre passa dans un souffle frôlant à un cheveu de mon dos. Desservi par sa carrure plus imposante, Cormac dut légèrement retenir sa monture pour sécuriser son assise. Quand je me rétablis en selle dans un rétablissement musculaire violent, je n'avais qu'une courte longueur d'avance, avec les halètements brûlants du loup de Cormac qui me cinglaient la cuisse.
Le dernier obstacle se dressait devant nous : les bastaings instables au-dessus de la fosse d'eau puante. Maya les négocia à toute allure dans un claquement de bois rapide, mais une latte bascula sous son poids. La louve lâcha un grognement rauque de frustration en déviant d'un pouce. Il me fallut toute la fermeté de mes cuisses gainées et un sang-froid absolu pour maintenir notre cap sans basculer dans l'eau croupie.
Nous franchîmes la ligne d'arrivée d'une courte tête seulement, la poitrine oppressée, les poumons en feu et le cœur battant à tout rompre, sous les hurlements enthousiastes des élèves. Maya laissait échapper de lourds halètements saccadés, son poitrail trempé de sueur se soulevant brutalement. Cormac coupa la ligne une fraction de seconde après nous. Il lâcha un grand rire essoufflé, secouant la tête face à ce duel acharné tandis que son loup s'ébrouait bruyamment dans la poussière.
Cormac amena sa monture à ma hauteur, le souffle court mais les yeux brillants d'un éclat bravache. Nos regards se croisèrent une fraction de seconde avant qu'il ne lève le poing, le cuir épais de son gantelet venant cogner le mien dans un heurt sec et familier — un salut sans mots qui valait tous les discours du monde. Un sourire franc étira ses lèvres, auquel je répondis d'un signe de tête complice, l'adrénaline battant encore nos tempes.
C'est alors que le pas lourd de Cathal résonna sur le sable damé. Le maître d'armes s'approcha, plantant ses bottes usées près de nos montures, les bras croisés sur son pourpoint élimé. Son regard sévère balaya nos deux loups encore essoufflés avant de s'arrêter sur nous.
« Pas mal, cracha-t-il d'une voix rauque qui n'admettait ni complaisance ni flatterie gratuite. Mais ne prenez pas la grosse tête pour autant. Cormac, tu as enfin compris comment caler ta force dans les côtes au moment du pivot, au lieu de compter uniquement sur la masse de ton mâle. C'est plus propre, mais ton dernier virage manquait encore de tranchant. Quant à toi, Énora... Il y a du progrès dans l'assiette et dans la gestion du centre de gravité, mais cette glissade sur la pente de schiste, c'était de la pure imprudence. Si Maya n'avait pas eu des réflexes de chat pour rattraper ton erreur au vol, tu finirais le cours avec les os brisés dans le ravin. La vitesse ne sert à rien si tu perds le contrôle de ton assiette à la moindre pierre qui roule. »
Il marqua une pause, toisant nos bêtes qui soufflaient bruyamment, avant d'ajouter d'un ton un peu moins âpre :
« Malgré tout, la cohésion était là. Reprenez votre souffle, et préparez vos bêtes pour la suite. »
Cathal fit un signe de la main vers les écuyers. Ces derniers s'avancèrent en portant d'imposants faisceaux d'armes d'entraînement : des falx de frêne au tranchant moucheté, emmitouflées dans d'épais rouleaux de feutre ficelés de cuir. Nous rendîmes nos armes de fer pour saisir ces lattes de bois lourd, au balancement étrange mais bien plus sûr pour nos camarades.
« Mêlée générale ! rugit le maître d'armes en regagnant son surplomb. Pas d'équipes préétablies. Cherchez les failles, protégez vos arrières, et souvenez-vous qu'un loup aveuglé par la poussière ne voit pas les coups venir pour son maître ! »
Un instant de silence suspendu figea la piste. Puis, au premier coup de sifflet, le terrain explosa dans un tumulte de sable et de feulements.
