Chapitre 13
Je suivis Ronan dans le campement, niché à l’entrée du bois, à la lisière de la clairière. C'était un camp composé de six petites tentes individuelles en toile installées autour d’un feu. Chaque abri n’était rien d’autre qu’un drap tendu en triangle par une corde accrochée aux arbres pour le sommet et de petits pieux en bois enfoncés dans le sol pour étirer la toile au terre. Plus loin se dressait un appentis de bois qui abritait une table, trois chaises ainsi que deux caisses remplies de parchemins.
Sur la table s'étalait une carte de la région de Kaelandor et de ses abords. Quand je m’en approchai pour l’examiner de plus près, je pus voir les routes commerciales et les grands chemins — l'ensemble des voies de communication y était tracé et annoté. C’était une carte réalisée avec minutie, qui décrivait parfaitement les territoires olcáns : rivières, montagnes, villes, tout y était.
J'entendis Ronan s’approcher de moi et se placer à mes côtés pour l'étudier à son tour.
— C’est une carte impériale, dis-je. Je pense que seuls eux possèdent des cartographes aussi minutieux. L’Empire serait donc notre conspirateur !
Ronan observa la carte de plus près et posa ses doigts sur plusieurs annotations pour mieux les lire.
— La carte a bien été faite par des cartographes de l’Empire, mais il doit s'agir de personnes qui agissent indépendamment de l’Empereur et du Sénat.
— Et comment le savez-vous ?
— J’ai combattu l’Empire dans ma jeunesse. Les services de renseignement, d’espionnage et de contre-espionnage dépendent directement de l’armée. Or, sur cette carte, aucune abréviation utilisée par l’armée impériale n’apparaît.
Mon esprit divagua sur les implications nébuleuses de cette découverte : malgré la localisation de leur cachette, leur véritable identité restait plus mystérieuse que jamais.
— Alors ils ont accès à des ressources réservées aux militaires de l’Empire, mais ils travaillent de façon indépendante ?
— Il semblerait, oui, me répondit Ronan, le regard toujours rivé sur les tracés.
Pendant qu'il s'absorbait dans la lecture des détails topographiques, je m'en détachai et m'agenouillai près des caisses déposées sous l'appentis. L'odeur du papier sec et de l'encre m'accueillit lorsque j'ouvris le premier parchemin. Je commençai à fouiller méthodiquement la pile de ce qui semblait être des lettres, jusqu'à ce qu'un nom attire mon attention.
« Chère Marilia, Je tiens à vous adresser mes plus sincères remerciements pour la prévenance et le soutien précieux que vous m'avez témoignés. Votre aide avisée a jeté une lumière nouvelle sur des enjeux cruciaux, et je m'en trouve infiniment reconnaissant... »
La lecture de cette lettre me rendit totalement interloquée. Mon oncle remerciait Grand-Mère pour un service ? Je lus une autre lettre, puis deux, puis trois. C’étaient toutes des missives prêtes à être envoyées aux autres duchés, imitant le sceau et l’écriture de Grand-Mère, ainsi que les réponses des clans où on les montait les uns contre les autres.
Mes mains commencèrent à trembler et mes yeux s’écarquillèrent au fil de mes lectures. C’était de pire en pire ; mes craintes commençaient à monter et je sentis un frisson me parcourir la peau. Autour de nous, le silence pesant de la forêt rendait chaque bruissement de feuille terrifiant, comme si les conspirateurs pouvaient surgir de l'ombre à tout instant dans ce campement dont l’occupation semblait fraîche.
Dans un tressaillement, je me levai précipitamment et posai la pile de lettres devant Ronan, qui se mit à les lire.
Les yeux de Ronan balayèrent rapidement les premières lignes, puis se figèrent. Son visage, d'ordinaire si impassible et endurci par les années de service, se décomposa à mesure qu'il parcourait les parchemins. Sa mâchoire se crispa, sa respiration devint courte, presque saccadée. Il resta bouche bée, les doigts tremblants serrés sur le papier comme s'il craignait que ces mots ne prennent vie.
Pendant un long moment, le silence du campement devint oppressant. Puis, il releva doucement la tête vers moi, le regard complètement troublé et incrédule.
— Votre Grâce... me murmura-t-il d'une voix rauque, presque étranglée. Ces lettres... elles proviennent bien du casier que vous venez de fouiller ? Vous les avez extraites directement de cette caisse ?
Sa question trahissait une forme de déni, le désespoir d'un soldat qui prie pour qu'il s'agisse d'une erreur ou d'une mauvaise plaisanterie.
— Oui, Ronan, répondis-je en ravalant la boule qui me nouait la gorge. Elles étaient là, prêtes à être expédiées.
Un juron discret lui échappa. Il repassa une main lourde sur son visage, dépassé par la gravité de la situation, et se laissa tomber lourdement sur l'une des chaises.
— C'est une horreur... souffla-t-il. Ces plis démontrent une falsification systémique d'État. Ce n'est pas une simple conspiration, Enora... C'est une guerre totale orchestrée depuis l'ombre. S'ils envoient ces faux aux onze clans sous le sceau de votre grand-mère... si les autres duchés découvrent la supercherie et nous accusent de cette zizanie... le duché s'effondrera. Avant même que nous n'ayons pu lever une seule épée.
— Nous...
La peur me serre la gorge, me laissant le sentiment d’être constamment épiée dans ce campement abandonné. Les implications tournent dans ma tête à un rythme effréné : leur objectif n'est pas une invasion frontale, mais l'autodestruction du duché par une guerre civile nourrie par la suspicion. Si les clans s'imaginent que je conspire contre eux... me dis-je, glacée par cette perspective.
Je reprends mon souffle et poursuis :
— Nous devons les prévenir... et trouver un moyen de sécuriser nos communications entre les grands clans, dis-je, l'inquiétude me faisant trébucher sur chaque mot.
Ronan resta silencieux un moment, le regard fixe, perdu dans l'ombre du bois sombre qui nous entourait.