Chapitre 18
Mes yeux s’écarquillèrent devant l'improbable spectacle : un couloir sombre venait de fendre la roche de ma cave. Une vague de questions déferla dans mon esprit, balayant toute logique. Face à cette brèche surgie du néant, le bon sens m'ordonnait de reculer, mais la curiosité l'emporta.
Sans me soucier de Lorelius, je fis un pas en avant, puis un autre, pour finalement m’avancer dans le couloir baigné d’une douce lumière verdâtre. Celle-ci émanait d’une légère brume flottant au ras du sol. Lorsqu’il commença à s’engager à ma suite, mes oreilles pivotèrent instinctivement vers l’arrière pour guetter le bruit de ses pas, avant de revenir à leur position initiale. L’air, ici, était rance, humide, chargé de poussière de roche et de moisissure tombée du plafond sous l'effet des vibrations de l’ouverture.
Je prenais le temps d’observer les murs de pierre noire. À ma droite comme à ma gauche, ils étaient décorés de glyphes vert luisant, arrangés pour former ce qui paraissait être des paragraphes, le tout agencé dans des cadres d’or. Au fil de ma démarche, je perdais le compte de ces panneaux découpés en sections régulières. Ils s'alignaient comme autant de pages d’un livre écrit et gravé sur la pierre peut-être une chronique relatant le passé le plus ancien de notre peuple. Parfois, je m’arrêtais pour détailler certains symboles qui me paraissaient familiers, mais ils s’inscrivaient dans un ensemble qui modifiait totalement leur sens. N’étant pas une spécialiste, il me faudrait des mois de travail si je voulais tout traduire.
Puis je me tournai vers Lorelius, qui, tout comme moi, avait adopté une attitude plus contemplative.
— Arrivez-vous à lire ce qui est écrit sur ces murs ?
Mes yeux glissèrent de nouveau sur l’écriture absconse.
— J’ai pu voir quelques extraits faciles à décoder lors de notre déambulation, dit-il d’un ton très détaché. Il me semble que cela parle de ce que les Olcáns ont fait à la suite de la disparition des Hommes de Pierre : l’installation des premières tribus, des chefs tribaux qui ont unifié les anciens groupes d'esclaves autour d’eux, et d’autres qui sont partis vers de nouvelles terres. Il est aussi question de la gratitude qu’ils éprouvaient envers les humains qui les ont acceptés tels qu’ils étaient devenus — eux-mêmes d'anciens humains. Mais je n’en suis pas sûr à cent pour cent. Ce couloir est une véritable mine d’informations.
Ses derniers mots accompagnèrent ma propre contemplation. Le nombre de textes s'avérait colossal pour une époque aussi éloignée. Il nous fallut une bonne minute de marche silencieuse pour parcourir toute la longueur de la galerie.
Au bout de la galerie se dévoila une vaste pièce carrée, à peine plus grande que ma chambre, surmontée d'un haut plafond. Les murs étaient eux aussi recouverts de glyphes, à l'image du couloir, mais ceux-ci donnaient l'impression de pulser.
En son centre se dressait un piédestal surmonté d’une arche. Celle-ci abritait une petite sculpture en forme d’obélisque de la taille d’un avant-bras, translucide comme du verre et recouverte d’écritures d’or tout aussi énigmatiques. Sa transparence tranchait radicalement avec toute la matière environnante. Mes oreilles battant l’air environnant se retournèrent brièvement pour entendre Lorelius s’approcher. Il fixa l’artefact avec moi quelques instants, puis souffla du nez, amusé.
— L’artefact en lui-même n’a pas de grande valeur : c’est un morceau de verre taillé. La matière a dû impressionner vos ancêtres, qui n’avaient pas la connaissance des Hommes de Pierre en matière artisanale.
— Il paraît inerte, dis-je tout en scrutant les dalles. Pas comme le reste de la pièce.
— Et pourtant, vos ancêtres l’ont mis sur un piédestal ! Mais aujourd’hui, la technologie a rattrapé celle de leurs anciens bourreaux, semble-t-il. Si cela ne vous dérange pas, je vais aller chercher du matériel dans ma chambre... De quoi écrire tout ce qui se trouve sur les murs. Comme je vous l’ai dit, je vais devoir repartir demain matin, et... finit-il avec une mine désolée.
