Chapitre 20
L’eau chaude du bain avait fini par dissiper l’engourdissement de mes muscles et les courbatures laissées par l’entraînement matinal. Plongée jusqu’aux épaules, le menton effleurant la surface parfumée aux essences de pin, j’avais pris le temps de vider mon esprit, de ne penser qu’à l’instant présent et de profiter de la relaxation offerte par mon environnement aquatique. Ces moments de répit marquaient la fin de matinée dans une routine déjà bien ancrée, le calme avant la reprise du rythme exigeant du reste de la journée.
Même si les trois jours de deuil officiel n'étaient pas encore écoulés — et mon ancienne tenue de deuil ayant fini irrécupérable —, Silla m'avait aidée à enfiler ma robe de la veille. Une fois apprêtée, j’avais pris mon déjeuner dans la petite salle à manger. Un repas simple mais consistant, honoré sans perdre de temps, car les affaires du duché m’attendaient.
Quelques minutes plus tard, mes pas me menèrent le long du couloir menant à mon bureau. Avant même d’atteindre la grande porte de chêne, des éclats de voix familiers me parvinrent.
Mes trois conseillers m'y attendaient déjà.
Rassemblés dans la galerie, ils discutaient à voix haute, formant un trio pour le moins haut en couleur : Collin, serein et sûr de lui, fort de la prospérité du duché dont il gérait les finances aux côtés de ma grand-mère ; Ronan, le capitaine de la garde, l’air martial et le regard affûté ; et enfin Aldric, notre greffier, serrant contre lui un épais registre enluminé. Avec son œil toujours rivé sur les décrets et sa méticulosité légendaire pour la forme juridique, il apportait à ce groupe l'autorité froide et nécessaire des lois de Mag-Dara.
Au fur et à mesure que je m'approchais, le sujet de leur querelle devint plus clair.
— ... et si le poison avait été administré à petites doses sur plusieurs semaines ? insistait Ronan, les bras croisés, le sourcil froncé par la suspicion. Si nous sommes face à une conspiration au sein même du manoir, il nous faut revoir toute la sécurité de la duchesse !
— Allons, Ronan, coupa Collin d'un ton sec en interrompant ses élucubrations. C'est une vaste foutaise.
Aldric ajusta son épais registre contre son torse, observant l'échange d'un air sceptique sans prendre parti pour l'instant.
Collin reprit : — Rappelle-toi les faits. Enora partageait exactement les mêmes plats que la duchesse douairière durant ses derniers jours, servis directement depuis les mêmes cuisines. Si la duchesse Marila avait été empoisonnée à table, Enora aurait été touchée elle aussi. Ce ne sont que les divagations d'un homme désespéré qui cherche à semer le doute avant sa sentence.
Mon apparition dans la galerie coupa net leur dispute. Collin s'interrompit aussitôt et s'inclina avec déférence, imité dans la seconde par Ronan et Aldric.
— Madame, saluèrent-ils d'une seule voix.
Je leur adressai un léger signe de tête pour répondre à leur hommage, sans perdre mon calme. Le couloir n'était pas l'endroit approprié pour discuter d'accusations si graves ou des propos d'un condamné.
— Venez, messieurs. Épargnons ces conjectures aux oreilles du couloir, déclarai-je d'un ton sans réplique en me dirigeant vers la porte voisine.
Plutôt que d'entrer directement dans le bureau principal, je les guidai vers le petit salon privé contigu. C'était une pièce chaleureuse et lumineuse, bordée de hautes fenêtres à croisées qui offraient une vue apaisante sur les parterres de fleurs et les allées taillées des jardins.
Au centre, autour d'un tapis épais, de profonds fauteuils garnis de velours entouraient une table basse en chêne sculpté. Un encrier en bronze, quelques plumes taillées et une pile de papier vierge y étaient disposés à portée de main, prêts pour nos séances de travail. Cet espace feutré offrait toute la confidentialité et le confort nécessaires pour nos réunions restreintes à tous les quatre.
Les trois hommes m'emboîtèrent le pas en silence, Aldric serrant toujours ses registres contre lui, tandis que je refermais la porte derrière nous.
