Chapitre 8
Jin avait rédigé quatre versions différentes de la même affiche et commençait à soupçonner qu’il était plus simple de se débarrasser d’un homme armé d’une perche que d’une rumeur installée confortablement dans l’esprit de plusieurs habitants de Cheongha.
La première version commençait par : Le Pavillon du Sentier Vide ne perçoit aucun péage.
Sook la lut jusqu’au bout, relut ensuite la première ligne avec davantage d’attention et finit par secouer lentement la tête.
— On dirait que vous venez d’arrêter.
Jin reprit la feuille, la considéra comme si elle l’avait personnellement trahi et dut reconnaître qu’une personne suffisamment méfiante pouvait effectivement comprendre que le Sentier Vide avait cessé de taxer les ponts uniquement parce qu’on l’avait surpris.
La deuxième version exposait l’existence des deux reçus, des huit bandes vierges, du témoignage de Bae et de l’inscription au registre du relais, ce qui lui avait semblé parfaitement raisonnable lorsqu’il l’avait écrite. Bok, qui la lut pendant son petit déjeuner, atteignit environ la moitié avant de la poser à côté de son bol.
— Personne ne lira jusqu’à la fin si vous ne servez pas quelque chose avec.
La troisième tentative était plus courte, mais Sook trouva qu’elle ressemblait à une menace adressée à toute personne qui continuerait de répandre l’histoire des péages, tandis que la quatrième, censée être enfin claire, calme et concise, provoqua seulement un nouveau froncement de sourcils.
— Et celle-là ? demanda Jin.
Sook rapprocha le papier de son visage.
— Vous avez écrit trop petit.
Jin reposa son pinceau et décida que, pour le moment, la réputation du Sentier Vide pouvait bien continuer à se défendre toute seule.
La veille au soir, Bae avait envoyé l’un de ses ouvriers prévenir qu’il monterait au pavillon après le repas en compagnie du charpentier qui avait signé sa déclaration et de deux habitants de Cheongha désireux d’entendre les faits directement. La rencontre devait également permettre de reparler des trois nouvelles commandes proposées au relais, et Jin avait donc décidé qu’il était préférable de recevoir tout le monde dans la cour plutôt que de les entasser dans la salle commune.
La cour, cependant, ne semblait pas partager son enthousiasme.
Les dernières pluies avaient creusé plusieurs cuvettes près du portail, durci des bosses autour du puits et transformé les deux vieux bancs en objets qui penchaient chacun dans une direction différente, comme s’ils avaient passé des années à se disputer sur la meilleure façon de tomber. Sous l’avancée du toit, la vieille bassine utilisée autrefois pour recueillir les fuites attendait encore la prochaine averse avec une fidélité que Jin aurait préféré voir chez certaines parties du bâtiment.
Il contempla l’ensemble avec les bras croisés.
— Si nous voulons convaincre des clients que le pavillon sait ce qu’il fait, il faudrait au moins qu’ils puissent s’asseoir sans risquer de se briser une jambe.
Bok attrapa la houe appuyée contre le mur.
— On répare la réputation ou la cour ?
— La cour, répondit Jin. Elle discute moins.
Ils commencèrent par déplacer les bancs, arracher les mauvaises herbes et casser la croûte de terre qui s’était formée autour des zones les plus tassées, tandis que Sook récupérait les pierres encore suffisamment solides pour être réutilisées. Au troisième coup de houe près du centre, le métal rencontra quelque chose de dur avec un son clair qui n’avait rien à voir avec celui de la terre sèche.
Bok s’accroupit et écarta le sol avec les doigts jusqu’à faire apparaître une ligne de petites pierres plates, trop régulière pour être naturelle et trop étroite pour appartenir à une ancienne fondation. Jin vint l’aider à dégager davantage de terrain, révélant une rainure peu profonde qui traversait la cour en diagonale avant de former une large courbe autour d’une dalle presque entièrement ensevelie.
— Un ancien caniveau, estima Jin.
Bok suivit le tracé du regard avant de regarder le point le plus bas de la cour, situé près de la cuisine.
— Alors il va dans la mauvaise direction.
