Chapitre 21
Je refermai la porte du salon derrière moi, savourant le silence qui régnait dans les couloirs. Le week-end m'offrait toujours cette parenthèse de calme au sein du manoir, une trêve bienvenue dans le tumulte de mes obligations et la possibilité de peaufiner mon éducation ou bien de prendre du temps pour moi-même. Lorsque je poussai la lourde porte en chêne de mon bureau, la pièce m'accueillit avec une tranquillité familière. Aujourd'hui, il n'y aurait ni file d'attente, ni sujets inquiets. Les doléances n'avaient pas leur place les fins de semaine à Mag-Dara.
Je contournai mon bureau et me laissai tomber dans mon fauteuil avec un petit soupir de confort. N'having aucune urgence immédiate à gérer, mon regard se posa sur un épais volume à la reliure stricte qui trônait sur le coin du bureau : un imposant traité d'économie. Collin me l'avait chaudement recommandé quelques jours plus tôt, en me glissant avec son sérieux habituel qu'une bonne gestion des ressources valait bien toutes les victoires militaires du monde. Par acquit de conscience, je tirai l'ouvrage vers moi, l'ouvris et me plongeai dans ma lecture. Les premières pages étaient denses, remplies de concepts abstraits sur les flux commerciaux, les rendements agricoles et les taxes douanières. C'était aride, mais je fis l'effort de m'y intéresser.
Les heures s'écoulèrent paisiblement au rythme des pages qui se tournaient. La lumière du soleil tourna dans la pièce, baignant le bureau d'une lueur dorée qui faisait danser les particules de poussière. Au milieu de l'après-midi, trois petits coups discrets résonnèrent contre la porte.
— Entrez, lançai-je en relevant le nez de mes lignes de chiffres.
Collin fit son apparition. Fidèle à lui-même, il arborait cette mine professionnelle et concentrée, les bras chargés d'une chemise de documents.
— Je suis navré de vous interrompre, dit-il en s'approchant du bureau. J'ai seulement besoin de votre signature pour finaliser les documents convenus lors de la réunion.
Je lui adressai un léger sourire compréhensif et saisis ma plume. La pile de documents contenait les registres habituels, mais il y avait également une missive d'une bien plus grande importance, destinée au palais impérial. Pendant quelques minutes, le seul bruit dans la pièce fut le grattement régulier et rassurant de la pointe sur le parchemin. Au bas de la lettre officielle, je m'appliquai à tracer mon nom complet : Enora An T-Soir, duchesse de Mag-Dara, suivi de ma signature.
Je saisis ensuite le bâtonnet de cire verte, que je fis fondre à la flamme d'une bougie, et laissai couler un épais médaillon sur l'enveloppe. D'un geste précis, j'y pressai fermement ma chevalière qui imprima sur la cire mon sceau ducal. Une fois le dernier document paraphé et la missive scellée, Collin récupéra la pile, me remercia d'un hochement de tête respectueux et prit congé, me laissant de nouveau seule face à mon ouvrage.
Je baissai les yeux vers le paragraphe que j'avais laissé en suspens. « De l'impact des fluctuations monétaires... »
Les mots semblaient soudain nager devant mes yeux. L'effort de concentration s'était évaporé avec le départ de Collin. Une lassitude sourde s'empara de moi. L'une de mes oreilles tressaillit en captant le bruissement du vent à travers la fenêtre, tandis que ma queue balaya distraitement le dossier de mon fauteuil. L'appel de l'extérieur devenait soudain beaucoup trop fort pour être ignoré.
Refermant le traité d'un coup sec, je me levai et m'étirai longuement, dénouant les muscles de ma nuque et du dos. L'économie attendrait bien, me dis-je. Pour l'heure, j'avais grand besoin de sentir le vent sur mon visage. D'un pas léger, je quittai mon bureau, bien décidée à aller flâner dans les jardins du manoir pour m'aérer l'esprit.
Les jardins du manoir présentaient un agencement empreint d'une sérénité sauvage, pensé pour épouser la nature environnante. J'empruntai les étroits sentiers de gravier clair, rythmés par de grandes dalles de pierre brute gravées d'entrelacs Olcan, qui serpentaient entre des bosquets de fougères et des blocs de granit tapissés de mousse émeraude. Le doux clapotis d'un ruisseau s'écoulant entre les rochers m'accompagnait, tandis que le parfum boisé de la bruyère et des sous-bois embaumait l'air. Je pris le temps de déambuler, laissant la beauté rustique et l'atmosphère apaisante de ce cadre verdoyant me gagner peu à peu.