Une fois le seuil franchi, je pris place dans le fauteuil individuel qui m'était réservé. C'était le signal muet que réclamait l'étiquette : tant que la souveraine restait debout, nul ne pouvait prétendre s'asseoir.
Aussitôt, les trois hommes suivirent mon exemple. Collin s'installa sur le canapé deux places qui me faisait face, tandis que Ronan prenait place sur celui de droite. Aldric, de son côté, occupa celui de gauche, calant méthodiquement son lourd registre sur ses genoux.
Sans perdre un instant, chacun piocha dans la réserve posée au centre de la table pour se saisir d'une feuille de papier et d'une plume, avant de tremper sa pointe dans l'encrier de bronze. De mon côté, je fis de même. Prendre nos propres notes faisait partie de notre routine de travail : cela garantissait que chaque décision, chaque constatation et chaque point de divergence soit scrupuleusement consigné sans le moindre biais.
Les trois paires d'yeux se posèrent sur moi, l'encre fraîche prête à courir sur le papier. Les affaires du duché et les récents événements pouvaient enfin être abordés.
— Les déclarations de Vaelen Thorne ne doivent pas être balayées trop vite, Madame, reprit Ronan d'un ton grave. Et si cet homme disait vrai ? Si la duchesse douairière avait bel et bien été empoisonnée, une telle trahison au cœur de notre maison ne peut rester impunie.
Collin roula légèrement des yeux, mais le capitaine de la garde continua, émettant ses hypothèses avec la fermeté d'un homme responsable de notre sécurité. Je levai une main pour interrompre l'envolée de ses « et si ».
— Si empoisonnement il y a eu, Ronan, ce n'est certainement pas par voie orale, tranchai-je avec calme. Nous avons partagé chaque repas, les mêmes plats sortis des mêmes cuisines, et je me porte parfaitement bien.
Je trempai la pointe de ma plume dans l'encrier avant de poursuivre, posant un regard lucide sur le trio.
— J’ai pensé à l'hypothèse de son médecin... N'oublions pas qu'il s'agit d'un clerc impérial. Depuis que les druides ont été chassés et interdits sur nos terres, nous n'avons d'autre choix que de nous remettre à leur médecine. Même si ce clerc était impliqué, nous n'aurions aucun moyen de le prouver. Accuser un membre du clergé sans preuve irréfutable serait une erreur politique majeure : l'Église se désintéresse totalement du sort des Olcans puisque leur baptême nous brûle la peau, mais elle ne tolérera jamais qu'on s'attaque à l'un des siens.
Aldric grattait déjà le parchemin de sa plume, intégrant immédiatement le cadre légal à ses notes, tandis que Collin hochait la tête, réajustant les chiffres sur son propre feuillet.
Ronan prit une brève inspiration, rangeant ses doutes théoriques face à la réalité du droit impérial. Il traça un trait net sur sa feuille avant de se replacer au centre de la discussion :
— Soit, Madame. La piste du clerc est verrouillée, concéda Ronan en traçant une note rapide. Restent les rumeurs de désertion de Thorne et leur impact sur le duché. Nous avons débattu tous les trois ce matin de la meilleure façon de voiler les faits.
Le capitaine se tourna alors vers Collin, lui adressant un signe de tête pesant pour lui céder la hand. Étant le plus éloquent de notre cercle, c'était à lui qu'incombait la charge de présenter leur proposition commune.
Collin redressa légèrement le buste, posa sa plume au bord du registre et fixa mon regard avec une assurance mesurée.
— La désertion d'un commandant est une tache sur l'honneur du duché, Madame, commença-t-il d'une voix posée. Si le peuple et les vassaux apprennent qu'un homme en qui la duchesse douairière avait placé sa confiance a fui son devoir, cela sèmera le doute sur notre stabilité. Nous allons donc étouffer les véritables motifs de son arrestation et travestir officiellement sa faute comme convenu.
Aldric ajusta ses lunettes et hocha la tête, sa plume prête à consigner sous la forme d’une formule juridique le récit que nous allions retenir.
Collin croisa les mains sur ses genoux, son regard clair fixé sur moi, sûr de la parade qu'il s'apprêtait à proposer.
