Chapitre 15
Le retour au manoir se fit dans un calme tout relatif, alors que nous arrivions en fin de journée. En traversant le hameau, les artisans et les familles du personnel rentraient chez eux ou sortaient faire quelques courses. Malgré ma courte absence, les choses semblaient suivre leur cours dans cet amas de maisons aux murs gris et aux toitures d’ardoise. Boulangers, cuisiniers et serviteurs arpentaient les rues sans inquiétude, mais tous s’écartèrent sur notre passage, nous adressant des saluts chaleureux.
Une fois les grilles du manoir franchies avec toute l’escorte, les soldats qui montaient la garde s’affairèrent à les refermer. Au milieu de la cour, nous posâmes pied à terre et l’un des membres de ma garde s’approcha pour prendre Maya par la bride afin de s’en occuper. Je le remerciai avant de me diriger vers l’entrée. Au loin, j'aperçus Collin, immobile. Dans sa posture impeccable, il m'attendait, prêt à m'accueillir.
Mais alors que je marchais dans sa direction, la porte s'ouvrit brusquement. Le bruit lourd de bottes cloutées martela le perron, et un soldat impérial émergea de l'ombre de mon propre hall. Vêtu d'une armure de cérémonie de gueules rehaussée de liserés dorés, il laissait flotter derrière lui une cape aux mêmes couleurs. Sur sa poitrine était frappé un corbeau noir, signe distinctif des messagers de Sa Majesté l’Empereur et du Sénat.
À sa vue, mes pas manquèrent de trébucher, mais je me ressaisis aussitôt : je ne devais rien laisser paraître. Pendant un court instant, je baissai légèrement la tête pour dissimuler mon sourire tendu. L’appréhension me gagna. Ils ne pouvaient tout de même pas être déjà au courant du pétrin dans lequel j'étais empêtrée, ni de la mort de ma grand-mère... Quant à une intervention officielle simplement pour mes acrobaties au-dessus de leurs unités, ce serait tout de même exagéré.
Lorsque je fus enfin à leur hauteur après avoir monté les marches, Collin me fit un salut poli, puis se tourna vers notre invité.
— Votre Grâce, voici Lorelius, un messager de la capitale impériale. Il a pour ordre de vous remettre ce pli en main propre.
Je me rapprochai de lui et lui adressai un salut selon l’étiquette impériale, qui consistait en une ferme poignée de main. Je devais tout faire pour cacher ma nervosité.
— Bienvenue dans le duché de Mag-Dara, Lorelius. Avez-vous fait bonne route ? Il y a plus de deux semaines de voyage à dos de cheval, après tout.
— Merci de votre accueil, Mademoiselle. Je dois admettre que c’est un dépaysement total. Vos basses montagnes recouvertes de forêts et vos vallées remplies de champs et de prés à perte de vue offrent des paysages à couper le souffle.
Je me tournai vers Collin avec une mine désolée. En me pinçant les lèvres, je lui dis :
— Dis aux Anciens que je les rejoins dans dix minutes pour une réunion rapide et installe notre nouvel invité dans un salon, je le rejoindrai plus tard.
Je vis Collin fermer les yeux. Une grimace amusée étira son visage, lui qui était pourtant si impassible d'habitude.
— Les Anciens souhaitaient ne pas se soustraire à leurs tâches plus longtemps. À vrai dire, ils voulaient surtout savoir si se passer d'une régence était une option raisonnable. Ils ont donc auditionné, en lieu et place de leur seigneur lige, Aldric, le sergent Kaelan ainsi que moi-même. Leur porte-parole, tenait à vous faire savoir qu’ils soutiennent et approuvent pleinement vos décisions récentes, et qu’ils vont vous apporter une aide concrète quant aux modalités des funérailles de votre grand-mère. Ils s’excusent pour la gêne occasionnée, ont bien pris note de votre agenda chargé et attendent avec impatience leur prochaine réunion semestrielle pour faire plus chaleureusement connaissance.
