Chapitre 11
Je retourne vers la rivière pour chercher un endroit calme et m’apaiser. Je finis par trouver un chêne imposant et me couche sur le dos dans l’herbe fraîche, à ses pieds. Le bruit de l’eau qui coule se mêle au chant des oiseaux et au vent qui souffle doucement dans la frondaison. C'est un moment de répit salvateur pour calmer le tumulte de mes émotions et me recentrer sur le présent.
Plusieurs minutes plus tard, le froissement de pas écartant les hautes herbes me tire de mes pensées. Je rouvre les yeux et tourne la tête : Kaelan s’approche. D’un geste de la main, je lui fais signe de me rejoindre dans ce coin écarté. Voyant mon invitation, il s’avance d’un pas lourd et s’assoit près de moi.
— Un avis sur la situation, sergent ?
— Eh bien, j’ai plusieurs choses à vous dire, à vrai dire. La première concerne la proposition que vous lui avez faite : les trente ans de résidence surveillée. Cela, vous pouvez l'oublier. Vu l’ampleur de son crime, c’est de la haute trahison et, par conséquent, seule la mort l’attend, quoi qu’il arrive.
Je me redresse pour m’asseoir face à lui, le regard sérieux.
— Je le sais. Ma grand-mère me l’a répété maintes et maintes fois : je suis au sommet de la hiérarchie du duché, mais personne n’est au-dessus des lois, pas même moi. J’en suis la gardienne. Faire appliquer les lois tout en les pliant au gré de mes caprices serait désastreux pour ma légitimité. Je n’y ai pas trop réfléchi sur le coup, mais s’il y avait ne serait-ce qu’une chance que cette offre le fasse parler, je me devais de tenter le coup. Les enjeux étaient trop grands.
Kaelan hoche la tête avec une approbation marquée.
— Si vous en avez conscience, c’est parfait. La deuxième chose... Vos questions ont soulevé un point crucial. À mes yeux, Vaelen a été manipulé. Sa peur de voir notre peuple disparaître ou tomber dans l’oubli a du sens au vu de l’occupation impériale. Mais au regard de ses méthodes et de la nature des documents volés, il serait plus juste de dire que nos mystérieux conspirateurs cherchent à déstabiliser le duché. Et pourtant, même cette explication reste bancale. Si je voulais plonger le duché dans le chaos le plus total, la meilleure chose à faire serait de vous tuer, vous, une jeune fille en âge de donner des héritiers, et non votre grand-mère.
— Vous avez raison, dis-je en hochant la tête. Ma mort provoquerait une crise de succession immédiate. Les Anciens se déchireraient, et les onze clans Olcáns batailleraient pour placer l'un des leurs à la tête du duché. Sans compter que l’Empire interviendrait aussitôt pour imposer son propre régent. L’ancienne couronne de Kaelandor n’aurait plus aucun héritier légitime.
Je me masse les tempes pour chasser un mal de tête persistant qui commence à sourdre.
— En fait, si leur but est de me décrédibiliser auprès des clans et d’inciter l’Empire à imposer sa loi dans nos casernes sans abîmer les richesses du duché, alors leur plan est redoutablement conçu, n’est-ce pas, Kaelan ?
Le sergent plisse ses yeux gris, son regard balayant la lisière du bois pour rassembler ses mots.
— Oui, il est excellent. Alors, si vous voulez contrecarrer leurs plans, vous allez devoir mentir à beaucoup de monde. Il va vous falloir cacher la vérité ou la transformer par un communiqué officiel. Bâtir notre propre version des faits avant que les rumeurs ne se propagent. Quant à cette histoire d'empoisonnement et de serviteur infiltré... c'est très probablement du bluff. Ses contacts lui ont mis cette idée en tête uniquement pour attiser ses peurs, le pousser à bout et s'assurer sa trahison. Vaelen est un pigeon qui a gobé un mensonge sur mesure.
— Il s'est fait manipuler de A à Z par des gens bien plus malins que lui, dis-je en soupirant. Mais contrôler l'information... étouffer la fuite des documents et faire croire que Vaelen partait en mission spéciale plutôt qu'en déserteur... voilà un jeu auquel je n'ai jamais appris à jouer.
J'ai juré d’orienter ma politique vers la stabilité du duché et sa protection — les deux piliers pour lesquels ma grand-mère m’a entraînée durant mon enfance : la gestion économique et administrative du domaine, ainsi que le commandement militaire. Nous avions consciemment survolé la diplomatie, la guerre d'influence et les intrigues politiques, des domaines qui ne m’attiraient guère. De toute manière, nul ne peut être parfait en tout.
Je me frotte le visage à deux mains pour repousser l’appel du sommeil qui me pique les yeux, puis me recouche dans l’herbe fraîche, épuisée par mes errances mentales à la recherche d’explications sur une situation qui m’échappe encore.
Lorsque je me réveille, la nuit est complètement tombée. Un feu crépite non loin et diffuse une agréable chaleur sur mon visage. Je découvre que l'on m'a déchaussée et qu'une lourde couverture de voyage recouvre mon corps.
Autour du campement, les soldats montent la garde. Les plus proches marchent pieds nus dans l'herbe pour ne faire aucun bruit et ne parlent qu'à voix basse ; d’autres sont allongés comme moi et se reposent.
Mes yeux s’écarquillent soudain devant la situation : nous devions rentrer au manoir au plus vite ! Je tente de me redresser brusquement sous le coup de la panique.
— Je... !
Mais une main rassurante se pose doucement sur mon shoulder pour me retenir. C'est Kaelan.
— Tout va bien, Duchesse, tout va bien, dit-il d’un ton calme et protecteur.
Je le regarde dans les yeux, la gorge nouée par la honte d’avoir cédé ainsi au sommeil alors que le duché est en péril. Mais le sergent poursuit avec une bienveillance paternelle :
— Pour une jeune fille de seize ans, ce que vous avez accompli aujourd’hui est déjà impressionnant. La garde veille sur vous, ne vous en faites pas. Nous prendrons la route au premier rayon de soleil.
Je me sens encore gourde et étourdie par ce réveil soudain. Suivant son conseil, je me recouche doucement. Je le vois remonter le drap jusqu’à mes épaules, puis il retourne s’asseoir, le dos calé contre le tronc du grand chêne, sa falx posée en travers des genoux.
J’écoute le balancement régulier des gardes en patrouille, la respiration profonde des loups endormis et le chant strident des grillons dans la nuit d’été. Dormir à la belle étoile est une première pour moi. Mais trop lasse, bercée par la présence rassurante de mes hommes, la douceur de la nuit finit par m'envelopper tout entière.
Le vent d'été murmure au creux de la clairière, le ruisseau sous la lune apaise la terre, et le chant des grillons berce mes derniers moments de conscience avant que l'obscurité ne me reprenne.