Chapitre 701
« Pour être honnête, sans vouloir paraître déplacé ni rien… »
Starke Drakes, qui avait écouté en silence les conversations pendant la réunion sans jamais les interrompre, se décida enfin à donner son avis.
« Je crois que nous devrions nous concentrer uniquement sur le représentant général de deuxième année. »
dit-il calmement.
« Euh… Starke, tu ne crois pas en moi ? »
Le prince Charles Aethelmont regarda Starke d’un air incrédule.
Il s’était probablement attendu à recevoir le soutien des membres de sa faction, mais Starke venait d’exprimer clairement son opinion, sans la moindre hésitation.
« Ce n’est pas que je ne crois pas en toi. Enfin, si, je n’y crois pas. »
répondit Starke sans détour.
Charles porta aussitôt la main à sa poitrine, comme si une dague lui avait transpercé le cœur.
Son expression en disait long sur sa réaction, mais Starke resta aussi franc que jamais.
Il n’avait même pas essayé d’adoucir ses paroles.
« Sans même parler de Lady Vera Ashenlocke, il y a aussi Lady Willow Derlis parmi les premières années qui briguent le même poste. »
poursuivit Starke.
« Et il y a Sir Ravenor Burnwick, qui représente la Faction du Cercle d’ivoire. »
ajouta Chester Kane d’un ton calme.
« Lui aussi. »
Starke désigna Chester pour reconnaître la pertinence de son ajout.
La liste des candidats était déjà assez inquiétante.
Vera Ashenlocke et Willow Derlis briguaient toutes deux le même poste, et Ravenor Burnwick s’était lui aussi lancé dans la course.
Avec ces seuls noms, l’élection de première année s’annonçait déjà difficile.
« J’ai vraiment été surpris de voir le nom du jeune maître de Burnwick sur la liste des représentants de la Tablette Zphone de la faction de Susannah. »
dit le prince Aldric Aethelmont, amusé.
« Je me demande même comment elle a réussi à le convaincre de devenir le représentant des premières années. »
dit la princesse Victoria Aethelmont, l’air impressionné.
Ravenor Burnwick passait pour l’une des personnes les plus difficiles à aborder, en raison de son indifférence.
Il s’intéressait rarement à autre chose qu’à ses propres objectifs, et il était donc difficile de l’approcher.
Ravenor ne se souciait que d’Alchimie et d’entraînement au combat.
Pourtant, il était en réalité excellent en politique, puisqu’il était le jeune maître de Burnwick.
C’était bien normal.
En tant qu’héritier de la maison Burnwick, il ne pouvait pas se permettre d’ignorer la politique.
Ses intérêts personnels étaient peut-être limités, mais il comprenait l’importance des gens qu’il fréquentait et des postes qu’il choisissait de briguer.
Le seul problème, c’était qu’il exprimait toujours clairement ses opinions, les personnes avec lesquelles il décidait de s’impliquer politiquement et les postes qu’il jugeait utiles à son ascension politique.
Ravenor n’était pas du genre à s’engager à la légère dans une affaire sans réfléchir à ce qu’il pourrait y gagner.
S’il n’y voyait aucun intérêt, il serait difficile de le convaincre de briguer un poste.
À ses yeux, le poste de représentant général des premières années n’avait rien de particulièrement utile.
Il avait déjà son titre de jeune maître et, sans aucun doute, ferait partie des meilleurs élèves diplômés de l’Académie royale.
Sa position sociale était déjà solide, elle aussi.
Ravenor ressemblait en somme à Vera, qui n’avait besoin d’aucun poste à l’Académie pour asseoir son influence.
Tous deux jouissaient déjà d’une telle influence qu’un poste à l’Académie ne leur était pas nécessaire pour se faire un nom.
Aussi, beaucoup furent réellement surpris de le voir devenir le représentant des premières années de la Faction du Cercle d’ivoire.
