Chapitre 23
Chapitre 23
[ Lundi 29 juin 1117 — Calendrier Impérial ] début d’après midi
La lourde porte en chêne venait tout juste de se refermer dans un claquement retentissant, ramenant un calme presque irréel dans la pièce. L'odeur piquante de la cire à sceller fraîche et la lumière dorée du soleil traversant les vitraux apportaient une touche de sérénité après la tempête.
Appuyée contre le rebord de mon bureau, vêtue de ma robe corsetée de velours émeraude, je serrai la chemise de cuir contenant les registres officiels entre mes mains. En ce début d'après-midi du lundi, je n'en revenais toujours pas. Quarante-huit heures plus tôt, nous débattions encore du vol d'un artefact d'outre-tombe... et me voilà désormais propulsée médiatrice d'un mariage de réparation.
L'affaire avait été actée sans détour. Sous plusieurs témoins oculaires — et le petit tas d'étoffe abandonné au pied des rochers —, Ewan, le fils aîné du baron, âgé de dix-huit ans, avait effrontément défloré mademoiselle Maeve, la fille du capitaine de la garde ducale.
Ronan avait immédiatement exigé réparation par le biais de fiançailles officielles, en attendant que Maeve atteigne ses dix-huit ans pour le mariage. La séance avait pourtant failli tourner au carnage. La mère d'Ewan, hors d'elle, avait osé traiter Maeve de « petite souillon dévergondée ». La réplique ne s'était pas fait attendre : hurlant une volée d'injures à faire rougir un régiment entier, Ronan avait bondi, forçant les gardes du manoir à intervenir. Les deux parents avaient dû être évacués manu militari — non sans mal pour le capitaine, qu'il avait fallu traîner hors du bureau à trois hommes.
Désormais, la pièce ne comptait plus que six personnes : Aldric, posté à mes côtés tel un roc pour m'apporter son soutien juridique ; Ewan et Maeve, la mine déconfite et penaude ; le père d'Ewan, le teint livide et visiblement exténué ; et enfin, la mère de Maeve.
Je poussai un soupir discret, atterrée par la situation dans laquelle mon amie d'enfance venait de se fourrer. Maeve gardait les yeux rivés sur le parquet, les joues brûlantes.
C'est alors que sa mère rompit le silence. Posant une main affectueuse sur l'épaule de sa fille, elle lui adressa un sourire d'une sérénité déconcertante.
— Ne t'en fais pas, ma puce, chuchota-t-elle d'une voix parfaitement audible. C'est exactement comme ça que j'ai eu ton père. Un bon mariage de réparation ! À l'époque, le pauvre Ronan n'y a vu que du feu... il faut dire que j'étais déguisée en fille de joie.
Un silence de mort s'abattit sur le bureau.
Le père d'Ewan laissa échapper une quinte de toux étouffée, Aldric porta vivement sa main à sa bouche pour dissimuler un spasme de rire, et je me figeai, la bouche entrouverte, totalement incapable de prononcer la moindre parole devant une telle révélation.
Je me raclai la gorge plusieurs fois pour chasser le malaise ambiant, tentant désespérément de récupérer mon autorité de duchesse.
— Bien... repris-je en posant la chemise de cuir sur le bureau. Feignons tous de ne pas avoir entendu cette dernière confidence.
Le baron, le père d'Ewan, fixait la mère de Maeve avec un dégoût mal dissimulé. Il venait manifestement de réaliser que l'art du piégeage était peut-être une tradition familiale transmise de mère en fille. Tremblant légèrement, il attrapa le pot d'encre et la plume d'oie avant même qu'on ne lui demande quoi que ce soit.
— Où est-ce qu'on signe, Duchesse ? demanda le baron d'une voix étranglée. Par pitié, qu’on en finisse.
— Un instant, mon cher baron, intervint Aldric en sortant un parchemin jauni d'un tiroir de mon bureau. En l’absence des druides, un protocole civil a été mis en place pour remplacer le mariage religieux ; cela exige que nous utilisions un formulaire ducal officiel.
Il étala le document devant nous. En en-tête, on pouvait lire : Contrat d'engagement pour réparation d'honneur et remise en ordre des convenances — Modèle standard.
Je dévisageai mon conseiller, abasourdie par ma lecture.
— Vous avez un formulaire standard pour ça, Aldric ?
— Effectivement, Votre Grâce, répondit-il avec un calme olympien tout en ajustant ses lunettes. Entre la saison chaude, l'alcool de baie et les tenues légères des jeunes filles olcanes, c'est le septième que je remplis ce trimestre. La clause quatre stipule d'ailleurs que les frais d'entretien des montures loups de la mariée restent à la charge du beau-père.
Ewan glissa un regard horrifié vers le document, puis vers Maeve.
