Chapitre 19
[ 27 juin 1117 — Calendrier Impérial ]
Le chant étouffé des oiseaux au-dehors et la lumière blafarde de l'aube finirent par m'arracher à mon sommeil. Pendant un bref instant, calée sous le drap chaud, l'illusion du quotidien d'autrefois flottait encore.
Je me redressai, mes oreilles se dressant d'un coup sec pour écouter les bruits familiers du manoir qui s'éveillait. Aujourd'hui, j'allais reprendre ma routine habituelle : l'entraînement martial du matin, un passage au bureau l’après-midi, puis la lecture d’une liste des derniers ouvrages recommandés par mes conseillers et ma grand-mère pour parfaire mes connaissances. Le soir venu, je m’adonnais habituellement à diverses activités comme la musique, la broderie ou la contemplation de la voûte céleste.
Au cours des six derniers mois, la gestion du duché m'était progressivement revenue. Grand-mère s'était effacée peu à peu, et désormais, mon statut de duchesse faisait de moi le chef suprême de tous les soldats olcáns de mes terres. Il m'était donc impensable de réduire mon temps d’entraînement, et même si je le pouvais, je ne le ferais pas. Danser avec la falx était une seconde nature pour moi.
Je quittai la chaleur moelleuse du lit pour rejoindre le mannequin en bois. Abandonnant la douceur des étoffes sombres de la veille, j'enfilai ma tenue de combat en cuir sinople. Le contact brut et frais de la matière contre ma peau acheva de balayer ma torpeur. La tunique courte et sans manches d’été, bordée de dorures discrètes, épousait mon buste avec précision. Je pris le temps de serrer les multiples sangles sombres qui ceignaient ma taille et ma poitrine, avant d'ajuster les lanières de cuir le long de mes cuisses et de lacer mes garde-bras ouvragés. Je lacai ensuite mes bottes hautes garnies de boucles, en veillant à la parfaite liberté de mouvement de ma queue à l'arrière. Enfin, je saisis ma falx en mithril par sa garde dorée gravée : la morsure glacée du métal et le poids lourd, souverain, de la lame ancrèrent instantanément en moi mon rôle de duchesse.
Je quittai mes appartements d'un pas ferme pour gagner la salle à manger. Le petit-déjeuner m'attendait sur la grande table en chêne, encore déserte. Je mangeai rapidement, le regard perdu vers le parc brumeux à travers la fenêtre, savourant le silence avant les sollicitations de la journée. Les gardes de la cave me feraient leur rapport bien assez tôt ; pour l'instant, mon corps avait besoin d'action.
Rassasiée, je me dirigeai directement vers le terrain d'entraînement. L'air mordant du matin vint balayer mes joues, un souffle vif et familier qui redressa la fourrure de mes oreilles et dissipa les derniers restes de torpeur.
J'étais la première sur la cour pavée, bordée par les vieux murs de pierre et les mannequins de bois. Afin d'attendre les autres, je commençai ma journée par la révision de mes katas — un ensemble d’enchaînements d’attaque et de défense destinés à ancrer chaque geste dans la mémoire du corps. Au début, je m’entraînais surtout sous la supervision de ma grand-mère. Puis, au fil des ans, j’avais commencé peu à peu à rejoindre les séances du maître d’armes de notre famille.
Alors que ma falx fendait le vide dans un sifflement pur, des jeunes gens de sept à dix-huit ans commencèrent à arriver sur le terrain. Tous étaient des enfants des gardes de mon domaine ou des barons du duché, et je les connaissais tous plus ou moins. En dernier vint notre professeur. Du haut de ses quatre-vingt-deux ans, Cathal incarnait à lui seul la mémoire martiale du domaine. De par mon rang, je n’y étais pas obligée, mais je lui adressai un salut militaire lorsqu’il croisa mon regard.
L'âge avait blanchi la totalité de son pelage : ses cheveux, ses oreilles et sa queue touffue arboraient désormais une teinte d'un blanc immaculé, presque étincelante sous la lumière du matin. Ce vénérable vétéran avait servi trois générations d'An T-Soir. Bien que le temps ait creusé d'innombrables rides sur son visage et asséché sa musculature d'autrefois, lui laissant une silhouette plus sèche et noueuse que par le passé, son port de tête et son regard imposaient un respect immédiat.
Ses oreilles de loup, bordées de poils blancs et légèrement entaillées par les combats d'autrefois, restaient toujours dressées, attentives au moindre souffle d'air. Derrière des paupières plissées par les décennies d'observation, ses yeux gardaient l'éclat d'un acier trempé. Vêtu d'une tenue d'entraînement en cuir assombri par les années, taillée à l'ancienne et ajustée à sa charpente amaigrie, il se tenait droit comme un piquet, refusant de courber le dos face aux décennies. Sa falx usée suspendue au flanc, Cathal observait la cour d'un air sévère mais patriarcal. Économe de ses paroles, ce vieux maître d'armes corrigeait une posture d'un simple regard ou d'un grognement désapprobateur, comme le ferait un père qui éduque ses enfants. Il était l’un des rares gardiens des traditions de combat olcáns.
Alors que Cathal nous demandait de commencer notre parcours d’entraînement, je vis quelqu'un que je connaissais bien s’approcher : Maeve, la troisième enfant de Ronan. Même du coin de l’œil, je reconnaissais facilement sa stature plus athlétique que la mienne, ses yeux ambrés et son pelage d'un roux chaud aux nuances dorées, qui apportait une vitalité brute sur le terrain d'entraînement. Sur la trentaine d’élèves, seules quatre étaient des filles, l’art de la falx étant rarement prisé par les jeunes femmes.