— La pièce semble sans danger. Je vais rester ici pour essayer de comprendre ce que je regarde, le temps que vous reveniez.
Je m'en détachai pour parcourir les fresques. Mes oreilles captèrent le bruit de ses pas qui s’éloignaient. Je restai là, seule, à fixer ces symboles anciens dans l'espoir d'un éclair de compréhension, mais tout me semblait inaccessible. En vain.
Après de longues minutes de contemplation, mes yeux me brûlaient. Entre le poids du deuil, la tension de la journée et cette pénombre persistante, mon corps réclamait grâce. Regarder des symboles indéchiffrables ne ferait pas avancer les choses ce soir. Lorelius, avec son enthousiasme d'érudit, comptait passer la nuit à tout retranscrire ? Qu'il le fasse, soupirai-je. Jetant une ultime observation à l'obélisque silencieux, je renonçai à percer son mystère pour cette nuit. Je fis demi-tour, mes pas légers résonnant à peine sur la dalle froide, bien décidée à regagner la chaleur de mes appartements.
À la sortie de la crypte, je recroisai le messager, trois longs tubes de cuir dans les bras et une sacoche en bandoulière.
— Je repasserai plus tard inspecter cette pièce, l'informai-je d'un ton calme. Pour l'heure, la fatigue l'emporte.
Lorelius s'arrêta un instant pour m'observer, ajustant ses affaires calées sous le bras.
— Je vais poster deux gardes à l'entrée de la cave pour la nuit, repris-je en lissant machinalement les plis de ma robe. Cet endroit s'est ouvert dans mon domaine et recèle trop de mystères. Je dois m'assurer que les lieux restent sous contrôle... et que personne n'y entre sans mon accord.
Un sourire reconnaissant éclaira le visage du diplomate, qui s'inclina légèrement malgré son chargement encombrant.
— C'est une délicate attention, Votre Grâce. Et... permettez-moi de vous remercier du fond du cœur. Au nom de la science et de l'Histoire, c'est un privilège inestimable que de pouvoir retranscrire une telle merveille. Votre générosité honorera la mémoire de votre peuple.
— N'y voyez que de la courtoisie, Lorelius. Ne veillez pas trop tard, car votre route sera longue demain. Soyez prudent dans ce tunnel, nous ignorons encore tout de sa stabilité. Bonne nuit.
— Bonne nuit, Dame Enora, dit-il d’un ton doux avec une révérence impériale.
Je le laissai s'enfoncer dans la pénombre verdâtre de la galerie, puis je remontai les marches vers la chaleur de mes appartements, le bruit de mes talons résonnant dans le silence du manoir.
Une fois la lourde porte de ma chambre refermée derrière moi, le silence de ma demeure m'enveloppa enfin. Loin des regards, je pus enfin retirer mon masque de duchesse. Aussitôt, mes oreilles se mirent à bouger dans tous les sens, engourdies d'être restées trop longtemps droites, et ma queue commença à se balancer à la simple vue de mon lit douillet.
Dans la pénombre de la pièce, je détachai le ras-de-cou de ma chevelure pour poser le bijou d'argent et de saphir sur ma coiffeuse, à côté du grand miroir. Mes doigts dénouèrent ensuite le laçage serré du bustier, laissant la lourde robe de lin vert glisser au sol dans un soupir de soulagement.
Libérée de cette armure d'apparat, je déchaussai mes sandales à talon et marchai pieds nus sur le parquet ciré. Je me glissai dans une fine chemise de nuit avant de rejoindre le lit à baldaquin. Mes oreilles se détendirent, s'inclinant légèrement vers l'arrière sous l'effet de la fatigue, tandis que ma queue touffue balayait le drap dans un mouvement lent. Allongée dans la fraîcheur du lit de mon enfance, les yeux fixés sur le ciel gris qui s'assombrissait à travers la fenêtre, je me remémorais mes jours paisibles : sans la perte de grand-mère, sans les lettres administratives, sans émissaire impérial.
Lorelius cherchait des réponses dans la pierre ; moi, je portais déjà leur héritage dans mon sang, et ce depuis ma naissance.
Laissant mes paupières lourdes se fermer, je m'abandonnai enfin au sommeil. Ce n'est qu'une fois dans les bras de Morphée que je finis par oublier les tracas de la veille. Demain portera son lot de tempêtes, mais je serai prête dès le réveil.