Maya bondit vers la droite, esquivant d'un écart magistral la charge d'un des cadets. Le choc des bois emmitouflés résonna aussitôt dans l'air saturé de poussière : un concert de coups sourds, de bois contre feutre et de coussinets écrasant le sol. Je me retrouvai rapidement prise en tenaille entre Niamh et Taran. La jeune fille portait une estocade rapide vers mon flanc gauche, mais je deviai la latte de frêne d'un revers de manche, le choc faisant vibrer mon avant-bras jusqu'à l'épaule.
« Bien tenté, Niamh ! lui criai-je dans le fracas ambiant, un sourire aux lèvres.
— Vous êtes trop rapide, Duchesse ! » me lança-t-elle en riant, tandis que sa louve tachetée pivotait sur place dans une arabesque parfaite.
Plus loin, le jeune Lorcan, encore ébranlé par sa chute à la quintaine, se faisait déborder par deux cavaliers plus âgés. D'une pression du genou, j'incitai Maya à s'interposer. La grande louve s'infiltra entre les bêtes avec un grognement autoritaire, jouant du poitrail pour écarter l'un des assaillants. Profitant de ce répit, je bloquai la trajectoire de la seconde falx de bois.
« Relève la tête, Lorcan ! lui lançai-je par-dessus l'épaule alors que nos montures se frôlaient. Resserre tes cuisses et garde ton arme haute ! »
Le jeune garçon retrouva aussitôt son aplomb, un éclat de gratitude dans les yeux. « Merci, Énora ! » rugit-il en relançant sa bête au cœur du tumulte.
Alors que la mêlée battait son plein, une ombre massive surgit sur mon flanc droit. Cormac. Son loup sombre fendit la poussière à toute allure, et le garçon amena sa falx mouchetée dans un fauchage large. Je me courbai sur l'encolure de Maya pour laisser passer le bâton de bois qui siffla à quelques pouces de ma tresse, avant de me redresser d'un bond pour venir croiser le fer contre le sien. Les deux lattes de frêne se bloquèrent dans un grincement de feutre écrasé. Nos montures s'épaulèrent violemment, flanc contre flanc, luttant pour l'équilibre dans un concert de souffles rauques.
À un mètre à peine de mon visage, le visage de Cormac était rouge d'effort, perlé de sueur, mais un rire franc fendait ses traits.
« Tu ne me l'auras pas si facilement cette fois ! me dit-il dans un halètement, l'esprit d'émulation brillant dans ses yeux.
— Il faudra faire mieux que ça pour me faire vider les étriers, Cormac ! » lui répondis-je en pesant de tout mon corps sur la garde pour le faire céder.
Pendant plusieurs minutes, ce fut un joyeux chaos de feintes, de parades crochetées et d'esquives instinctives. Nous combattions dur, sans retenue sur la force des coups, mais toujours portés par cette complicité brute forgée par des années d'entraînement partagé.
Un coup de sifflet strident de Cathal coupa net les affrontements.
« Halte ! Assez ! »
Les cavaliers retinrent leurs montures, le souffle court, les visages trempés de sueur et maculés de poussière ocre. Partout sur les pourpoints de cuir, des traces de craie blanche — déposées par le feutre des armes — marquaient les touches reçues. Cormac arborait une large trace sur le torse, tandis que j'en avais une au niveau de la cuisse. Nous nous gratifiâmes d'un clin d'œil complice en remettant nos bêtes au pas.
« Pas trop tôt, grommela Cathal en descendant de son rocher, bien qu'une lueur de fierté perçât sous ses sourcils buissonneux. Vous avez du cœur au ventre, c'est certain. Mais rangez ces bâtons. Il est temps de voir si vos loups savent encore ne faire qu'un quand la mort s'avance en face. »
Un silence plus solennel s'installa instantanément. La charge de meute. C'était l'épreuve reine, celle qui demandait une confiance aveugle, non seulement envers sa propre bête, mais envers chacun des cavaliers de la ligne.
Nous nous alignâmes à l'extrémité du grand terrain, formant une haie compacte de douze bêtes et douze cavaliers, flanc contre flanc. À l'autre bout de la piste, les valets d'armes venaient de dresser une rangée de pieux en bois acérés, imitant une haie de piques ennemie.