Au détour d'un grand sorbier aux baies d'un rouge éclatant, je tombai nez à nez avec Maeve.
L'effet de surprise fut total. Loin de la poussière du terrain d'entraînement et de son habituelle armure de cuir, elle portait une robe d'un blanc immaculé, taillée dans un tissu léger qui flottait doucement au gré de la brise. La coupe s'arrêtait juste au-dessus de ses genoux et dénudait complètement ses épaules ainsi que son dos, contrastant magnifiquement avec son pelage d'un roux chaud.
En m'apercevant, elle se figea, ses oreilles se rabattant légèrement en arrière.
— Duchesse... bredouilla-t-elle, soudain gênée. Je suis désolée. Je sais bien que je ne suis pas censée me trouver dans cette partie des jardins.
Je lui adressai un sourire sincère, balayant ses craintes d'un geste de la main.
— Ne t'en fais pas. Si c'est toi, cela ne me pose aucun problème, la rassurai-je d'une voix douce.
Détendant ses épaules, elle me rendit mon sourire. Nous nous dirigeâmes vers un banc de bois sombre et ouvragé, face à une source d'eau claire bordée de roches moussues. Le silence s'installa un instant entre nous, un silence confortable et familial, avant que le regard ambré de Maeve ne détaille ma propre tenue.
— C'est une très belle robe, finit-elle par remarquer, une pointe d'étonnement sincère dans la voix. Pour être honnête, cela me surprend de te voir porter ce genre d'habits.
Je baissai les yeux sur mon vêtement. L'épais tissu vert profond, les délicates broderies dorées qui ornaient mon corset et les longs voilages sombres qui tombaient le long de mes bras tranchaient radicalement avec mes habituelles tenues martiales ou mes vêtements d'intérieur plus simples.
— J'essaie de paraître plus sérieuse, avouai-je en poussant un léger soupir. Mon statut l'exige, et je me suis dit qu'une allure plus majestueuse m'aiderait à asseoir mon autorité.
Maeve pencha la tête sur le côté, un sourire en coin étirant ses lèvres.
— Et alors ? Ça marche ?
Je laissai échapper un petit rire étouffé, ma queue balayant doucement les lattes du banc.
— Plus ou moins, répondis-je. Avec les étrangers au domaine, sans doute. Mais cela ne fonctionne absolument pas avec Collin, Aldric ou ton père, Ronan.
Je tournai mon regard vers l'eau limpide de la source, sentant une chaleur inattendue m'envahir la poitrine.
— Ils me connaissent réellement. Pour eux, je reste exactement la même qu'avant, peu importe la majesté des vêtements que je porte. Ils ne changent pas leur comportement d'un iota.
Je fis une pause, écoutant le vent murmurer dans les hautes frondaisons des chênes centenaires.
— Et pour être tout à fait franche... ça me rassure énormément.
Je soulevai ensuite légèrement le bas de ma jupe émeraude pour révéler mes pieds. J'arborais d'élégants souliers ajustés, flanqués de talons aiguilles vert sombre rehaussés de fines dorures. Maeve écarquilla les yeux, poussant un petit hoquet d'admiration.
— Oh, ils sont absolument superbes ! s'exclama-t-elle en se penchant pour les observer de plus près. Vraiment magnifiques...
Puis elle releva les yeux vers moi, un brin effrayée par la finesse du talon.
— Mais pour être tout à fait franche, avec tout ce tissu, ces voilages, ce laçage et de pareils talons... cela doit être atrocement encombrant au quotidien. Il faut avouer que ce n'est pas très pratique si tu dois te mettre à courir dans les couloirs du manoir !
Je ne pus m'empêcher de rire face à son pragmatisme. La légère tension qui pesait encore sur mes épaules depuis mon départ du bureau s'envola définitivement.
— Tu sais, je ne cours plus dans les couloirs, Maeve. Même si ces couloirs interminables me démangent de le faire !
