Chapitre 22
Le retour depuis les sous-sols se fit dans un silence glacial. Remonter les marches sombres, traverser la galerie et regagner le bureau de la duchesse n'avait jamais été aussi pesant. Lorsque je poussai la porte en chêne, la vaste pièce rectangulaire ne m'offrit aucun des répits habituels. La clarté pâle filtrée par la grande baie vitrée éclairait l'imposant bureau en U, mais la sérénité qui y régnait une heure plus tôt s'était définitivement envolée.
Quelques minutes plus tard, nous étions quatre réunis au cœur du domaine. Collin, le visage fermé et le regard anxieux ; Aldric, les traits tendus, perdu dans ses pensées ; et Ronan, dont la posture martiale trahissait une vigilance de tous les instants.
Je contournai le meuble massif et m'assis dans le grand fauteuil capitonné. L'assise m'offrait une posture haute, le dos droit malgré la rigidité de mon corset émeraude.
— Lorelius n'est pas venu pour négocier, ni pour nous menacer, déclarai-je, ma voix résonnant avec une fermeté nouée par l'inquiétude. Tout son jeu d'illusions n'avait qu'un seul but : dérober ce qui reposait dans le sanctuaire.
Aldric croisa les bras sur sa poitrine, le sourcil froncé.
— Qu'a-t-il pris exactement, Duchesse ?
— Un petit obélisque, à peu près de la taille de mon avant-bras. La matière était cristalline, mais inerte comparée au reste de la crypte au moment des faits, et chacun de ses côtés était recouvert de fines gravures en or.
Je tirai vers moi une feuille de parchemin vierge et saisis ma plume. La trempant vivement dans l'encre noire, je posai la pointe sur le grain du papier.
— Je vais essayer de reproduire ce que j'ai vu sur la pierre, dis-je en traçant un premier symbole d'un geste hésitant.
Mais la tâche s'avéra bien plus ardue que prévu. Mon regard glissa malgré lui vers la bibliothèque en chêne sur le mur de gauche, là où s'alignaient les plus anciens volumes du domaine — ces traités rédigés en glyphes abscons issus d'un peuple antérieur aux Olcáns, qui cédaient peu à peu la place aux chroniques de Kaelendor. Durant mon enfance, ces écritures anciennes ne m'avaient jamais intéressée. Je leur avais toujours préféré l'étude martiale, les lois ou l'économie.
Je traçai une ligne brisée, puis une boucle complexe, avant de raturer l'ensemble avec un soupir de frustration.
— Je ne suis vraiment pas sûre du résultat, avouai-je en reposant la plume, dépitée. Ces symboles ne m'ont jamais passionnée et mes souvenirs sont trop flous. Entre la pénombre de la crypte et la précipitation, je suis incapable de garantir la précision de ces traits.
Collin se pencha au-dessus du bureau pour observer le parchemin gribouillé, la mine soucieuse, tandis que Ronan posait une hand lourde sur le pommeau de son épée.
— Il y a trop d'incertitudes pour espérer le rattraper au hasard, gronda le guerrier. Si le duché avait conservé l'armée qu'il possédait avant la chute du royaume, la question ne se poserait même pas. Nous aurions pu noyer toute la région sous une traque impitoyable de nos chevaucheurs de loups. Lorelius n'aurait pas parcouru trois lieues sans qu'une de nos patrouilles ne signale son passage. Mais au vu du temps qui s'est écoulé depuis son départ... c'est trois fois plus qu'il n'en faut au commandant.
Aldric acquiesça d'un hochement de tête sombre, le regard fixe, avant de tempérer l'ardeur du capitaine :
— Sauf que nous ne sommes plus le duché dirigeant de l'ancien royaume, Ronan. La réalité est là : l'Empire veille et garde les yeux rivés sur la taille de notre armée. Augmenter les effectifs des troupes à découvert et boucler les frontières territoriales serait immédiatement perçu comme un acte de défiance, voire une levée de boucliers clandestine.
Il se tourna vers moi, appuyant son argumentation d'un geste mesuré de la main.
— De plus, il doit être sur un autre territoire que Mag-Dara à cette heure. Une pareille manœuvre provoquerait une faute diplomatique catastrophique. Et commettre un tel impair à la veille des funérailles de Marila... ce serait tendre le bâton pour nous faire battre. Nos ennemis n'attendent que ce genre d'écart pour sceller définitivement le sort de Mag-Dara.