— La version que nous transmettrons aux hérauts du duché sera la suivante, annonça-t-il. Le commandant s'est égaré dans les bas-fonds de la ville. Attristé par la mort de son épouse il y a deux mois, qui est une information vérifiée et validée, il s'est rendu dans une maison de filles de joie, un lieu mal famé. Là-bas, il est tombé dans un guet-apens crapuleux, a été attaqué et tué pour lui soutirer sa bourse, avant que ses meurtriers n'essaient de faire disparaître son corps en campagne. Dans un même temps, nous allons trouver des coupables. Nous ferons une descente dans les bas-fonds pour les passer au crible fin. Il doit bien y avoir un ou deux criminels déjà recherchés que nous arrêterons et à qui nous ferons porter le chapeau du meurtre.
— Filles de joie ? Qu’est-ce donc ? demandai-je, fronçant légèrement les sourcils.
Un silence d'une tout autre nature s'abattit sur le petit salon. Ma question, posée avec le plus grand sérieux, eut un effet inattendu. Les trois hommes, qui échafaudaient de sang-froid une machination politique quelques secondes plus tôt, parurent soudain frappés de mutisme. Une gêne palpable, presque absurde, s'installa.
Aldric baissa brusquement le nez sur son registre, feignant d'y chercher une tache d'encre imaginaire avec une attention passionnée. Ronan, notre redoutable capitaine de la garde, se racla bruyamment la gorge et détourna le regard vers les fenêtres, fixant les rosiers du jardin comme s'ils abritaient une menace imminente.
Collin, d'ordinaire si éloquent, resta la bouche entrouverte. Pour la première fois depuis le début de notre entrevue, le brillant intendant semblait avoir perdu tous ses mots. Il cligna des yeux, les pommettes soudain rougies.
— Ce sont... hum... finit-il par dire lentement, visiblement mal à l'aise. Des femmes de compagnie, Madame. Des établissements des bas quartiers où des hommes... seuls... paient pour obtenir... de la conversation féminine.
Je restai silencieuse un instant, assimilant cette explication. Si ces femmes ne faisaient qu'offrir de la conversation à des hommes seuls, l'embarras de mes trois conseillers tenait de l'absurde. Les voir bafouiller et fuir mon regard pour un sujet qui me semblait si banal me laissa tout à fait perplexe. Ma curiosité l'emporta.
— Cela vous est-il déjà arrivé de payer pour… ?
— Non ! répondirent Collin et Aldric en chœur.
— Eh bien, moi, dans mes jeunes années... commença Ronan.
Il s'interrompit brusquement en croisant le regard lourd et réprobateur de ses deux collègues. Le capitaine se racla la gorge et rectifia : — Je… J’en ai croisé…, murmura-t-il avant de tourner la tête vers la fenêtre.
— Ah bon ? Et à quoi ressemblent-elles ? demandai-je.
— Il faut admettre qu'elles s'habillent de façon plutôt osée, lâcha Aldric d'un ton visiblement gêné mais souriant.
Le greffier sursauta aussitôt sous le regard foudroyant que lui décocha Collin.
— Quant aux rumeurs sur de potentielles fuites d'informations ! le coupa précipitamment l'intendant d'une voix forte. Nous n'en dirons pas un traître mot, trancha-t-il. Tenter de les démentir reviendrait à admettre qu'elles ont un fondement. En réalité, ces fuites n'ont jamais eu lieu. L'histoire sordide de la maison close accaparera toutes les conversations et suffira amplement à étouffer le reste.
— Une mort tragique et honteuse, conclut le greffier d'une voix monocorde. Cela clôt le dossier de l'ancien commandant sans éveiller la moindre suspicion politique chez nos vassaux.
— Quant à Thorne, c’est justice ! déclara fermement Ronan. Il sera tout de même enterré avec les honneurs militaires en présence de ses enfants, mais amoindris en raison de sa faible valeur morale.
— Je crois que cela clôt le dossier, reprit Collin en regardant tour à tour les deux autres, qui approuvèrent d'un hochement de tête. Cela vous convient-il, Madame ?
