Chapitre 17
Plongée dans l’eau brûlante, le silence de la salle d'eau ne fut plus troublé que par le clapotis régulier de la source et le souffle étouffé du geyser. Alors que la vapeur m'enveloppait dans un linceul laiteux, je m’affairai à nettoyer mes cheveux et ma queue avec un peigne et du savon, une opération longue pour ma chevelure, minutieuse pour ma queue. Rien de tel que cette chaleur pour délasser mes muscles endoloris d’avoir dormi en armure.
— Par les Ancêtres... s’exclama Silla, effrayée, en posant un regard navré sur la tenue. Quel dommage pour cette robe, Maîtresse…
Ma chambrière avait les oreilles baissées et la queue inerte, ce qui me prouva que la situation était bien plus grave que je ne le pensais. Elle se pencha pour ramasser la tenue déchirée, manipulant l'étoffe avec une infinie précaution.
— La guilde des tisserands de Mag-Dara trouvera bien le moyen de m'en refaire une ou de la réparer, dis-je en descendant les marches du bassin pour m'immerger jusqu'au cou. Ils font du remarquable travail ces derniers temps.
Silla leva vers moi des yeux surpris, avant de secouer doucement la tête avec un sourire forcé. Elle se releva pour me regarder depuis le bord du bassin.
— Pardonnez-moi, Madame, mais la guilde locale n'a pas les compétences pour fabriquer un tel tissu. Cette étoffe n'est pas du lin ou de la laine de nos vallées : c'est de la soie. Une matière noble qui vient du Royaume Céleste, bien au-delà des steppes.
Je m'arrêtai un instant, intriguée, la main suspendue au-dessus de l'eau fumante.
— Du Royaume Céleste ? Ce drôle de tissu traverse les steppes ?
— Oh oui, Maîtresse, répondit-elle en lissant du bout des doigts le pan maculé de boue. Ce sont nos cousins des steppes qui l’apportent. C’est un nouveau bien commercial qu’ils nous font parvenir des contrées lointaines qu’ils visitent.
Mes souvenirs me revinrent. Les clans Olcans des steppes vivaient autrefois principalement de l’élevage de rennes, pour eux-mêmes et pour les loups géants. Mais d’après les chroniques de notre peuple, il y a huit siècles, ils ont commencé à organiser des caravanes marchandes traversant ces immensités pour vendre leurs marchandises à Mag-Dara, qui les redistribue ensuite dans tout le reste du continent. Ces clans semi-nomades n'ont jamais fait partie de l'ancien royaume de Kaelendor, mais nos relations ont toujours été très cordiales. Grâce à leurs caravanes, ils apportent des baumes et des épices orientales jusqu'ici, car Mag-Dara est la première très grande ville capable de leur acheter ces merveilles en échange de nos minerais.
Silla poussa un léger soupir en serrant les lambeaux contre elle.
— Voir un tissu si précieux, transporté sur des milliers de lieues par nos cousins, réduit dans cet état... cela me fend le cœur pour vous, Madame. Il vous rendait vraiment somptueuse.
— Je comprends mieux, répondis-je. Merci de m’avoir appris mon erreur, Silla. La prochaine fois, je me battrai dans une tenue moins précieuse.
En reposant les yeux sur le tissu, mon esprit tourna à toute vitesse en imaginant le prix d'un tel ouvrage. Mieux vaut ne pas demander...
— Peux-tu m'apporter un vêtement de cour pour ce soir ? J’ai un invité.
— Tout de suite, Maîtresse. Je vous apporte quelque chose qui vous ira pour le mieux.
Silla repartit dans le couloir, me laissant seule avec le clapotis discret du bassin. Alors que le calme réinvestissait la pièce et que mon esprit dérivait, la fatigue céda la place à une sensation plus ancienne et plus lourde. Un souvenir enfoui refit surface avec la violence d'une vague. La voix de ma grand-mère Marilia, empreinte d'une gravité solennelle qui m'avait jadis effrayée, résonna dans ma mémoire :
— « N'aie jamais peur des yeux verts qui te fixent dans le noir, Enora. Ce ne sont pas des monstres, mais les gardiens du berceau de notre histoire. Là où nos ancêtres ont reçu leur premier souffle... et leurs premières chaînes. »
À l'époque, enfant, je m'imaginais qu'il s'agissait d'un conte abscons pour m'apprendre la prudence. Mais les pièces du puzzle s'assemblaient désormais : Marilia ne me racontait pas une histoire pour m'endormir. Elle me parlait de l'origine de notre peuple. De ce savoir primordial enfoui sous nos pieds, de l'histoire oubliée de nos ancêtres et de leurs racines. Mon père ne m'avait pas juste légué un duché... il m'avait faite gardienne du plus ancien patrimoine des Olcans.
À la sortie du bain, je revêtis la tenue que Silla m’avait préparée. Avec une infinie déférence, ma chambrière m’aida à glisser dans ma robe de cour d'un vert émeraude profond. Le bustier cintré, rehaussé de filigranes d'or et d'un laçage élégant, épousait ma taille tout en dévoilant mes épaules. De lourds plis de satin tombaient jusqu'au sol, partiellement couverts par une surjupe brodée de motifs dorés et de légers voiles sombres qui cascadaient depuis le haut de mes avant-bras. Enfin, Silla noua délicatement dans ma chevelure le précieux ras-de-cou transmis de mère en fille, détourné en ruban à cheveux pour retenir mes mèches claires tout en laissant ma queue touffue compléter cette tenue d’apparat.