« Il faut que je demande à Susannah comment elle a réussi à le faire entrer dans sa faction. »
dit Patricia Hawthorne en se mordillant l’ongle, l’envie dans les yeux.
« On aurait non seulement eu dans notre faction le Prince-Gemme numéro deux des premières années, mais avec le numéro un déjà dans notre groupe, on aurait eu les plus beaux garçons de première année. »
marmonna-t-elle rapidement.
« Hein ? Prince ? Gemme ? »
Le prince Aldric se désigna, perplexe devant les paroles de Patricia.
Il se tourna vers les jeunes femmes, apparemment incapable de comprendre comment leur conversation en était arrivée là.
Ils parlaient au départ des candidats aux postes de représentants, et voilà que Patricia évoquait les Princes-Gemmes.
« Tu ne comprendrais pas. »
dit calmement la princesse Victoria en agitant la main d’un air désinvolte en direction de son frère aîné.
« Ouais, c’est un truc de filles. »
dit Claris en prenant une nouvelle gorgée de thé.
Les jeunes femmes semblaient ne pas avoir de mal à suivre la conversation.
Aldric, lui, cherchait toujours à comprendre ce qu’elles entendaient par Prince-Gemme.
« Patricia a raison. Comment Lady Susannah s’y est-elle prise ? »
demanda pensivement une Lady de troisième année, qui suivait de près Aldric.
Elle semblait parfaitement comprendre ce que Patricia voulait dire.
« Tu sais, sans le scandale autour du Prince-Gemme numéro un, on aurait pu se servir de lui pour attirer les filles de première année. »
ajouta une autre jeune femme.
« Même sans ça, tu crois que le Joyau de Cendre laisserait faire ? »
demanda une Lady de deuxième année en plissant les yeux vers celle qui venait de parler.
La discussion avait pris une tournure que les garçons peinaient à suivre.
Les jeunes femmes continuaient d’échanger leurs idées, évoquant des noms et des sujets qui semblaient cohérents à leurs yeux, même si les liens échappaient aux autres.
Ezra promena silencieusement son regard d’une fille à l’autre.
Prince-Gemme ?
Est-ce que c’est moi ?
Et qu’est-ce que le nom de Vera vient faire dans cette conversation ?
se demanda-t-il, en essayant de comprendre ce qu’il était en train d’entendre.
La conversation lui avait apporté plus de questions que de réponses.
Il comprenait les mots eux-mêmes, mais pourquoi les évoquer au milieu d’une discussion sur la campagne de leur faction, c’était une autre affaire.
Veda avait l’air complètement perdu.
Starke gardait le silence et écoutait, même s’il avait du mal à saisir ce que disaient les jeunes femmes.
Tous les garçons présents étaient dans le même cas.
Les jeunes femmes continuaient de passer d’un sujet qui les intéressait à l’autre, et les garçons comprenaient mal comment la conversation en était arrivée là.
« Mesdames, nous nous égarons. »
dit doucement le prince Aldric, renonçant à essayer de comprendre ce dont elles parlaient.
La réunion avait déjà consacré assez de temps à l’élection et aux candidats qu’ils auraient à affronter.
Il avait essayé de suivre leur conversation, mais ne voyait pas l’intérêt de continuer.
« D’accord, nous reprendrons la discussion sur les Princes-Gemmes plus tard, mesdames. »
dit calmement la princesse Victoria à ses compagnes.
Claris rit doucement, amusée par quelque chose.
« Je peux dire quelque chose ? »
Veda leva calmement la main droite.
Ses paroles attirèrent l’attention de toute la salle.
« Oh, Jeune Seigneur de Cendre, faites-nous don de votre sagesse. »
Le prince Aldric se tourna vers Veda.
Tous les membres de la faction firent de même.
Veda était resté silencieux pendant la discussion, mais il avait maintenant quelque chose à dire.
Tandis que toute la salle l’écoutait, il commença par répondre aux inquiétudes exprimées au sujet des chances de Charles de gagner.