Le rire s'estompa doucement, remplacé par le murmure apaisant du ruisseau. Maeve s'adossa confortablement au dossier du banc, étirant ses longues jambes dénudées, avant qu'une lueur malicieuse ne s'allume dans ses yeux ambrés.
— En parlant de se donner en spectacle à cause de ses vêtements... commença-t-elle en se tournant vers moi, l'oreille frétillante. Tu as vu Ewan sur le terrain, juste après ton départ ce matin ?
Je secouai la tête, intriguée. Ewan était le fils aîné d'un baron voisin, un garçon d'à peu près notre âge, particulièrement fier de sa musculature naissante.
— Il a voulu m'impressionner, pouffa Maeve en se couvrant la bouche de la main. Il s'est mis en tête de ranger les mannequins d'entraînement lestés de plomb en en portant deux à la fois. Il a bombé le torse, m'a lancé son meilleur regard de braise... et a trébuché sur le râtelier d'armes. Il a fini la tête la première dans le tonneau d'eau de rinçage !
Je laissai échapper un éclat de rire franc, imaginant parfaitement la scène.
— Je parie que Cathal l'a foudroyé sur place ?
— Pire ! s'exclama-t-elle, les larmes aux yeux. Le maître l'a regardé dégouliner et lui a dit que s'il voulait se baigner, la rivière était au bout du terrain. Sa queue était tellement basse qu'elle balayait la poussière.
Maeve essuya une larme de rire au coin de son œil, puis son expression s'adoucit légèrement. Sa queue remua doucement sur les lattes du banc.
— Mais pour être tout à fait honnête... ajouta-t-elle avec un petit sourire tendre, il a un très beau sourire. Et même s'il s'y prend de manière complètement maladroite, je trouve que ses tentatives pour attirer mon attention sont assez touchantes. Il s'en donne du mal, le pauvre.
Je haussai un sourcil, amusée par cette soudaine indulgence. Tandis que je m'apprêtais à la taquiner sur ce revirement, Maeve se pencha soudain vers moi. Ses narines frémirent légèrement, captant les effluves que la brise soulevait de mon tissu émeraude.
— Au fait, tes oreilles ne sont pas les seules à profiter de ton jour de repos, remarqua-t-elle. Tu sens rudement bon. C'est du pin ?
— L'huile essentielle de mon bain de midi, confirmai-je avec un petit sourire satisfait.
Maeve poussa un profond soupir théâtral et saisit une mèche de ses cheveux roux pour la renifler avec dégoût.
— Tu en as de la chance. Avec les entraînements quotidiens, j'ai l'impression de sentir le loup mouillé en permanence. Et pour couronner le tout, le nouveau savon que les domestiques ont descendu aux bains sent le chou bouilli et la graisse de mouton. Ça me gâche totalement la journée. Si Ewan m'avait approchée de plus près, il n'aurait peut-être pas cherché à m'impressionner !
Son autodérision me fit de nouveau sourire, mais elle réveilla aussi un souvenir bien précis dans mon esprit.
— Rassure-toi, lui dis-je. Tu sentiras toujours meilleur que lors de notre fameuse expérience olfactive, il y a cinq ans.
Les oreilles de Maeve se rabattirent d'un coup sec et elle gémit en cachant son visage dans ses mains.
— Par pitié, Enora, ne me rappelle pas ça...
— Oh si ! insistai-je, soudain prise d'une nostalgie hilare. Nous étions persuadées de pouvoir fabriquer un parfum digne des dames de la capitale. Qu'est-ce que nous avions mélangé, déjà ? Des pétales de roses, de la boue du potager...
— ... du jus de mûres sauvages et de la sève de pin, compléta Maeve en relevant la tête, visiblement résignée mais souriante. Le tout macéré dans l'eau croupie du vieil abreuvoir. On s'en était tartiné de la tête aux pieds pour « imprégner le pelage ».
— Le résultat a été catastrophique, soufflai-je, repensant à nos deux petites silhouettes couvertes de boue violette. Nous avons empesté la vase pendant près d'une semaine. Les domestiques ouvraient les fenêtres sur notre passage. Je crois que je n'ai jamais vu ma grand-mère aussi exaspérée que le jour où je me suis assise sur son beau tapis persan avec mon arrière-train imbibé de mûres.
