Chapitre 12
27 juin 1117 du calendrier impérial.
Lorsque mes yeux s'ouvrent, les premières lueurs de l’aube fendent la noirceur de la nuit. Je me relève dans le calme matinal. Autour de nous, les loups sont déjà sur leurs gardes, veillant silencieusement sur leurs cavaliers ; leur noble intelligence les dispense d'avoir à être enchaînés. Un vent frais et humide vient caresser mon visage, tandis que le murmure nocturne des insectes s'efface pour laisser place au premier concert des oiseaux.
Les patrouilles qui ont veillé au cours de la nuit ont cédé la place à la relève du matin et dorment d'un sommeil lourd. Auprès du foyer, ce n’est pas Kaelan qui m’attend, mais le capitaine de ma garde en personne, Ronan. Au moindre cliquetis de mon armure quand je me dresse, il tourne la tête vers moi, son regard d'acier ancré dans le mien.
— Bonjour Duchesse, avez-vous bien dormi ? me demande-t-il.
— Oui, merci Ronan.
Je commence à m’étirer, mais une douleur sourde irradie dans les muscles de mon dos, me faisant pousser un petit cri de surprise.
— Ne vous inquiétez pas, c’est normal. Dormir avec son armure n’a rien d'agréable, dit-il en me tendant une gourde et un morceau de viande séchée. Tenez, reprenez des forces !
Tandis qu’il se détourne pour raviver le foyer, je jette un œil à ma maigre ration. Mâchant ma viande séchée — mon petit-déjeuner du jour —, je me laisse aller à mes pensées quant aux événements de la veille. Le silence du matin ne suffit pas à faire taire le tumulte des questions qui assaillent mon esprit.
— Capitaine ! Avez-vous trouvé des indices aux Trois-Moulins ?
— Oui... Un campement désert. Je n’y ai pas trouvé nos ennemis et aucune trace exploitable ne permet de les pister. J’ai donc posté des hommes sur place. Dans moins d’une heure, nous partirons les rejoindre pour fouiller le camp en détail.
Un frisson me traverse l'échine, bien plus glaçant que le vent du matin. Un campement abandonné n'annonce rien de bon : s'ils s'étaient évanouis dans la nature une fois les documents reçus, c'était soit qu'ils avaient compris que Vaelen allait se faire capturer, soit qu'ils préparaient un coup ailleurs. Mon regard croise celui de Ronan, plus sombre.
— Kaelan m’a raconté toute votre escapade, poursuit le capitaine en adoucissant sa voix. Bravo, jeune fille, vous avez été exemplaire. Mais prenez garde à l’excès de confiance. C’est souvent le tombeau des grands guerriers. Un soldat expérimenté acculé ne réagira pas comme un soldat préparé.
— Oui, je comprends. Merci du conseil, dis-je en hochant la tête.
— Quant aux enjeux politiques, j’ai ordonné à toute la troupe de garder le silence absolu sur les agissements de Vaelen et d’attendre un communiqué officiel auquel ils se conformeront. En attendant, il sera transféré discrètement près du manoir où nous allons l’interroger plus en détail.
Je rassemble mes pensées pour imaginer une version crédible qui expliquerait beaucoup de choses. Mais je me ravise : je vais devoir me concerter d'abord avec mes conseillers, car ma communication devra être inattaquable.
Une heure passe et l’escorte se remet en route dans la direction des Trois-Moulins. Nous nous séparons de Kaelan et de sept autres cavaliers afin qu’ils escortent le prisonnier hors des grands chemins. Le voyage se déroule sans encombre au rythme du trot, pour ménager les loups géants. Les paysages défilent dans le calme et la tranquillité de la campagne, longeant parfois quelques villages assoupis.
L’arrivée au hameau des Trois-Moulins se fait dans le calme au milieu de la matinée. La plupart des habitants étant partis aux champs, le village est presque désert à cette heure. C'est un splendide hameau champêtre flanqué de... trois moulins. Moi qui pensais que ce n’était qu’un nom imagé ! C'est tout simplement la première chose notable que l’on voit en entrant dans ces lieux : trois moulins impeccablement identiques et alignés le long d’une rivière courbe, sur les contreforts de la vallée érodée par le temps.
Mais pourquoi ont-ils construit trois moulins exactement au même endroit ? me demandai-je tout en observant leurs pales immobiles.
Ronan me guide à travers le hameau pour franchir le pont de pierre et rejoindre la rive opposée. Après quelques minutes passées sur un chemin sinueux, nous approchons de la lisière d'un sous-bois dense, point de ralliement fixé avec l'avant-garde. Une odeur d'humus et de résine flotte dans l'air frais.
Soudain, Maya émet un roucoulement d'attention, redressant les oreilles, les narines frémissantes, et pousse un grognement très léger. Lorsque les hommes de Ronan postés en embuscade nous aperçoivent, ils sortirent de leurs cachettes dans un cliquetis d'armures pour nous rejoindre.
— Mon Capitaine, au rapport, dit le caporal du groupe en saluant, l'air vigilant.
— Je vous écoute, répond Ronan.
— Rien à signaler depuis votre départ, mon capitaine. Personne n’a longé la forêt ni emprunté les sentiers aux alentours. Mais ce silence anormal ne me dit rien qui vaille.
Ronan tique légèrement, échangeant un coup d'œil inquiet avec moi. Je fais un pas en avant pour prendre la parole :
— Capitaine, je pense que nous devrions fouiller le camp. S’ils ont déserté dans la précipitation, n’attendons pas que le temps efface des preuves.
— Bien, Votre Grâce.
Il fait signe à dix hommes de pénétrer dans le bois pour sécuriser le campement sans rien toucher. S'ensuit une attente pesante. Pendant dix longues minutes, personne ne prononce un mot. Le seul bruit est le clapotis de la rivière au loin et le bruissement des feuilles sous la brise. Ma main reste crispée sur le pommeau de ma falx, le regard fixe sur l'ombre des grands arbres.
Enfin, les buissons s'écartent et le groupe revient sans avoir rencontré le moindre obstacle.