À ma gauche, Cormac ajusta ses rênes. À ma droite, Niamh retint le souffle de sa louve. Je jetai un coup d'œil de chaque côté. Tous les visages, du jeune Lorcan jusqu'aux plus anciens, s'étaient fermés, empreints d'une concentration absolue. Je tendis le bras vers Niamh pour poser une main rapide et rassurante sur son épaule gainée de cuir. Elle me répondit par un hochement de tête déterminé.
« Prêts ? » cria la voix rauque de Cathal depuis le bord du terrain.
Nous verrouillâmes nos assises. Douze têtes de loups se baissèrent à l'unisson, leurs oreilles rabattues vers l'arrière, les babines retroussées sur des crocs mis à nu. Un grondement collectif, grave et terrifiant, s'éleva de la ligne, faisant vibrer la terre sous leurs coussinets.
« Chargez ! »
Le signal tomba comme un couperet.
L'explosion de puissance fut dévastatrice. Douze loups géants s'élancèrent d'un seul bloc, arrachant des paquets de sable et de terre sous l'impulsion de leurs arrière-trains. Le martèlement de quarante-huit pattes frappant le sol en cadence créa une onde de choc qui nous remonta dans les jambes. Le vent nous cingla le visage avec une violence inouïe. Alignés comme les maillons d'une même chaîne d'acier, nous formions une muraille rugissante de fourrure, de cuir et de fer.
La haie de pieux se rapprochait à une vitesse vertigineuse. Cinquante mètres. Trente mètres. L'instinct animal poussait les bêtes à vouloir s'écarter face au danger, mais la fermeté de nos cuisses et la confiance de nos voix les maintenaient scellées les unes aux autres.
Vingt mètres. L'air empestait la sueur animale et la poussière.
À dix mètres seulement du choc mortel, alors que le relief des pieux remplissait tout notre champ de vision, le sifflet de Cathal déchira l'air d'un strident coup double.
L'exécution fut d'une perfection chirurgicale.
D'une pression synchronisée de nos étriers et d'un cri guttural poussé à l'unisson, la ligne se scinda en deux vagues égales. Six loups obliquèrent brusquement vers la gauche, six autres vers la droite. Les épaules des bêtes se frôlèrent à se toucher, les coussinets crissèrent sur le sable dans un dérapage d'une violence inouïe, soulevant des gerbes de limon. Maya pivota sur ses appuis arrière dans une grâce sauvage, sa fourrure balayant celle du mâle de Cormac alors que nos trajectoires se croisaient à un cheveu près.
La haie de piques fut évitée sans qu'un seul pieu ne fût effleuré. Les deux escouades contournèrent l'obstacle dans une courbe fluide avant de remettre leurs montures au pas, décrivant un vaste cercle pour se faire face.
Pendant quelques secondes, seul le souffle lourd et saccadé des bêtes et le battement frénétique de nos cœurs résonnèrent sur le terrain d'entraînement.
Puis, la tension retomba d'un coup. Un grand cri d'exultation jaillit de la gorge de Cormac, aussitôt repris par Taran et Niamh. Les rires et les interjections enthousiastes éclatèrent de toutes parts. Lorcan arborait un sourire rayonnant, fier d'avoir tenu sa place dans la ligne sans faiblir.
Je ramenai Maya au trot, puis au pas, flattant longuement son encolure trempée de sueur qui exhalait une odeur forte de fauve accompli. Cormac et Niamh rejoignirent ma hauteur. Le grand roux passa une main fatiguée sur son visage maculé de poussière, mais ses yeux étincelaient.
« Par les dieux, cette manœuvre était magistrale ! s'exclama-t-il en tapant amicalement sur le pommeau de ma selle. Je crois que même Cathal va avoir du mal à trouver quelque chose à redire.
— Ne le sous-estime pas, riai-je en essuyant d'un revers de gantelet la sueur qui me piquait le front. Il trouvera toujours un détail. Mais vous avez tous été formidables. »
Niamh laissa échapper un soupir de soulagement en étirant ses bras engourdis. « Une douche chaude et une bonne choppe d'hydromel, voilà tout ce dont j'ai besoin maintenant. »
Au bord du terrain, Cathal nous regardait approcher. Le vieux maître d'armes ne sourit pas — ce n'était pas dans sa nature —, mais il croisa les bras sur son plastron et hocha lentement la tête en nous regardant passer, un geste d'approbation silencieux qui, venant de lui, valait tous les éloges du monde.