Maeve éclata d'un rire sonore, pur et cristallin, qui fit tressaillir l'eau claire de la source. Contaminée par sa joie, je l'accompagnai. Pendant un long instant, assises côte à côte sous le feuillage écarlate du sorbier, nos rires partagés finirent par s'adoucir en petits hoquets d'amusement. Un vrai sentiment de légèreté m'enveloppa la poitrine, chassant les dernières traces du poids accumulé durant ma semaine de travail. C'était un répit rare, précieux, et j'aurais aimé prolonger cet instant encore un peu.

Pourtant, le crissement précipité de bottes sur le gravier clair vint briser notre bulle. Mes oreilles se dressèrent d'un coup, immédiatement imitées par celles de Maeve.
Au bout de l'allée, sous les voûtes de chênes, une silhouette s'avançait à grands pas. Collin.
Un tel empressement chez lui avait de quoi nous interloquer. Homme de méthode et de réserve, il ne se départissait presque jamais de son allure calme et mesurée. Le voir ainsi fendre l'air, le visage fermé et le regard anxieux, balaya en une fraction de seconde la quiétude du jardin.
Maeve se redressa d'un bloc sur le banc, toute malice envolée. La pause était bel et bien terminée.
— Sa démarche rapide n'augure rien de bon... murmurai-je à voix basse.
Collin parcourut les derniers mètres et s'arrêta à notre hauteur, s'inclinant rapidement. Il essayait d'entretenir sa contenance habituelle, mais la rigidité de sa posture trahissait une profonde inquiétude.
— Pardonnez-moi d'interrompre votre repos, Duchesse, dit-il d'une voix maîtrisée mais tendue. Et navré, Maeve, mais j'aurais besoin de m'entretenir seul avec sa grâce.
Maeve ne posa aucune question. Saisissant immédiatement la gravité de la situation, elle s'inclina respectueusement devant moi.
— Duchesse, dit-elle simplement avant de tourner les talons et d'éloigner son pas rapide le long du sentier.
Collin resta immobile, le visage de marbre, observant le départ de Maeve. Sachant pertinemment combien l'ouïe des Olcáns était bonne, il attendit de longs moments.
Ce n'est que lorsque la silhouette de Maeve disparut complètement derrière un bosquet de noisetiers que Collin se tourna enfin vers moi.
— Le messager impérial... Lorelius, commença-t-il à voix basse en ancrant son regard sombre dans le mien. Ce n'en est pas un. C'est un imposteur.
— Un imposteur ? répétai-je, les sourcils froncés.
— Je me suis rendu en personne à la poste impériale de Mag-Dara pour y remettre la missive que vous veniez de sceller à l’attention du palais impérial, m'expliqua-t-il, la mâchoire crispée. Lorsque j'ai stipulé le motif de cet envoi prioritaire au chef d'établissement, il s'est montré très confus. Après vérification des registres officiels, sa réponse a été catégorique : aucun émissaire, aucun messager en provenance de la capitale n'a été dépêché auprès de la duchesse de Mag-Dara. Cet homme s’est fait passer pour ce qu'il n'est pas.
Collin fit un pas de plus vers moi, le regard pressant.
— Duchesse, nous devons comprendre ce qu'il cherchait réellement. Racontez-moi votre entretien dans les moindres détails. Chaque mot, chaque menace, la moindre promesse... Ne me cachez rien.
Je restai muette un instant, le cerveau en ébullition, essayant d'assimiler l'information. L'homme qui s'était présenté à moi, qui portait les insignes et maniait le vocabulaire de la cour... n'était qu'un escroc.
Collin fit un pas de plus et s’agenouilla devant moi. Il posa ses mains sur les miennes qui, sans que je m’en aperçoive, empoignaient fermement le tissu de ma robe, ce qui me calma légèrement. Son regard se fit plus pressant que jamais.
Pendant les minutes qui suivirent, je lui résumai l'entretien de point en point : le pli de Publius Varrus, la rancune de Valérius d'Oris et le chantage lié à l'Ombre de Kernevers, les menaces de tutelle, puis la révélation de la maladie de l'Empereur et des trois alliés potentiels. Je lui racontai la comédie du dossier secret, pour finir par l'ouverture de la porte scellée de la cave grâce au saphir de mon ras-de-cou et notre entrée dans le couloir aux glyphes verts.
Collin prit une profonde inspiration, assemblant mentalement les pièces du puzzle.