À l'évocation de Marila, ma gorge se noua. Un serrement de cœur douloureux m'assaillit à l'idée de son absence définitive. Sa disparition laissait une plaie béante au manoir, et la pensée que sa mémoire risquait d'être entachée par une crise politique me donnait la nausée. Je ravalai ma peine, forçant mes épaules à rester droites.
Collin rectifia sa posture et prit la parole, ramenant l'attention de tous sur le problème immédiat :
— Dans ce cas, nous devons au moins chercher à comprendre ce que cet homme nous a volé, déclara-t-il d'un ton posé. Une fois que nous saurons ce qu'est réellement cet obélisque, nous pourrons aviser.
Il posa un regard pensif sur la feuille gribouillée devant moi, puis leva les yeux vers les sombres bibliothèques en chêne qui bordaient les murs de mon bureau.
— À défaut de savoir déchiffrer ces glyphes ou de garantir la précision de votre dessin, Duchesse, il ne nous reste qu'une seule option : passer au peigne fin chaque chronique, chaque légende et le moindre descriptif historique conservé dans nos archives. Cet objet n'est pas apparu par magie dans ce sanctuaire. Quelque part dans nos registres, il doit y avoir une trace de son histoire ou de sa fonction.
Je poussai un lourd soupir en observant les armoiries gravées sur le dossier vert, la gorge nouée par une amertume soudaine.
— Le problème, c'est que ma lignée, celle des An T-Soir, a été dévastée, rappelai-je d'une voix assourdie. Je suis la dernière. Mon grand-père et mon père sont morts en emportant peut-être certains secrets dans la tombe. S'il existait une tradition orale ou un enseignement transmis de roi en héritier sur ce qui dormait dans cette crypte, tout s'est éteint avec eux. Et la comptine transmise par ma grand-mère, qui m'a permis de localiser son emplacement, ne donne guère plus de détails. Je ne suis pas sûre qu'elle-même savait vraiment que cet endroit existait.
Je me redressai légèrement dans mon fauteuil, croisant les mains sur le bois sombre du bureau tandis qu'une intuition commençait à prendre forme dans mon esprit.
— Cependant, j'ai une hypothèse. Je pense que cet obélisque a un rapport direct avec la magie des esprits.
Collin releva brusquement la tête, un brin d'étonnement fendant son masque d'impassibilité habituel.
— La magie des esprits ? répéta-t-il, les sourcils froncés. Qu'est-ce qui vous mène à cette conclusion, Duchesse ?
— Lors de notre dîner, répondis-je en me remémorant chaque détail de la soirée où Lorelius s'était assis à ma table. Il s'est montré particulièrement curieux à ce sujet. J'ai immédiatement coupé court à la discussion. Après tout, la magie des esprits n'est rien d'autre qu'une branche dérivée de la nécromancie... une pratique sombre et proscrite. Je n'avais aucune intention de m'étendre là-dessus avec un émissaire impérial, sur un sujet tabou dont je ne connais que des rumeurs. Mais avec le recul, ce n'était pas de la simple curiosité intellectuelle. Il devait tâter le terrain pour savoir ce que je connaissais du pouvoir contenu sous le manoir.
Aldric se rapprocha de la haute bibliothèque en chêne qui bordait le mur gauche. Ses larges doigts parcoururent les dos élimés des plus vieux volumes avant qu'il n'en extraie un lourd grimoire à la reliure usée.
— Même sans comprendre les glyphes, certains de ces ouvrages contiennent des schémas et des croquis, fit-il remarquer en feuilletant rapidement les premières pages jaunies. Si nous cherchons une gravure ou une illustration qui ressemble à cet obélisque, nous pourrons cibler précisément les écrits à faire traduire. Cela nous évitera de perdre un temps précieux sur des chroniques hors de propos.
L'idée était pragmatique. Sans attendre, nous nous répartîmes les piles de livres. Ronan attrapa les registres les plus volumineux, Aldric s'attela aux recueils de cartes et d'enluminures, tandis que Collin et moi attaquions les étagères consacrées aux écrits antérieurs à la conquête impériale.
Pendant deux bonnes heures, le vaste bureau ne fut plus animé que par le froissement regular du parchemin, le craquement des reliures anciennes et le vol discret des particules de poussière soulevées par nos manipulations. L'odeur du vieux papier et du cuir séché envahit la pièce. Nous parcourûmes des centaines de pages, examinant chaque marge, chaque symbole isolé, la moindre esquisse de monument ou d'artefact.