— Vous voulez dire qu’ils sont repartis, comme ça ? Et pour la dernière phrase, ils ont vraiment dit ça ?
— Oui, Madame. Et pour répondre à votre seconde question : ma dernière phrase a été adaptée aux règles de langage utilisées dans votre maisonnée.
Je vis ce sacripant se tordre les lèvres tout en restant droit comme un piquet. Je fus obligée de détourner la tête pour retenir mon propre rire.
— Messager Lorelius ! Venez, suivez-moi. Allons nous installer dans l’un de mes salons.
Je les dépassai sans attendre de réponse : mieux valait ne pas faire attendre un messager officiel. J'entendis Lorelius observer chaque détail du manoir — dorures, tapisseries, œuvres d’art — et murmurer que l’endroit était un véritable petit palais, mais je n’y prêtai pas attention et poursuivis ma marche.
J'aurais pu courir à mes appartements, me prendre un bain et enfiler une robe digne du rang qu'on attendait d'une duchesse. Mais en jetant un œil à mon reflet dans le miroir du vestibule, j'eus une tout autre idée.
Mes cheveux étaient en bataille, mon armure couverte de poussière et de taches de boue séchée provenant du campement des Trois-Moulins, et l'odeur du cuir et de la nuit m'enveloppait encore. Parfait, me dis-je avec un brin de malice.
Laisser ce messager impérial m'attendre le temps que je me fasse belle aurait été une preuve de faiblesse. Se présenter devant lui ainsi, armée et maculée de la terre de mon duché, lui envoyait un message bien plus clair : je ne suis pas une gamine sans défense qui se cache derrière le protocole et les serviteurs. Je suis la duchesse de Mag-Dara, je reviens du terrain, et je chevauche aux côtés de mes hommes. S'ils pensaient trouver une orpheline apeurée en robes de dentelle, la douche allait être froide.
Je ravalai ma fatigue, redressai les épaules et m'avançai vers le salon, laissant le bruit de mes bottes de cuir marteler le parquet.
Parvenue à la porte de la pièce, je l’invitai à entrer. C’était un endroit simple, au décor harmonisé avec le reste du domaine. En son centre trônaient des canapés et des fauteuils de cuir disposés autour d'une table basse et de quelques guéridons, le tout reposant sur un immense tapis. Tout autour s'ordonnaient des meubles ouvragés, une cheminée en pierre de taille et de grandes fenêtres.
Une fois tous les deux à l'intérieur, nous ne nous assîmes pas. Les messagers de l’Empire étaient la voix de l’Empereur et du Sénat ; ils étaient les porteurs de leur parole, et l’on ne s’asseyait pas lorsque l'on écoutait un tel message.
Lorelius se plaça en face de moi et déplia le parchemin officiel, orné d'un sceau qu’il brisa, représentant le corbeau d'un côté et l’aigle impérial de l’autre. Il se racla la gorge et commença :
— Ce message est adressé à Mademoiselle Enora An T-Soir, duchesse de Mag-Dara.
SÉNAT DE L’EMPIRE Palais du Capitole — Conseil Supérieur des Affaires Provinciales RÉPUBLIQUE ET EMPIRE D’IMPERIA — PLI DE SOMMATION OFFICIELLE
Expéditeur : Le Premier Sénateur, Publius Varrus Destinataire : Dame Enora, Héritière présomptive du Duché de Mag-Dara
En la grande cité impériale, À l’attention de Dame Enora,
Par décret extraordinaire du Sénat impérial et sous le haut patronage de Sa Majesté Impériale,
Attendu que la situation géopolitique aux marches du duché de Mag-Dara exige une clarté absolue quant à l'administration de vos terres et au maintien de la paix dans votre duché ;
Vous êtes par la présente sommée de vous présenter sans délai devant le Haut Conseil du Sénat, en la grande cité impériale, afin de prêter audience aux édiles du Conseil.
Il vous sera demandé de répondre aux interrogations du Sénat quant à l’avenir de votre duché. En espérant que la jeunesse de vos années ne soit pas un obstacle au sang-froid requis.