« Au chenil ! lança-t-il d'une voix qui se voulait ferme mais sans son âpreté habituelle. Dessellez, brossez les bêtes jusqu'au dernier brin d'herbe, et vérifiez les coussinets. Vous avez bien travaillé ce matin. »
Nous nous dirigions en groupe vers le chenil du bas-domaine, conversant joyeusement dans la chaleur retrouvée du milieu de matinée. Les cuisses engourdies d'effort, le corps baigné de sueur mais l'esprit profondément apaisé, je savourai ce sentiment d'appartenance et de force partagée. Le duché pouvait bien traverser des tempêtes politiques ou essuyer des rumeurs de frontière, tant que nous aurions cette cohésion et cette ferveur sur la piste, les clans Olcanes resteraient inébranlables.
Le tumulte de la piste fit bientôt place à la fraîcheur ombreuse du grand chenil. L'air y était saturé d'effluves familiers de paille fraîche, de cuir séché et d'huile de soin pour le pelage. Comme les séances les plus intenses étaient sciemment écourtées pour préserver l'endurance et les articulations des bêtes, c'est un peu avant la fin de la matinée que nous gagnâmes le box de Maya, accompagnée par les autres élèves qui s'affairaient aux mêmes tâches que moi.
Maya obéit au moindre signal, se calant sagement dans le coin de son box, les flancs encore animés d'une respiration rapide. Je dégrafai d'abord la lourde selle de combat. Au claquement sec des boucles de bronze, la grande louve poussa un long soupir d'aise, secouant ses épaules pour libérer sa peau de la pression de la sangle. Dans un grognement de soulagement, elle s'ébroua violemment, projetant une fine vapeur de sueur et quelques grains de sable dans la pénombre de l'écurie.
Attrapant la grande brosse en bois d'orme bardée de poils de sanglier, je m'attaquai au pelage. Le geste était ancien, méthodique, rythmé par le frottement régulier du peigne contre la fourrure dense de l'encolure. Des mottes de terre séchée et des croûtes de sueur se détachaient sous mes passages successifs. Maya laissait aller sa tête vers l'arrière, les yeux mi-clos, poussant de petits feulements de contentement rauque dès que la brosse atteignait le creux sensible entre ses omoplates.
Puis vint le moment le plus important : l'inspection des blessures. Après la glissade brutale sur la pente de schiste et la traversée des bastaings, pas question de risquer une infection ou un boitement sournois. Je m'agenouillai dans la paille, collant mon épaule contre son poitrail encore brûlant. Saisissant doucement sa patte avant droite, je soulevai le membre massif pour un examen. Les coussinets étaient noirs, cuirassés par des années de course, mais l'une des membranes interdigitales arborait une fine entaille superficielle, striée par une arête de schiste.
— Rien de grave, ma belle, murmurai-je en glissant une main apaisante sur son chanfrein.
Je pris un chiffon propre imbibé d'une lotion d'arnica et d'écorce de chêne pour nettoyer la coupure. Maya contracta un instant ses griffes impressionnantes contre le sol, mais ne chercha pas à retirer sa patte, me vouant une confiance absolue. Une fois la plaie désinfectée et enduite d'un baume gras à la résine pour étanchéifier la peau, je vérifiai une à une les trois autres pattes, les jarrets et le dessous du ventre. À part quelques écorchures mineures dues au franchissement de la haie, le corps de la louve était prêt pour le repos.
Après un dernier tapotement rassurant sur l'épaule de Maya, je quittai le box. Dans l'allée du chenil, le cliquetis des brosses et les éclats de voix des camarades résonnaient encore. Je saluai Cormac, Niamh et le jeune Lorcan d'un geste de la main avant de prendre la direction des appartements du manoir. La fatigue musculaire commençait à peser sur mes épaules, et la perspective d'un bain chaud devenait une véritable bénédiction.