Propre et délassée, je me dirigeai vers la salle à manger où l’émissaire m’attendait déjà pour le souper. Cette robe de bal en satin, bien moins glamour mais plus ostentatoire que ma robe de deuil en soie, n'en demeurait pas moins d'une efficacité redoutable pour mettre en valeur ma silhouette.
Lorsque j'entrai dans la pièce, je découvris Lorelius sans son armure. C'était un homme élégant au visage affûté et aux cheveux sombres soigneusement coiffés. Il portait un habit de cour d'un noir profond, rehaussé d'un pourpoint cintré aux filigranes dorés et d'un jabot de dentelle blanche d'une propreté impeccable, une tenue stricte mais raffinée.
Je vis son regard s’accrocher de longs instants sur moi : ses yeux glissèrent le long de mon encolure et de mes épaules dénudées, s'attardant sur ma taille cintrée par le corsage. Pendant une fraction de seconde, le masque du diplomate impassible se laissa traverser par un trouble étrange.
Je me raclai la gorge et lui demandai si tout allait bien. Il reprit rapidement contenance avec un sourire poli, mais l'atmosphère s'était chargée d'une tension nouvelle.
Le repas se passa dans un calme feutré, enchaînant les discussions sur la pluie et le beau temps, ainsi que sur les particularités culturelles et géographiques du Kaelendor. Je lui parlai de nos vieux volcans endormis, de nos sources chaudes, du froid glacial de nos hivers et de nos étés courts mais intenses. Je lui appris à dire bonjour, au revoir et merci dans la langue Olcan ; son accent de débutant écorchait tellement les mots qu’ils en devenaient quasiment incompréhensibles.
Puis il s’intéressa au peuple ayant précédé les Olcans.
— C’était un peuple qui ressemblait à des colosses de pierre et qui vivait dans des cités troglodytes, lui expliquai-je. D’après les écrits anciens, cette race était esclavagiste et a créé les Olcans pour les servir.
— Une création magique... murmura-t-il en reposant son verre, visiblement fasciné. Et votre peuple s'est soumis ?
— Pas très longtemps. Même si notre fécondité est plus basse que celle des humains, nous sommes vite devenus la race la plus répandue sur leurs terres. Nos ancêtres, plus forts et plus vigoureux, ont fini par se rebeller avec l’aide des humains libres situés au-delà des frontières. En moins d’un mois, cette race a totalement disparu. C’est du moins ce que dit la légende transmise oralement ; nous ne pouvons donc pas en certifier la véracité avec exactitude.
— Une histoire fascinante, je trouve, murmura-t-il, un éclat vif dans les yeux. Leur niveau de compréhension de la magie des esprits devait être inégalé, même pour notre époque.
— Un niveau qui ne reviendra jamais, je l’espère, coupai-je d'un ton sans réplique. Après tout, c’est une branche de la magie considérée comme taboue dans un grand nombre de cultures. Alors n’en parlons plus, je vous prie.
— Bien, je comprends, dit-il en inclinant la tête par respect.
Il releva ensuite le visage et me fixa droit dans les yeux.
— Sinon... avez-vous réfléchi à ma proposition ? Je dois absolument repartir demain matin, d’autres affaires m'attendent.
— Oui, je vais vous y conduire. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir vous montrer ce que vous cherchez : je n’avais moi-même jamais entendu cette légende. Notre famille ayant été décimée, il est probable que certaines connaissances se soient perdues. Terminons notre repas et je vous y emmène.
Le repas terminé, nous nous dirigeâmes ensemble vers la cave. Lorelius brandissant une torche, je scrutais chacun des murs, mais je ne voyais rien de particulier. Puis je repensai aux mots de Marilia : les yeux verts dans le noir.
— Lorelius ! Éteignez votre torche !
Interloqué par ma demande, il hésita quelques instants avant de s’exécuter.
Il ne fallut que quelques secondes pour que mes yeux s’habituent à l'obscurité. Je pouvais voir le monde dans une teinte de gris et je recommençai mes recherches. Derrière moi, Lorelius ne bougeait plus d'un pouce.
— Qu’attendez-vous ? Venez ! chuchotai-je.
— Je vous rappelle que les humains ne voient pas dans le noir, jeune fille, répondit-il d'une voix décontenancée.
— Ah... Restez là, alors. Je repère le terrain.
Il accepta la situation sans protestation.
Je glissai à nouveau dans la pénombre, ne me fiant qu'à la teinte grise de ma vision nocturne. Après de longues minutes de recherche tâtonnante, les mots de Marilia trouvèrent enfin leur résonance. Entre deux tonneaux abandonnés, au fond d'une alvéole oubliée de tous, deux pupilles de pierre verte me contemplaient. Au centre, une étoile à quatre branches semblait attendre. En effleurant ses contours, je ressentis une fraîcheur saisissante, une empreinte sculptée dans la masse avec une perfection terrifiante.
Une sensation étrange attira mon attention vers ma chevelure, où Silla avait noué mon ras-de-cou familial. Le saphir semblait soulever légèrement mes mèches, attiré par la paroi comme par un aimant. Mes mains tremblèrent brusquement tandis que je détachais le bijou pour l'offrir à l'empreinte. La pierre précieuse s'y logea avec un cliquetis parfait.
Instantanément, la cave fut secouée par une décompression brutale. Dans un grondement guttural qui fit trembler la voûte, la roche s'effaça pour révéler une artère oubliée du monde. Des séries de glyphes incandescents couraient le long des murs, vibrant d'une lueur rythmique, presque vivante.
Le bruit du mécanisme et cette clarté arrachèrent Lorelius à son immobilité. Il s'avança jusqu'au seuil, ses yeux d'humain écarquillés par l'incroyable secret que nous venions de déterrer.