— Tu vois, ma chérie ? enchaîna la mère de Maeve sans prêter la moindre attention aux juristes. Un bon mariage reste le moyen le plus efficace d'assurer son ascension sociale. Passer d'une simple lignée de chevaliers à une famille de barons..., je suis fière de toi, ma puce.
— Mais ! Enfin, mère... dit Maeve d’une voix étranglée.
— Assez ! m'écriai-je en frappant du plat de la main sur la table, manquant de faire renverser l'encrier. On signe. Maintenant. Et que personne ne reprenne la parole jusqu'à ce que ce parchemin soit acté par les deux parties.
Le silence se fit enfin. Je tendis la plume au baron, puis à Ewan, à Maeve et à sa mère.
Une fois les paraphes apposés au bas du parchemin et la cire fraîchement pressée, la petite troupe ne demanda pas son reste. Le baron s'empressa de quitter la pièce en poussant son fils devant lui, visiblement impatient de mettre autant de distance que possible entre sa lignée et la mère de Maeve. Cette dernière emboîta le pas d'une démarche triomphante, le bras passé autour des épaules de sa fille, toujours rouge de honte.
La porte se referma enfin, laissant retomber un silence lourd et libérateur.
Seul Aldric resta dans le bureau. Avec une précision méticuleuse, le vieux conseiller rassembla les multiples copies du contrat, souffla légèrement sur l'encre pour en hâter le séchage, puis commença à tamponner et empiler les feuillets destinés aux archives du domaine.
Je me laissai glisser dans mon grand fauteuil capitonné, poussant un long soupir d'épuisement tout en me massant doucement les tempes.
— C'est absurde, Aldric... me plaindis-je en couvant du regard le dossier de cuir sur la table. Régler les querelles de mœurs et veiller aux convenances des unions... c'est normalement le travail des druides, pas le mien ! Je suis duchesse, pas médiatrice matrimoniale. Je n'aurais jamais dû avoir à gérer cette comédie.
Aldric acheva de plier l'un des parchemins avec un soin d'archiviste, avant de lever vers moi un regard empreint d'une douce résignation.
— C'est ainsi, ma Duchesse, répondit-il avec son calme habituel tout en scellant le dernier volet. En l'absence de représentant du Cercle druidique au manoir, la gestion des affaires civiles et le maintien de l'ordre moral vous incombent de droit. Il va falloir vous y faire... régir la vie du duché, c'est aussi passer par ce genre de désagréments.
Un silence plus pesant s'installa, troublé seulement par la poussière dorée qui dansait dans les derniers rayons du soleil. Je me redressai légèrement dans mon fauteuil, le regard assombri par une pointe d'amertume politique.
— L'Empire a interdit notre religion ancestrale, mais il reste parfaitement incapable de la remplacer... même au bout de vingt ans, lâchai-je dans un soupir désabusé. Espérons que les choses finissent par changer.
Aldric marqua un court temps d'arrêt, le bras suspendu au-dessus du dossier. Il baissa un instant les yeux vers les armoiries impériales qui figuraient au bas de l'un des formulaires administratifs, puis me jeta un regard charged de prudence.
— Ne le dites pas trop fort, Duchesse. L'Empire tolère notre autonomie administrative tant qu'elle règle leurs problèmes sans bruit, mais ils n'aiment guère qu'on leur rappelle leurs failles.
Aldric inclina la tête, prit le dossier sous son bras et salua d'un geste respectueux avant de quitter le bureau.
À peine le battant de la porte refermé derrière le vieux conseiller, je tombai le masque. Attrapant la bordure de mon encolure, je défaisais d'un geste rageur les premiers lacets de mon corset de velours émeraude pour pouvoir enfin inspirer une vraie goulée d'air.
Soudain, la porte s'entrouvrit à nouveau, très prudemment.
C'était Maeve. Seule, cette fois. Débarrassée de son escorte et du protocole, elle glissa dans la pièce et referma la porte aussitôt derrière elle.
— Tu as une minute ? demanda-t-elle d'une voix piteuse.
— Dis-moi juste que tu ne viens pas m'annoncer une autre surprise de ce genre, soufflai-je en me laissant tomber sur la banquette sous la fenêtre. J'ai eu ma dose de conflit pour la journée.
Maeve se laissa glisser le long du bureau jusqu'à se retrouver assise à même le parquet, enfouissant son visage dans ses mains avec un grognement d'agonie.
— Tue-moi, Énora. Par pitié, ordonne à la garde de m'exécuter. Je ne pourrai plus jamais croiser un seul habitant du manoir sans repenser à ce qu'elle a osé déballer... Elle m'a fichu la pire honte de ma vie.
Je ne pus m'empêcher de laisser échapper un rire étouffé, la tension accumulée depuis le début de l'après-midi retombant d'un coup.