Pourtant, alors que nous touchions au terme des piles accumulées, un appel étouffé d'Aldric brisa le silence oppressant de nos recherches.
— Venez voir... fit-il en posant un index calleux au centre d'une page cornée.
Nous nous penchâmes tous au-dessus du tome antique. Une gravure à l'encre brunie par les siècles y représentait une sorte de spire élancée, aux arêtes taillées qui rappelaient étrangement la silhouette de l'obélisque dérobé. Mon cœur rata un battement.
— Cela y ressemble... murmurai-je, l'espoir renaissant un bref instant.
Mais notre soulagement fut de courte durée. Tout autour de l'illustration, des blocs compacts de glyphes anciens et de runes oubliées s'alignaient en lignes serrées. Je promenai mes doigts sur le grain rêche du parchemin, l'esprit enfiévré.
— Je pourrais essayer de déchiffrer cette unique page seule, à l'aide de nos lexiques et grammaires anciennes, tentai-je d'avancer.
Collin me jeta un regard sceptique, et je dus bien vite concéder la réalité avec une grimace dépitée :
— Mais le dialecte est si archaïque que la traduction de cette simple page me prendrait au bas mot une semaine entière de labeur acharné... sans même avoir la moindre garantie sur l'exactitude du résultat. Et nous n'avons pas ce temps.
— Sans compter que la moindre erreur de contresens pourrait nous induire totalement en erreur, gronda Aldric en se frottant la nuque, dépité. C'est comme essayer de lire la pensée d'une roche.
— Sans un spécialiste pour traduire ces écrits, cette illustration reste muette, conclut Collin dans un soupir.
Il referma doucement le tome, balayant du regard les monceaux de parchemin étalés inutilement sur la table.
— Un druide fera le déplacement pour les funérailles de Marila, rappela le conseiller d'une voix posée. Si cet obélisque relève des arcanes anciennes ou de la magie des esprits, il saura lire ces annotations et nous éclairer. Pour l'heure, nous allons devoir déclarer forfait. Nous n'obtiendrons rien de plus dans ces livres aujourd'hui.
Aldric et Ronan hochèrent la tête, la mort dans l'âme. Aucun des deux hommes ne fit un geste pour partir. Une lourde atmosphère d'impuissance pesait sur la pièce, et ils restèrent là, immobiles autour de la table encombrée de grimoires, commençant à les ranger un à un dans un ordre tout relatif.
Lourde de cette impasse, je me levai lentement. Le laçage rigide de mon corset m'imposait un maintien impeccable malgré la fatigue qui me pesait sur les épaules. D'un pas lent, mes talons cliquetant doucement sur le parquet, je m'approchai de la grande baie vitrée au fond de la pièce et posai mes mains sur le rebord.
Au-dehors, le soleil baissait rapidement sur Mag-Dara. La lueur dorée de l'après-midi cédait la place aux teintes pourpres et cuivrées du crépuscule, baignant les jardins du manoir d'une lumière mélancolique. Ces sentiers de gravier où j'avais ri avec Maeve quelques heures plus tôt semblaient désormais figés sous les ombres grandissantes des chênes centenaires.
Je contemplai un long moment ce paysage embrasé, écoutant le léger bruissement du vent contre le vitrage, avant de briser le silence d'une voix basse :
— Dites-moi, Collin...
Je ne me retournai pas, gardant les yeux rivés sur la ligne d'horizon, mais ma question trahissait une profonde incompréhension.
— Vous qui êtes l'incarnation même de la prudence et de la méthode... comment avez-vous pu vous faire avoir, vous aussi ?
Collin laissa échapper un soupir discret. Derrière moi, le parquet crissa légèrement sous son poids alors qu'il se redressait.
— Parce que cet homme est un usurpateur hors pair, Duchesse, répondit-il d'une voix grave, empreinte d'une amère lucidité. C'est un fin usurier des documents officiels et des arcanes de la bureaucratie.
