Chapitre 16
Je restai debout, tous mes sens en alerte. Lorelius ne cilla pas, il ne s'était même pas levé ; immobile dans son fauteuil de cuir, le buste légèrement penché en avant, il savourait ma déstabilisation. La fatigue accumulée ces derniers jours, le poids du deuil et cette pression constante me rattrapaient d'un coup. Ma tête me faisait souffrir, m'empêchant d'analyser la situation avec ma clarté habituelle.
Son attitude me fit froncer les sourcils, puis il reprit :
— La personne après qui vous avez bataillé se fait appeler « l’Ombre de Kernevers ». Malgré une enquête approfondie, il n’a aucun lien avec la famille de votre oncle, et il l’a attesté lui-même. Les services de renseignement impériaux n’arrivent pas à établir de lien avec un quelconque employeur, mais au vu des récents événements...
La voix de Lorelius se perdit dans le silence, me laissant à mes pensées. Le fait qu'il soit au courant de notre accrochage au bivouac me glaça le sang. C'était la preuve que ce qu'il disait était vrai...
— Alors... Ils pourraient prouver au Sénat que je suis au cœur d’un complot ! Quelles en seraient les conséquences ?
— Le gouverneur qu’ils enverront sera accompagné de plusieurs légions qui stationneront sur votre duché. Il gouvernera jusqu’à votre mort, car vous ne serez pas autorisée à vous marier. Ce sera la fin de votre lignée, comme le souhaite Valérius. Vous vivrez en résidence surveillée et vous ne serez plus qu’une coquille vide...
Cette annonce résonna dans mon esprit comme un arrêt de mort. J'en eus le souffle coupé et finis par m'asseoir, les jambes sciées par la panique.
Sans demander la permission, comme s'il était déjà le maître des lieux, Lorelius se leva et se servit un verre de vin contenu dans une carafe posée sur l'un des meubles. Tout en versant le liquide vermeil, son regard glissa une fraction de seconde vers le sol de la pièce, l'observant avec une insistance curieuse, comme s'il cherchait à en deviner les fondations. Puis il servit un deuxième verre et me le tendit. Machinalement, cherchant désespérément un ancrage, je pris le verre et bus une petite gorgée. Mes mains tremblaient.
— Pourquoi me racontez-vous tout cela ?
Lorelius se rassit en face de moi, croisant les jambes avec un naturel déroutant.
— Dans les archives du service des renseignements de la capitale, j’ai pu lire le dossier de votre famille. J’y ai vu toutes les manœuvres faites à l’encontre de votre lignée pour l’affaiblir : tentatives d’extorsion, tentatives d’assassinat, isolement politique, ainsi que les ambitions de dame Marilia pour le Kaelendor. C’est un dossier passionnant, mais il semblerait que si les choses continuent ainsi, il va bientôt être clos.
Je me tins la tête entre les mains, terrassée par le vertige de ces révélations. Je devais absolument me défendre. À chaque problème sa solution...
— Auriez-vous un conseil pour me défendre face au Sénat ?
Je le fixai dans les yeux, suspendue à ses lèvres comme une noyée à une bouée.
— Vous allez avoir besoin de soutiens, d’appuis et de mécènes. Trois noms me viennent en tête : Aurelius Varrus, le fils unique de l’Empereur ; la duchesse Vespera d’Aven-Garre, une femme riche et influente ; et le comte Marcus Marcella, général de la Première Légion — celle qui garde la capitale — et chef d'État-Major de l’Empire.
Lorelius buvait une gorgée de vin, me couvant d'un regard tiède, presque paternaliste. Il reposa son verre sur le guéridon à côté de son fauteuil.
— Si vous voulez faire pencher la balance en votre faveur, vous allez devoir vous attirer la sympathie de ces trois personnes influentes.
— Et quel est le meilleur moyen de convaincre chacun d’eux de m’aider ?
Lorelius reprit une gorgée. Je le regardai siroter calmement son verre, mon cœur battant la chamade dans ma poitrine.
— L'Empereur Titus Varrus IV d’Imperia est malade, beaucoup pensent qu’il ne passera pas l’hiver. Le trône revient normalement à son fils unique, maaais... Valérius rassemble des soutiens sous toutes leurs formes pour hériter à sa place. L’avenir est pour le moment incertain quant à la succession du trône impérial.
Je me penchai en avant, les mains jointes, trahissant mon impatience.
— Attendez ! Alors cela veut dire qu’une guerre de succession se prépare ?
Lorelius soupira dramatiquement et détourna la tête, jouant la comédie du confident affligé.
