Chapitre 14
Le silence s'étira entre nous, lourd, presque suffocant. Le vent fit légèrement frissonner la canopée au-dessus de la clairière abandonnée.
Pendant plusieurs secondes, Ronan ne bougea pas. Son regard resta ancré dans le vide, fixant la cendre froide d'un foyer éteint. Je vis les rouages de son esprit s'activer à toute allure, balayant les stratégies, pesant les risques de cette guerre invisible qui menaçait d'engloutir notre peuple. L'angoisse me noua l'estomac à l'idée qu'il n'ait aucune solution à m'offrir.
Puis, une étincelle traversa ses yeux. Son expression tendue se modifia légèrement, laissant place à une concentration tactique.
— Aldric se passionne pour l’alchimie à ses heures perdues, finit-il par déclarer en redressant la tête. Je l’ai entendu une fois parler d’une encre invisible... Un texte qui ne se révèle que sous un procédé bien précis. Si nous voulons déjouer leurs pièges, c'est notre seule chance.
Il replia la missive falsifiée et croisa mon regard. Pour la première fois depuis ce matin, la lueur de détermination qui s'y éteignait venait de refaire surface.
— Oui ! Et ainsi, nous pourrions ajouter un filigrane secret permettant d'authentifier les courriers officiels ! Passez le site au crible fin, Ronan, rien ne doit nous échapper.
Pendant de longues minutes, nous retournâmes les toiles déchirées, fouillâmes les caisses abandonnées et inspectâmes la terre meuble sous les arbres. Mais nos recherches ne donnèrent rien de probant : nous ne dénichâmes que du matériel de bivouac ordinaire et des braises éteintes depuis plusieurs jours.
Sans un mot, Ronan rassembla méthodiquement toutes les preuves. Il glissa les documents falsifiés et les cartes annotées dans une sacoche en cuir. Puis, il me fit un signe de tête pesant : il était temps de quitter les lieux.
Nous rejoignîmes la troupe à la lisière du bois. Je m'approchai de ma monture, flattant la fourrure dense de ma bête pour calmer son trépignement nerveux. L'animal sentait la tension qui m'habitait. D'un mouvement agile, je me hissai sur ma selle, imitée par Ronan et les hommes de ma garde. Tous étaient prêts à reprendre la route, les regards obliques scrutant les ombres de la forêt.
Alors que nous faisions faire demi-tour à nos montures, la réalité de ce qui m'attendait au manoir remonta brutalement à ma mémoire. Je tirai légèrement sur les rênes pour me porter à la hauteur du capitaine.
— Ronan !
Le vétéran tourna son visage vers moi, attentif.
— Dès notre arrivée au manoir, allez voir Aldric directement. Expliquez-lui toute la situation pendant que je me charge des Anciens. Vous connaissez ces vieux bourrins : à peine aurons-nous franchi les portes qu'ils vont me tomber dessus pour réclamer des bilans de chasse, parler de la défense des hameaux ou remettre en question mes décisions sur la gestion du duché.
Ronan laissa échapper un demi-sourire sombre, connaissant trop bien la poigne de ces barons rustres qui passaient leur vie à s'entraîner et à patrouiller.
— Dites à Aldric que je veux qu’il trouve une solution avec son encre avant les funérailles, poursuivis-je en baissant la voix. C'est une bonne fenêtre de tir. Quand les onze grands clans seront réunis pour les rites, nous organiserons une réunion discrète pour les informer du piège qui se referme sur nous... au sujet de ces faux écrits.
Ronan redressa le buste sur sa monture, la main calée sur son pommeau.
— Comptez sur moi, Votre Grâce. Je trouverai Aldric pendant votre audition par les clans mineurs et le tirerai de ses tâches pour qu'il s'y mette sans attendre. Il sera au travail avant même qu'ils n'aient fini de râler.
Les pattes lourds de nos montures martelaient le sol terreux tandis que le groupe laissait le bivouac derrière lui. Le trot régulier des prédateurs marquait le rythme de la marche. Le vent frais du soir balayait le chemin alors que la silhouette familière des collines bordant le domaine se dessinait à l'horizon. Le regard perdu vers la ligne d'arbres, je rompis le silence.
— Regardez cet endroit, Ronan… C’est la première fois de ma vie que je m’éloigne autant de nos terres. Et la première fois que je le fais sans une armée de serviteurs pour veiller sur le moindre de mes pas.
Ronan tourna la tête vers moi, ajustant sa prise sur les rênes.
— Votre grand-mère voulait vous protéger, Votre Grâce. Elle a veillé à vous isoler du monde extérieur, mais ce n'était pas par faiblesse. Tout ce temps passé au domaine visait un unique objectif : vous former et vous éveiller à la gestion des différentes facettes de ce duché.
— Je le sais bien, murmurai-je avec une pointe d'amertume dans la voix. Elle voulait faire de moi une dirigeante accomplie… Mais regardez-nous aujourd'hui. Ce manoir n'est plus seulement la paisible résidence d’été des anciens rois du passé ou la demeure douillette où je suis née. Il devient le centre d'une tempête.
— Le monde extérieur s'invite à nos portes plus tôt que prévu, concéda le capitaine d'un ton grave. Mais vous avez prouvé ces derniers jours que son enseignement porte ses fruits.
— Peut-être, soupirai-je en serrant un peu plus les rênes. Mais je ne peux m'empêcher de me sentir prise au dépourvu. Bon gré mal gré, me voilà forcée d'écouter les voix du passé et de dénouer des intrigues politiques pour trouver ma propre destinée au milieu de ce chaos orchestré.
Ronan esquissa un léger hoquet d'encouragement et planta son regard d'acier dans le mien.
— La destinée d'un souverain ne se forge jamais dans la facilité, Enora. Le chaos est là, certes, mais vous n'êtes plus l'enfant protégée du domaine. Et vous n'êtes pas seule pour y faire face.
Je fixai à nouveau les toits d'ardoise du manoir qui se rapprochaient, redressant fièrement le buste sous mon armure.