Je fixai ma feuille restée désespérément vierge. L'espace d'un instant, la brutalité glaciale de leur plan me frappa. Ils s'apprêtaient à faire condamner de petits criminels des bas-fonds pour un meurtre qu'ils n'avaient pas commis, tout cela pour préserver la réputation de ma maison. Était-ce donc cela, régner ? Accepter que l'injustice serve l'ordre et la stabilité du duché ? Une part de moi en fut écœurée, mais la duchesse qui venait d'éclore en moi savait qu'ils avaient raison. L'Empire ne nous ferait aucun cadeau en cas de scandale. Dans ces conditions, ils pourraient exiger une décimation après tout, ce qui serait le meilleur moyen de perdre le contrôle de la garnison.
— Oui, c’est parfait, dis-je finalement dans un soupir, scellant le sort de ces inconnus, le regard fuyant vers la fenêtre.
— Passons au point suivant de notre ordre du jour, annonça Collin d'une voix soudain plus solennelle. Le déroulement des funérailles de Marila, l'ancienne reine douairière de Kaelandor.
Entendre le nom de ma grand-mère prononcé avec ce détachement protocolaire me pinça le cœur. Je resserrai machinalement mes doigts autour de ma plume, dont la pointe effleura le papier sans y laisser d'encre. Jusqu'ici, le tourbillon de la matinée m'avait aidée à enfouir ma peine, mais la réalité s'imposait lourdement dans le silence feutré du petit salon. Ma grand-mère n'était plus là, et sa mort venait de se transformer en un simple dossier administratif de plus.
À sa gauche, Aldric referma son registre avec un claquement sec. Il en tira un autre, bien plus imposant, qu'il posa sur ses cuisses. La couverture de cuir sombre, usée par les siècles, dégageait une légère odeur de poussière et de cire ancienne. L'assise en velours de son fauteuil gémit doucement sous le poids du vieil ouvrage.
Collin fit glisser sur la table de chêne un large document détaillant un planning. Le raclement rugueux du parchemin contre le bois verni attira nos regards.
Mon regard parcourut les lignes serrées, détaillant le déroulement millimétré des événements :
Le vendredi 3 juillet, de la mi-journée à la fin de l'après-midi, marquerait l'arrivée des onze chefs de clan et de leur suite, ainsi que des trois envoyés impériaux. Après l'accueil dans le grand hall et la distribution des chambres, le repas du soir leur serait servi directement dans leurs appartements. Une précaution de façade, car nous savions tous que la nuit venue, à la discrétion des émissaires de l'Empire, des réunions secrètes s'organiseraient dans l'ombre avec les chefs de clan.
Le samedi 4 juillet, la matinée laisserait un temps de répit en quartier libre avant un repas commun réunissant l'ensemble des convives. Puis, au milieu de l'après-midi, s'élancerait la procession funéraire jusqu'au promontoire de la forteresse de Mag-Dara pour l'embrasement du bûcher.
Le lendemain, le dimanche 5 juillet, la fête du départ s'étirera de midi jusqu'au soir, ouvrant la porte à d'autres entrevues discrètes si la diplomatie l'exigeait. Enfin, le lundi 6 juillet au matin, tous les invités reprendraient la route.
Chaque heure de ces quatre journées s'annonçait comme un terrain miné. Sentant le poids de leurs trois paires d'yeux peser sur moi, je réprimai la boule qui se formait dans ma gorge et hochai la tête, validant avec eux notre rôle à chacun.
— Alors faisons ainsi, conclut Collin.
Il repoussa le parchemin funéraire et se redressa, avant de poursuivre d'un tout autre ton, bien plus cassant.
— Sujet suivant… la robe !
Il tapota l'un de ses registres de l'index, le regard redevenu beaucoup plus sévère, reprenant pleinement son rôle d'intendant des finances.
— Je vous prierai, Madame, d'être infiniment plus prudente à l'avenir avec votre garde-robe. La soie est un matériau importé de l'Extrême-Orient, qui n'en est qu'à ses tout débuts sur nos terres. Pour l'heure, cette étoffe vaut dix fois plus cher que les tissus les plus raffinés dans tout l'Empire.