— Il faut reconnaître que ta mère a un sens de la pudeur bien à elle, Maeve. Si tu avais vu la tête du baron... Il était tellement scandalisé qu'il en devenait rouge de dégoût. Il tenait la plume comme s'il craignait de se salir les doigts, pressé de signer avant qu'elle ne donne d'autres détails graveleux.
— Mon père est encore en train de pester dans la grande cour, le baron refuse de sortir du manoir tant que ma mère est dans les parages, et Ewan me regarde comme si j'étais une catin qui venait de lui tendre un piège grossier ! gémit-elle en écartant les doigts pour me jeter un regard désespéré. En plus de nous faire passer pour des parvenues, elle m'a fait passer pour une fille facile ! Je te jure que je ne me doutais de rien... Je ne savais pas que mes parents s'étaient mariés là-dessus.
Je me penchai vers elle, calant mon coude sur mon genou.
— Bon. On est entre nous... Qu'est-ce qui s'est réellement passé au pied des rochers ?
Maeve poussa un long soupir, les joues virant au pivoine. Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, triturant le bord de sa jupe.
— Ce n'était pas un calcul, Énora. Je te le jure sur les ancêtres. C'était juste... l'après-midi était chaud, le vin de baies qu'Ewan avait chipé était traître, et il essayait de me réciter des vers d'amour en s'emmêlant complètement les pinceaux. On s'est laissé emporter. Je n'avais aucune idée que mon père allait passer par ce sentier !
— Au moins, tu es fiancée au fils aîné d'un baron, observai-je avec un brin de malice. Même si ta mère a fait étalage de son manque absolu de retenue, le contrat est signé.
— Ne m'y mets pas toi aussi ! râla-t-elle en se relevant, puis elle me lança un des coussins d'une banquette sous l'autre fenêtre. Sa mère m'a traitée de souillon devant tout le monde. Quand la période de fiançailles sera terminée et qu'on devra vivre sous le même toit... elle va me le faire payer chaque jour.
Je rattrapai le coussin au vol, mon regard se faisant plus doux.
— Si sa mère essaie de te faire du grief, rappelle-lui que tu es l'amie de la duchesse. Et si elle insiste... tu n'auras qu'à lui rappeler que ta mère sait très bien manier le chantage au scandale. Ça devrait suffire à la faire taire.
Maeve laissa échapper un petit rire nerveux et s’assit à côté de moi sur la banquette, posant sa main contre mon épaule.
— Merci, Énora... Et désolée pour le cirque dans ton bureau.
Alors qu'elle se redressait, réajustant sa jupe pour se diriger vers la sortie, je la rappelai d'un geste.
— Attends une minute, Maeve.
Elle se retourna, la main déjà posée sur l'anneau de la porte. Je me levai de la banquette, contournai le bureau et attrapai un petit coffret en bois ciselé qui reposait sur le coin de la table.
— Je ne pouvais tout de même pas te laisser repartir sans un véritable cadeau de félicitations pour tes fiançailles, dis-je en lui tendant l'objet avec un sourire parfaitement innocent.
L'air intrigué, Maeve revint sur ses pas. Elle couva la boîte d'un regard curieux avant de la prendre entre ses mains.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle, hésitante.
— Une plante d'une espèce extrêmement rare, lui assurai-je avec le plus grand sérieux.
Rassurée, Maeve souleva délicatement le couvercle sculpté. Son sourire s'éteignit instantanément. Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur et une onde d'un rouge écarlate envahit ses joues, montant jusqu'à la racine de ses cheveux.
Soigneusement pliée au fond du coffret reposait sa culotte de lin — celle-là même qu'elle avait abandonnée deux jours plus tôt lors de son escapade galante.
— Je... mais... balbutia-t-elle, incapable de détacher son regard du bout d'étoffe, la bouche entrouverte par une honte monumentale.
— Les jardiniers du manoir l'ont dénichée ce matin même. Ils l’appellent la Déculotus maevus, expliquai-je d'un ton docte sans ciller. Elle poussait étrangement entre deux rochers au fond du parc. Il paraît que la flore de Mag-Dara prend de bien curieuses formes cette saison, arborant un sourire malicieux.
Maeve referma le couvercle d'un coup sec, produisant un claquement sonore, et plaqua le coffret contre sa poitrine comme pour masquer son crime.
— Tu es monstrueuse, Énora, souffla-t-elle d'une voix étouffée le visage toujours aussi incandescent.
— Ta monstrueuse duchesse, la corrigeai-je avec un clin d'œil complice. Et une amie prévenante qui veille à ce qu'on ne laisse pas traîner de preuves dans ses parterres de fleurs... Rassure-toi, c'est moi qui suis allée la ramasser juste après ton coup de folie, pas les jardiniers.
Cette fois, n'y tenant plus, Maeve tourna les talons et s'éclipsa du bureau à une vitesse prodigieuse, emportant son troublant trophée sous le bras sans demander son reste.