— C'est une manipulation d'une précision redoutable, Duchesse, analysa-t-il d'une voix sombre. Il a utilisé la technique de la surcharge d'informations. En vous jetant à la figure des vérités incontestables — la rancune de Valérius, le nom de personnes réel ou la maladie de l'Empereur —, il a crédibilisé tout le reste. Les menaces de tutelle et l'offre du dossier secret n'étaient qu'un écran de fumée pour vous mettre sous pression.
Il se releva et s'assit à côté de moi :
— Il semblerait que son unique objectif depuis le début était que vous lui ouvriez vous-même ce sanctuaire scellé. Il savait parfaitement qu'une crypte existait sous le manoir, à première vue. Il a joué la comédie du chantage et de la négociation uniquement pour obtenir cet accès.
Son analyse était imparable. Et en l'entendant parler du sanctuaire, une image précise me revint soudain à l'esprit.
— La crypte... murmurai-je en le fixant. Collin, son étui !
Il me regarda, intrigué.
— Quand nous avons traversé le couloir et atteint le fond de la crypte, repris-je d'une voix vive, il est parti chercher quelque chose dans sa chambre. À son retour, il portait dans ses bras un étui en cuir rigide de forme cylindrique. Il m'a semblé évident que cela devait contenir des feuilles pour recopier les glyphes !
L'obélisque. Cet étrange artefact translucide découvert au fond de la crypte. Ses dimensions correspondaient exactement à cet étui cylindrique. Il n'avait jamais été question d'analyse. Il était venu récupérer l'objet.
— Donnez-moi votre bras, je vous prie, ordonnai-je à Collin en empoignant la lourde étoffe de ma jupe vert émeraude.
Toujours réactif, il m'offrit son bras. M'appuyant fermement sur lui pour garder l'équilibre sur mes talons aiguilles, je l'entraînai à pas rapides hors du jardin.
Le laçage rigide de mon corset m'oppressait à chaque respiration, mes longues jupes entravaient mon allure et le claquement sec de mes talons cliquetait sur les graviers du jardin puis sur les dalles de la cave. L'avertissement de Maeve revenait en arrière-plan... mais soutenue par l'avant-bras de Collin, je filai vers les sous-sols sans perdre une seconde.
Nous arrivâmes rapidement devant l'accès à la crypte. Les gardes en poste se redressèrent à notre approche. Je les dépassai sans m'arrêter. En voyant cet étui cylindrique à la ceinture de Lorelius lorsqu'il était ressorti, ils n'y avaient vu que le matériel d'un archéologue et avaient laissé filer l'imposteur.
Je m'enfonçai aussitôt dans le couloir sombre. Les glyphes gravés dans la pierre s'étaient totalement éteints et la brume lumineuse qui recouvrait le sol avait disparu, abandonnant le passage à une obscurité de plomb. Sans prendre de torche, je laissai ma nyctalopie découper la pénombre en nuances de gris et guidai Collin jusqu'à la salle principale.
Lorsque je franchis l'arche menant à la chambre au fond du couloir, mon regard se porta directement sur le centre de la pièce.
Le constat fut immédiat.
L'artefact n'était plus là. L'obélisque translucide avait disparu, ne laissant derrière lui qu'un socle de pierre vide.
Devant ce socle de pierre désert, une dernière certitude s'imposa à moi avec une clarté glaciale. La désertion du commandant, les prétendues découvertes du bivouac des Trois-Moulins et jusqu'à ces missives falsifiées... Tout cela n'était qu'une vaste mise en scène. Lorelius avait forgé chaque mensonge de toutes pièces pour me plonger dans le doute et me placer en position de faiblesse. Tout ce jeu d'illusions n'avait eu qu'un seul et unique objectif : se donner les coudées franches pour me manipuler, et m'amener à lui ouvrir moi-même la porte du sanctuaire.
Seize ans. À peine seize ans, et me voilà jetée dans un vaste monde d'intrigues, un véritable nid de serpents où se mêlent chantages, machinations politiques, diplomatie toxique et tentatives d'assassinat. Je sens ma poitrine se serrer sous le poids de cette réalité. L'illusion d'une trêve vient de voler en éclats, et je comprends enfin la nature des ombres parmi lesquelles je vais devoir régner.