Dans ma tête, les chiffres s'alignèrent d'eux-mêmes. Je fis un rapide calcul, et le résultat me laissa dépitée, l'estomac noué par l'angoisse. Le prix de la tenue que je venais de réduire en charpie correspondait à quarante années de nourriture pour une famille de cinq personnes. Une vie entière de labeur gâchée par mon empressement. Je baissai les yeux sur mes genoux, lissant nerveusement le tissu de ma robe du bout des doigts.
— Votre grand-mère avait conclu un arrangement très précis avec les maîtres couturiers, poursuivit Collin, ignorant mon effroi silencieux. L'idée était que sa petite-fille devienne, en quelque sorte, l'égérie de cette nouvelle mode qu'ils essaient de lancer auprès de la noblesse.
Il poussa un léger soupir et trempa bruyamment sa plume dans l'encrier de bronze pour noter une nouvelle dépense.
— Il va donc nous falloir leur racheter une nouvelle robe de deuil en urgence pour les funérailles, taillée dans ce même matériau. Et surtout, il nous faudra trouver un prétexte crédible pour masquer le manque de soin apporté à la première. Nous ne pouvons pas nous permettre de froisser ces tailleurs, ni de compromettre l'image que votre grand-mère souhaitait vous donner. Ils ont déjà vos mensurations et ont même fabriqué un mannequin de bois sur mesure. Ils viendront pour les essayages finaux au manoir dans les prochains jours. Je me chargerai moi-même de leur broder une histoire.
Joignant le geste à la parole, Collin fit glisser une nouvelle feuille vers moi.
— Tenez. Signez l’ordre de commande que je leur porterai dans l’après-midi.
Encore étourdie par le prix faramineux de cette étoffe, je trempai ma plume dans l'encre et signai le document d'une main légèrement tremblante.
Collin récupéra le feuillet, souffla délicatement sur l'encre fraîche pour la faire sécher, puis le glissa soigneusement dans son dossier de cuir. La lumière qui traversait les hautes fenêtres à croisées éclaira son visage. Il avait perdu la légère crispation qu'avait provoquée l'affaire de la robe, pour reprendre une expression lisse et apaisée.
Ma tempe palpitait légèrement. L'épuisement de mon entraînement matinal, le deuil de ma grand-mère que je m'efforçais de ravaler sous une façade de marbre, et maintenant cette dette astronomique... tout s'accumulait sur mes épaules avec la lourdeur d'une chape de plomb. Je pris une lente et discrète inspiration, m'accrochant à la froideur du chêne sous mes doigts pour m'ancrer dans le présent. Je n'avais pas le droit de flancher, ni de rester spectatrice de mon propre conseil.
Je me redressai, chassant la fatigue de mon visage.
— Si vous avez terminé avec l'intendance, messieurs, j'ai à vous parler du contenu du message de la capitale, annonçai-je en posant ma plume.
Collin suspendit son geste. Un éclair de surprise traversa le regard de Ronan, tandis qu'Aldric ajustait ses lunettes d'un air intrigué.
Je pris une profonde inspiration et leur exposai les réflexions qui me tourmentaient. Je leur détaillai la convocation au Sénat impérial, soulignant avec force qu'il ne s'agissait pas d'une simple formalité, mais d'une véritable attaque politique déguisée. Je leur expliquai la manière dont j'envisageais de me défendre face aux sénateurs, arguant que le timing effroyable de cette convocation — tombant juste après la disparition de ma grand-mère — n'était pas une coïncidence, mais une tentative délibérée de me déstabiliser.
Puis, je lâchai le dernier point : ma découverte de la crypte. Je souhaitais qu'ils fassent appeler un érudit pour déchiffrer les écrits et les gravures tapissant l’ensemble du couloir et de la chambre secrète.
Un lourd silence s'abattit sur le petit salon. Mes trois conseillers semblaient frappés de stupeur face à ce soudain déballage de stratégie politique.
— Il va vous falloir écrire au palais impérial pour leur annoncer une date d'arrivée, déclara finalement Aldric d'une voix monocorde, se raccrochant au cadre rassurant de la loi. Comme tous les nobles, vous avez droit à un hébergement temporaire dans le palais impérial si vous vous y rendez pour affaires, comme le veut la tradition de l'hospitalité entre nobles.