Votre présence est requise dans un délai de trente (30) jours ouvrés à compter de la réception du présent pli. Tout retard ou refus d'obtempérer sera interprété comme un acte de défiance envers l'autorité du Sénat et de l'Empire.
Que la Loi et l'Ordre guident vos actes.
Délivré sous les fenêtres du Conseil Supérieur, Par l'ordre du Premier Sénateur, Publius Varrus.
Une fois le message lu, je l’invitai à s’asseoir dans l’un des fauteuils. À peine fut-il assis que je l’assaillis de ma première question, tout en déposant mon arme sur l’un des meubles près de l’entrée :
— L’Empereur est déjà au courant de la mort de ma grand-mère ? En trois jours ? Alors qu’il faut plus de deux semaines à cheval depuis la capitale ?
Je m’assis en face de lui et meublai le silence en observant ses réactions. Un léger sourire ironique releva le coin de ses lèvres.
— Le médecin de votre grand-mère avait pour ordre d’avertir la capitale si elle était proche de la fin. En vérité, ce message est parti de la cité impériale il y a me semble-t-il trois semaines et a été entreposé dans la poste impériale de Mag-Dara.
— Et donc, l’Empereur a placé des espions chez moi ?
— Tous les duchés du Kaelandor sont sous haute surveillance, dit-il en levant les yeux au ciel d'un air blasé.
— Que me veut le Sénat ?
Je vis Lorelius adopter une posture plus détendue, les mains jointes et les jambes croisées.
— Eh bien, officiellement, attendez-vous à être auditionnée sur vos capacités à gouverner le duché. Des questions sur la gestion, l’économie, les routes commerciales ainsi que sur la défense de vos terres sont à prévoir.
— Et officieusement ?
Je me laissai aller contre le dossier de mon siège, déjà agacée par ces faux-semblants. Lorelius me toisa de la tête aux pieds, puis lança :
— C’est une attaque de Valérius Varrus d'Oris. Il est le chef d’une branche cadette de la famille impériale et il cherche à détruire votre lignée.
— Varrus... C’est bien le nom de la famille impériale. Mais pourquoi cette attaque ?
— La maison de Valérius estime que votre famille est responsable de l'échec de leur ascension vers le trône impérial. Il y a quarante ans, lors de la guerre des Trois Couronnes, votre grand-père a refusé de les soutenir lors de la guerre de succession. Ils veulent voir votre nom disparaître.
— Donc ils vont tout faire pour que j’échoue... Et que se passera-t-il si je ne parviens pas à convaincre le Sénat ?
— Le Sénat, conformément aux lois en vigueur sur les dirigeants mineurs, désignera un gouverneur qui s’acquittera de la régence, en attendant que vous prouviez en avoir les capacités.
À ces mots, une vague d'irritation me traversa, mais elle fut vite balayée par une impression de soulagement trompeur. Si ce n'était qu'une vieille rancune politique traduite en menaces administratives, la manœuvre me semblait presque dérisoire. Placer un régent désigné par la capitale dans un duché aussi indépendant que le mien ? C'était absurde.
— Et donc, c’est ça leur grande attaque ? dis-je en me redressant, le ton teinté d'une assurance retrouvée. Me menacer pour me forcer à laisser mon duché entre les mains d’un régent à qui personne n’obéira ? Les membres de cette maisonnée et le peuple me sont loyaux ! Ils ne se soumettront jamais à un fonctionnaire envoyé de la capitale.
Lorelius ne sourit plus. Il me fixa avec un calme olympien face à ma soudaine témérité.
— Vous avez tort de penser cela. Qu’avez-vous trouvé dans le camp près du hameau des Trois-Moulins ?
La simple mention de ce nom fit voler en éclats toute ma certitude. La terreur me frappa de plein fouet. Avant même d'avoir pu analyser la situation, je me retrouvai debout, le cœur battant à tout rompre, le regard hagard.
— Mais... Comment... ?
— ...suis-je au courant ? me coupa-t-il avec une assurance presque cruelle.