Alors que nous nous mettions en garde, la pointe de nos falx volant à quelques centimètres l'une de l'autre, Maeve m'adressa un sourire en coin. Le genre de sourire qui n'annonçait jamais rien de bon.
— Alors, Duchesse, lança-t-elle à voix basse en lançant une première estocade que je parai du plat de ma lame, pas trop dur de sortir du lit ce matin ? Il paraît que tu as failli t'endormir dans ton bol de porridge.
— Une rumeur lancée par des incapables qui n'arrivent pas à suivre mon rythme, répliquai-je en enchaînant sur un revers rapide.
Maeve esquiva d'un pas chassé d'une fluidité agaçante, la queue battant l'air avec une précision calculée. Elle profita du balancement pour me flanquer un coup de coude furtif dans les côtes, juste assez appuyé pour me couper le souffle sans que Cathal, posté à quelques mètres, ne puisse s'en apercevoir.
— Attention à ta garde à gauche, murmura-t-elle avec une fausse sollicitude. Ce serait dommage qu'un accident de terrain abîme cette jolie tenue sinople tout neuve.
Je grimaçai, réajustai mes appuis et feintai à la tête. Elle leva son arme pour bloquer. Piégée. D'un balayage sec de la patte arrière, je lui crochai le talon. Déséquilibre. La poussée de la terre qui se dérobe. Maeve s'étala de tout son long dans la poussière, sa falx roulant à deux mètres.
— Oups. Le sol est glissant ce matin, pas vrai ? lui dis-je en lui tendant la main, l'air parfaitement innocent.
— Espèce de... gronda-t-elle en verrouillant ses doigts sur les miens.
Un coup de poignet brutal vers le bas. Mon centre de gravité bascula. Le vide, puis le choc : je me retrouvai le nez directement enfoncé dans la terre battue, à côté d'elle.
— VOUS DEUX !
La voix staccato de Cathal claqua comme un coup de fouet à travers la cour. Le vieux maître s'avances d'un pas lent, les oreilles rabattues vers l'arrière, son unique œil valide fixé sur nous avec une sévérité terrifiante.
— Si la Duchesse et sa partenaire ont fini de faire les roulés-boulés comme des louveteaux de trois semaines, elles me feront cinquante flexions avec la falx à bout de bras. Immédiatement.
Nous nous redressâmes d'un même bond, balayant la poussière de nos tuniques avec un sérieux irréprochable.
— Bien, Maître, répondîmes-nous en chœur d'un ton martial.
Dès que Cathal tourna le dos pour aller terroriser un jeune fils de baron qui tenait son arme comme un manche à balai, Maeve se pencha vers moi en essuyant un brin d'herbe sur sa joue.
— On remet ça cet après-midi ? chuchota-t-elle avec un clin d'œil.
— Seulement si c'est toi qui paies les bandages, rétorquai-je à voix basse en commençant ma première flexion.
Dès la cinquantième flexion achevée, les cuisses brûlantes et le souffle court, nous nous redressâmes d'un même mouvement. Cathal émit un grognement d'approbation à peine audible avant d'élever la voix pour rassembler l'ensemble des élèves.
— Tout le monde autour de moi ! ordonna le vieux maître. Regardez bien, je ne le répéterai pas.
La trentaine de jeunes se regroupa en demi-cercle dans un silence absolu. Par habitude et par respect pour son rang, je vins me placer immédiatement à la droite de Cathal. À sa gauche s'installa un jeune homme un peu plus âgé que moi, aîné des élèves de notre groupe et visage familier du domaine. Nos regards se croisèrent une fraction de seconde, scellant une entente muette née de nos années d'entraînement commun.
Cathal prit ses appuis dans la poussière pour décomposer une frappe lourde, un mouvement d'amorce descendant réservé aux lignes adverses. Il empoigna sa falx à deux mains et l'éleva lentement au-dessus de sa tête, l'entraînant loin vers l'arrière pour illustrer la prise d'élan. Mais sous l'effet du poids de la lame d'acier et de la faiblesse soudaine de ses épaules fatiguées par les ans, le corps du vieil homme amorça un dangereux basculement vers l'arrière.
Sans un mot, guidés par le même réflexe télépathique, l'aîné et moi coullâmes simultanément une main ferme dans le dos du maître d'armes. Discrètement, calant nos appuis, nous soutînmes sa charpente amaigrie le temps qu'il rétablisse son centre de gravité et ramène sa lame en avant.

Dans la cour, aucun élève ne brilla par un rire ou un murmure. Aucun regard ne dévia. Malgré la scène, les jeunes guerriers olcáns gardèrent un visage de marbre et une posture irréprochable, faisant preuve d'un respect absolu envers celui qui leur avait tout appris. Cathal acheva la démonstration, replaça son arme à la ceinture comme si de rien n'était, et balaya l'assemblée de son regard d'acier.
Les heures s'égrenèrent ainsi sur le terrain, cadencées par le choc répétitif de l'acier, le souffle court des élèves et les ordres tranchants du vieux maître. Le soleil de la matinée finit par percer la brume, diffusant une chaleur bienvenue sur la cour pavée. Une fois les enchaînements maîtrisés et les muscles épuisés, Cathal donna le signal de fin d'exercice d'un bref signe de tête. Saluant une dernière fois le vieil homme et adressant un sourire discret à Maeve, je rengainai ma falx. Il était temps pour moi de laisser le groupe poursuivre ses exercices et de regagner le manoir, rattrapée par les devoirs politiques et administratifs qui m'attendaient dans mon bureau de duchesse.