— Malheureusement oui. Si la balance ne penche pas plus en faveur de l’héritier, une guerre de succession devrait éclater d’ici l’an prochain.
— Et pour les deux autres ?
— Vespera d’Aven-Garre, duchesse de Florenza. Jeune, riche, influente, elle cherche sans cesse à étendre son pouvoir. Elle souhaite intégrer le Conseil restreint, mais elle manque encore de soutiens politiques. Elle a conscience de l’état de délabrement de l’Empire et veut inverser la tendance. Quant au général Marcus Marcella, les intrigues incessantes de la capitale perturbent les opérations militaires. Il en a marre de voir la jeunesse de l’Empire se sacrifier pour de gras sénateurs véreux qui se moquent de leur existence.
Le langage était cru, presque trop populaire pour un émissaire officiel de la Cour impériale, mais cette apparente franchise ne fit que renforcer ma confiance : il parlait vrai et ne faisait pas de détour comme ces nobles pompeux de la capitale.
— Ces trois personnes se connaissent ? Ce que je veux dire, ils travaillent ensemble ?
Le messager prit le temps de réfléchir, ferma et ouvrit les yeux.
— Vespera et Marcus se connaissent. S'ils s’entraident mutuellement, je ne saurais le dire. Quant à l’héritier, il est en mouvement seulement depuis quelques mois.
Puis le calme revint. Noyée sous ce flux continu de révélations fracassantes, je m'efforçais de trier et d'organiser mes pensées. Mais au milieu de cette tempête, une lueur de lucidité traversa enfin mon esprit.
— Pourquoi me donnez-vous toutes ces informations ? Quel est votre intérêt dans tout ça ?
— Pour presque les mêmes raisons que le général Marcus. J’ai vu trop de jeunes gens brisés par le système. Trop de destins brisés par de vieux personnages plus soucieux de garder leur place et de la transmettre à leurs enfants. Autrefois, la méritocratie était ce qui permettait à l’Empire d’être brillant sur tous les fronts, maintenant… Et bien, voyez le résultat vous-même, jeune fille ! dit-il avec une pointe d’agacement.
— Je vois, alors vous êtes une sorte de philanthrope ? C’est ça ?
Lorelius se mit à rire, bu une gorgée et reposa le verre sur le guéridon.
— Je ne suis pas assez riche pour ça !
Un moment de calme revint, mais je ne me sentais pas sereine. L'urgence de la situation m'étouffait : j'allais me retrouver sous peu face à une armée de sénateurs hostiles dont le passe-temps favori était de briser les novices.
— Et ce dossier sur ma famille, me sera-t-il utile contre les sénateurs ?
— Oui, il le sera ! dit-il d'un ton plein d’assurance, à condition que vous preniez le temps de le lire complètement pour bien vous préparer.
Je le fixai dans les yeux et posai mon dos contre le siège. Le piège venait de se refermer : il m'offrait exactement la porte de sortie dont j'avais besoin.
— Quel est votre prix pour faire sortir ce dossier et me l’apporter ?
— Ce n’est pas l’argent qui m’intéresse, mais votre confiance.
— Ma confiance ?
Lorelius prit une grande inspiration, ajusta sa posture et poursuivit avec une étincelle nouvelle dans le regard :
— Il y a une légende sur votre peuple, la légende de Koba-Zahar. Il y aurait un ancien sanctuaire de la race qui peuplait autrefois ces terres avant la vôtre, caché sous le manoir. Je veux le visiter.
— Êtes-vous archéologue, Lorelius ?
— C’est un passe-temps chez moi, dit-il avec son plus beau sourire. Les vieux contes et légendes sont une passion, surtout si des mystères se cachent derrière.
J’avais beau me creuser la tête, je n’arrivais pas à savoir de quoi il parlait. J’avais lu plusieurs de ces livres aux runes absconses, dont le sens s’était parfois perdu et pouvait donner lieu à plusieurs interprétations. Après quelques instants, je vis Lorelius continuer à boire son vin tranquillement. Le regarder me perturbait, alors je me levai et commençai à faire les cent pas, mais rien ne me venait.
— Faisons une pause, Messager. Je vais me préparer pour le dîner, nous en reparlerons plus tard.
— Comme il vous plaira, je reste à votre disposition.
Je quittai la pièce en laissant Lorelius seul. Après avoir déambulé quelques instants, je tombai sur une servante que je m’empressai d’envoyer me préparer des vêtements pour ma sortie du bain et d’avancer l'heure du dîner ; je n’avais presque rien mangé depuis quarante-huit heures, après tout. J’avais besoin d’un bon bain chaud et de réfléchir en solitude.