— Le greffier a tout à fait raison, enchaîna Collin, dont la voix douce et mesurée reprenait prestement le contrôle de la conversation. Je me chargerai de rédiger cette missive cet après-midi en employant les tournures diplomatiques d'usage. Vous n'aurez plus qu'à y apposer votre sceau.
L'intendant croisa les mains sur ses genoux, me fixant avec un mélange inédit de respect et d'évaluation.
— Quant aux informations fournies par ce Lorelius, je les trouve un peu trop tombées à pic, concéda-t-il d'un ton plus grave. Mais nous n'avons que cela pour l'instant. Je vous demanderai de faire preuve de la plus grande prudence quant aux possibilités fournies par cet homme. Quoi qu'il en soit, soyez sans crainte : nous allons peaufiner votre ligne de défense ensemble.
Ronan ouvrit la bouche, fronçant ses sourcils broussailleux en entendant parler de la crypte, mais Collin le devança d'un geste subtil de la main.
— Pour ce qui est de vos découvertes sous le manoir... reprit l'intendant avec bienveillance. S'intéresser à l'histoire secrète de votre lignée est une excellente démarche. Ne vous inquiétez de rien, nous allons vous trouver l'érudit qu'il vous faut. Même si cela reste compliqué, je suis sûr que les druides accepteront de nous prêter main-forte, à condition que nous garantissions leur sécurité et leur discrétion, bien sûr.
Ronan crispa la mâchoire. Introduire secrètement l'un de nos anciens mages et guides spirituels au manoir représentait un risque immense vis-à-vis de l'Empire, et je savais que le capitaine détestait tout ce qui menaçait notre sécurité. Mais il croisa le regard calme et appuyé de Collin, et finit par dire :
— Il serait plus sage de demander à un scribe de recopier tous les écrits et de les leur envoyer, déclara-t-il, avec une description détaillée des salles et de leur emplacement.
— C'est une excellente précaution, approuva immédiatement Collin en hochant la tête. Nous éviterons ainsi d'attirer l'attention de l'Empire sur le manoir.
— Je me chargerai de cette tâche, dit Aldric. Je sens que les prochains jours seront chargés, avec la préparation d’une recette d’encre invisible. Mais priorité à l’encre, ajouta-t-il.
Je hochai la tête à mon tour, satisfaite d'avoir été entendue et rassurée par leur prudence.
— Parfait, conclus-je en me levant la première, lissant les plis de ma jupe. Je vous remercie, messieurs. Je vais me retirer dans mon bureau pour étudier.
Cette fois, la séance était véritablement levée.
Une fois la porte refermée derrière eux, le silence réinvestit le salon privé avec une lourdeur nouvelle. Le bruit de leurs pas s'estompa dans le couloir, me laissant seule face aux feuilles de papier éparpillées et à l'odeur de cire froide. Je me laissai aller contre le dossier de mon fauteuil, fermant les yeux pour me libérer enfin de la tension qui me nouait la nuque.
En une seule heure, je venais de signer la condamnation à mort d'inconnus innocents pour préserver notre réputation, d'engager une fortune absurde pour une unique robe de soie, et de donner mon accord pour un pacte clandestin avec des druides hors-la-loi aux yeux de l’Empire. Était-ce donc cela, régner ? Un marchandage perpétuel où la morale s'effaçait derrière la survie de l'État ? La révolte qui avait grondé en moi quelques minutes plus tôt s'éteignait déjà, remplacée par une certitude glaciale : Collin, Aldric et Ronan m'avaient montré la seule voie possible. La naïveté était un luxe que le duché ne pouvait plus s'offrir.
Je posai ma main à plat sur ma robe, sentant la fraîcheur du tissu. Au deuil de ma grand-mère, que je repoussais sans cesse au soir, s'ajoutait désormais l'ombre de la capitale. Le Sénat impérial s'apprêtait à tester mes faiblesses, convaincu de ne trouver qu'une très jeune héritière terrifiée. Mais en serais-je à la hauteur quand le piège se refermerait sur moi ?
Je rouvris les yeux, fixant la feuille vierge devant moi. Le temps des doutes était révolu.