Il fit une courte pause, jetant un regard sombre aux deux autres hommes toujours immobiles près du bureau, avant de poursuivre :
— Les fameuses lettres falsifiées découvertes dans le camp des Trois-Moulins... Tout porte à croire qu'elles étaient de son fait. Il ne s'est pas contenté de porter des insignes volés ; il a forgé ces preuves de toutes pièces pour nous plonger dans le doute, semer la discorde et crédibiliser sa propre venue. Il connaissait les moindres codes de la chancellerie, le jargon de la capitale et la façon exacte de distiller de faux documents pour nous coincer.
Je perçus une touche de déception personnelle dans le ton habituellement égal du conseiller.
— J'ai vérifié ce qui me semblait suspect, mais il avait anticipé chaque angle mort, conclut-il. Il savait exactement sur quel levier appuyer, quel doute instiller et quelle peur exploiter pour nous paralyser. Sa mise en scène était parfaite, parce qu'elle s'appuyait sur notre propre besoin de protéger Mag-Dara.
— Je comprends, Collin, soufflai-je en esquissant un geste apaisant. Ne vous en voulez pas. Nous avons tous été aveuglés, sans parler de la gravité des menaces qu'il agitait sous mon nez. Mais je vous promets que je serai bien plus vigilante à l'avenir.
Soudain, un frisson glacial me parcourut l'échine. Le souvenir de notre descente dans les sous-sols me revint avec une acuité terrifiante. À deux reprises, alors que nous nous enfoncions dans le couloir sombre, j'avais senti sa présence se décaler légèrement dans mon dos. Deux fois, mes oreilles de louve avaient pivoté d'instinct vers lui, captant le bruissement imperceptible de son étoffe et le changement subtil de sa démarche. Chaque fois, en comprenant que mon ouïe fine ne lui laissait aucun répit, il s'était immédiatement ravisé et avait réajusté son pas.
Mon sang ne fit qu'un tour dans mes veines. Une horreur rétrospective m'assécha la gorge.
— En y repensant... il a failli passer à l'acte, murmurai-je, la voix tremblante. Dans le couloir scellé. Par deux fois, il a tenté de se positionner discrètement dans mon dos. Si je n'avais pas fait pivoter mes oreilles ou compris que je captais le moindre son de ses mouvements, il m'aurait frappée.
Je posai une main sur mon ras-de-cou, touchant le saphir serti dans le tissu avec une prise fiévreuse.
— Il n'attendait qu'une ouverture, poursuivis-je en levant des yeux écarquillés vers le jardin. Il aurait pu m'assommer, m'arracher ce bijou des mains et refermer la porte scellée derrière lui. Je serais restée inconsciente au fond de cette crypte... à mourir de soif dans le noir absolu, pendant qu'il quittait le manoir en toute liberté.
Collin fit deux pas en avant et posa ses mains fermes et bienveillantes sur mes épaules. Ce geste simple, d'une prévenance rare chez cet homme si retenu, m'ancra de nouveau dans la réalité et m'aida à chasser les images effrayantes qui envahissaient mon esprit.
— Le pire a été évité, Duchesse, dit-il d'une voix douce mais assurée. Vous avez eu les réflexes nécessaires.
Je fermai les yeux un instant, accueillant la tiédeur de sa main pour contenir la vague de panique qui menaçait de me submerger. Je pressai mes doigts contre mes tempes et forçai ma respiration à retrouver un rythme regulier. Il me fallut plusieurs longues secondes pour redresser les épaules et chasser le froid d'outre-tombe qui s'était insinué en moi. Je ne pouvais me laisser paralyser par ces spectres ; pas devant mes conseillers.
Après ce bref répit, je rouvris les yeux et me penchai un peu plus sur le rebord de la fenêtre, cherchant dans la paisible pénombre du soir de quoi apaiser définitivement mon esprit.
C'est alors qu'un mouvement anormal près du bassin artificiel attira mon attention. L'une de mes oreilles tressaillit d'instinct, pivotant dans la direction d'où un froissement d'herbe et un rire étouffé montaient du parc.
Je scrutai le fond du jardin et écarquillai les yeux.
Là-bas, sur la pelouse baignée par les ultimes lueurs du soleil couchant, deux silhouettes s'agitaient. Maeve et Ewan étaient couchés à même le sol, emmêlés dans une étreinte douce où se mêlaient rires, bras enlacés et batailles d'oreilles.
— Mais... qu'est-ce qu'ils peuvent bien manigancer tous les deux ? murmurai-je, le nez s'avançant davantage par-dessus le rebord de la fenêtre, prise d'un doute subit.