« Pour commencer, je crois vraiment que le prince Charles peut gagner. »
dit calmement Veda.
Il regarda Charles avec une assurance réconfortante.
« Veda… »
Charles prononça son nom, les yeux embués de larmes.
Il commençait déjà à perdre confiance en ses chances après avoir entendu Starke et les autres parler de la popularité et de l’influence des représentants des factions rivales.
Vera Ashenlocke, Willow Derlis et Ravenor Burnwick n’étaient pas des noms qu’on pouvait balayer d’un revers de main.
Leurs postes et leur réputation en faisaient de redoutables adversaires, et la discussion n’avait fait que renforcer les doutes de Charles.
Il était évident à ses yeux qu’il subirait une défaite cuisante.
Mais Veda n’avait pas renoncé.
« Tu as l’étoffe d’un chef. Il ne nous reste qu’à te donner l’occasion de le montrer pendant ta campagne. Si nous nous y prenons comme il faut, nous pouvons convaincre les autres premières années. »
dit Veda avec assurance.
Il regarda les autres membres, en particulier les membres du Conseil de la Faction du Cercle doré.
Sa confiance n’avait pas disparu simplement parce que les factions adverses comptaient des candidats influents.
Au contraire, il croyait qu’ils pouvaient encore élaborer un plan qui donnerait une chance à Charles.
« Nous, au Cercle doré, formons déjà une grande faction. Bien sûr, cela ne veut pas dire que les autres membres voteront forcément pour un représentant de notre faction. Mais nous avons aussi des premières années capables de convaincre leurs camarades de voter pour Charles. »
poursuivit-il avec assurance.
Faire partie d’une grande faction ne signifiait pas que tous les élèves voteraient automatiquement pour son représentant.
Les premières années devaient encore faire leurs propres choix, et les factions rivales avaient elles aussi des membres capables de rallier des soutiens.
Pour autant, la Faction du Cercle doré avait aussi des atouts.
Veda se mit à énumérer ceux qui pourraient aider Charles pendant sa campagne.
« Nous avons Starke. »
Il désigna Starke, qui le regarda d’un air entendu.
Veda poursuivit en désignant les quelques autres premières années qui étaient venues à la réunion.
« Et enfin, nous avons le créateur des Rouleaux fantômes, celui qu’on a surnommé l’Esprit aux mille facettes de Cendre… Ezra. »
Il désigna Ezra, un grand sourire aux lèvres.
Ezra resta silencieux tandis que Veda l’intégrait à la discussion.
Son nom était déjà associé aux Rouleaux fantômes, et il avait aussi reçu le titre d’Esprit aux mille facettes de Cendre.
Veda croyait qu’ils pourraient tirer parti de ces liens pour préparer la campagne de Charles.
« Si nous faisons l’effort, nous pouvons sûrement élaborer quelque chose ensemble. »
Veda serra le poing.
Les membres de la faction le regardèrent.
Certains écarquillèrent les yeux ; d’autres sentirent quelque chose remuer en eux.
Ses paroles venaient de leur donner matière à réflexion.
Au lieu de se concentrer uniquement sur les candidats influents des factions rivales, ils pouvaient aussi examiner les forces de leurs propres membres et réfléchir à la façon de les mettre à profit.
Ils avaient déjà des membres capables de contribuer à la campagne de Charles.
Il ne leur restait qu’à trouver comment unir leurs efforts.
« Waouh, quel discours motivant ! »
dit le prince Aldric, impressionné, tant par le ton que par les paroles.
« Ça me donne vraiment un peu confiance. »
dit Starke en hochant la tête.
« Comme on pouvait s’y attendre du Jeune Seigneur de Cendre, mon demi-frère. »
dit Bella avec fierté.
Veda porta sa main droite derrière sa tête et se gratta, un peu gêné mais heureux.
Ezra plissa les yeux en regardant Veda.
« Tu te rends bien compte que mon influence ne peut pas nous aider à attirer des élèves, pas vrai ? »
dit-il sans détour.