Collin se pencha à mes côtés, les sourcils froncés. Il lui fallut de longues secondes et plusieurs clignements d'yeux pour réussir à les repérer au pied des rochers.
— Ils exagèrent, grommela le conseiller en rectifiant sa posture. Ce n'est absolument pas une heure raisonnable pour improviser un entraînement martial. Duchesse, s'il vous plaît, venez... ne vous laissez pas distraire par ces gamineries. Nous avons des sujets bien plus urgents à traiter.
Pendant ce temps, intrigués par notre manège, Aldric et Ronan s'étaient approchés de la seconde baie vitrée. Aldric ajusta sa vue, contemplant la scène sur la pelouse baignée de crépuscule. Un fin sourire étira ses lèvres.
— Allons, Collin... murmura Aldric d'un ton rêveur et poétique. La nature ne fait que suivre son cours. Il semblerait bien que la saison des amours se prolonge dans le duché cette année...
Ronan, qui s'était penché un peu plus pour plisser les yeux dans la pénombre, se figea brusquement. Ses narines frémirent, et ses yeux s'écarquillèrent d'un coup. Son visage passa en une fraction de seconde de la neutralité à un rouge cramoisi.
— Attendez... QUOI ?! HAAAA ! MA FILLE !
Sans l'ombre d'une hésitation, le capitaine lâcha un rugissement d'indignation, fit demi-tour sur ses talons et bondit hors du bureau. Il s'élança à grands pas furieux dans le couloir, poussant un juron qui fit trembler les boiseries, bien décidé à interrompre l'étreinte avant qu'il ne soit trop tard.
Aldric ne quitta pas le spectacle des yeux, son fin sourire s'élargissant.
— Je suis bien sûr qu'ils feront de beaux enfants, ajouta-t-il d'un ton réjoui.
Une bouffée de chaleur me monta brusquement aux joues. Prise d'un élan de pudeur, je me reculai légèrement de la vitre, soudainement mal à l'aise d'observer une telle intimité.
— Mais... ils sont vraiment en train de s'embrasser ? balbutiai-je, troublée par une telle audace. En plein air... à la vue de tous, sous les fenêtres de mon manoir ?!
Aldric me dévisagea, amusé par mon désarroi et la rougeur qui trahissait mon embarras. Il étouffa un rire bienveillant d'un revers de main avant de répondre d'une voix douce :
— La jeunesse ne s'embarrasse guère des convenances quand le cœur s'en mêle, surtout sous la douceur du crépuscule, ma Duchesse…
Au-dehors, la scène prit un tournant frénétique. Maeve, emportée par la fougue du moment, venait de coller la tête d'Ewan contre sa poitrine dans un gémissement ravi. Mais leur extase fut de courte durée. Tournant soudain la tête vers la terrasse, les deux amoureux aperçurent Ronan débouler dans les allées du parc, le poing levé vers le ciel et hurlant une volée de jurons incendiaires. Pris d'une panique soudaine, Maeve et Ewan se redressèrent d'un bond, s'extirpèrent de l'herbe et s'enfuirent à toutes jambes à travers les bosquets, main dans la main.
Aldric se pencha un peu plus contre la fenêtre, observant leur fuite éperdue, avant de couver du regard le petit tas d'étoffe abandonné au pied des rochers.
— Ah... fit le vieux conseiller d'un ton faussement détaché, il semblerait bien que la petite ait oublié sa culotte.
À nos côtés, Collin ferma les yeux et posa les mains sur son front, poussant un soupir monumental, assurément à cause du tournant absurde que venait de prendre notre conseil de crise.
Je me détournai enfin de la fenêtre, secouant la tête pour chasser l'incrédulité qui m'assaillait.
— J'en ai assez vu pour aujourd'hui, déclarai-je d'un ton monotone. Je me retire dans mes appartements.
Je traversai le bureau d'un pas rapide, impatiente de laisser derrière moi cette journée chaotique. Mais à mi-chemin de la porte en chêne, je m'arrêtai net, repensant aux implications de cette scène surréaliste.
— Aldric...
Le vieil homme se détourna de la fenêtre et me fixa, le regard curieux.
— Pensez à préparer pour lundi matin, les documents officiels pour un mariage de réparation.
Sur ces mots, je franchis le seuil sans attendre leur réaction, laissant mes conseillers derrière moi.