La remarque était difficile à contester, car la rainure remontait d’abord vers le mur oriental avant de repartir vers le portail selon un trajet inutilement compliqué pour quelqu’un qui voulait simplement évacuer l’eau. Jin enfonça donc sa pelle dans la terre en décidant qu’il serait plus simple de tout reboucher et de créer une pente régulière.
Sook l’arrêta avant le premier geste.
— Ne touche à rien.
Jin resta avec la pelle plantée devant lui.
La vieille femme ne regardait pas les pierres, mais les nuages qui s’accumulaient derrière les pins.
— Dégagez les rainures jusqu’au bout et attendez la pluie avant de décider quoi que ce soit.
— Vous saviez qu’elles étaient là ?
Sook reporta enfin son attention sur la cour.
— Je savais qu’autrefois, lorsqu’il pleuvait, l’eau ne finissait pas dans la cuisine.
Ce n’était pas exactement la réponse qu’il avait demandée, mais Jin connaissait désormais suffisamment sa manière de parler pour comprendre qu’il devrait probablement travailler avant d’en obtenir une meilleure.
Ils poursuivirent donc le dégagement. Une seconde rainure apparut, puis une troisième ; certaines se rejoignaient selon des angles précis, tandis que d’autres dessinaient de larges courbes qui n’avaient aucun sens si leur unique fonction consistait à conduire l’eau vers une sortie. Plus ils grattaient la terre, plus la cour révélait sous sa surface un réseau de lignes, de bifurcations et de pierres orientées dont aucun d’eux n’avait soupçonné l’existence.
Un grondement sourd résonna derrière les montagnes.
Bok accéléra légèrement le mouvement de sa houe.
— Combien de pluie faut-il pour tester un caniveau ?
Sook leva les yeux vers le ciel devenu presque uniformément gris.
— Celle qui arrive devrait suffire.
Bae franchit le portail peu après le milieu du jour, accompagné du charpentier qui avait signé sa déclaration au relais, d’un vieux marchand avançant avec l’aide d’un bâton et de la cliente qui avait quitté la boutique de Madame Nam sans rien acheter après avoir entendu la rumeur des péages.
La femme s’arrêta dès qu’elle aperçut les sillons ouverts dans la cour.
— Vous enterrez les reçus maintenant ?
Jin lui indiqua la table installée sous l’avancée du toit, où son reçu, la copie de l’inscription au registre et les huit bandes vierges étaient maintenus sous des pierres afin que le vent ne les emporte pas.
— Si j’avais voulu les cacher, je n’aurais probablement pas invité des témoins à venir les regarder.
Elle s’approcha néanmoins avec la même méfiance.
— On dit que vous avez poursuivi votre propre collecteur dans le marché.
— C’est ce qu’il a crié.
— Et vous dites le contraire.
Jin retint la première réponse qui lui vint, parce qu’elle venait de résumer avec une simplicité irritante le cœur du problème. Une rumeur pouvait traverser tout Cheongha en une phrase ; pour lui répondre correctement, il fallait des reçus, un registre, des témoins, des explications et suffisamment de patience pour recommencer chaque fois que quelqu’un fronçait les sourcils.
Bae posa sa copie du contrat sur la table.
— Moi, je peux seulement dire ce que j’ai vu. Ils ont livré douze repas chauds et Jin m’a montré le reçu avant la fin de la pause, donc avant qu’il apprenne que le péage était faux.
Le charpentier désigna la signature au bas de la feuille.
— J’étais là.
Le vieux marchand étudia le cercle noir sans toucher le papier.
— Cela prouve qu’il avait un reçu.
— Le relais a enregistré deux plaintes distinctes et confirmé qu’aucun péage n’était autorisé sur les deux ponts, ajouta Jin. Vous pouvez consulter le registre vous-même.
La femme indiqua les bandes vierges.
— Et celles-là ? Elles étaient déjà au pavillon quand vous en avez pris la direction ?
— Je les ai ramassées dans le marché.
— Pendant que vous poursuiviez l’homme qui disait justement que vous récupériez les reçus.
Une rafale souleva le bord du feuillet officiel et Jin replaça la pierre dessus, tout en constatant avec une certaine irritation que chacune de ses réponses semblait appeler une nouvelle question. Sur sa table, les preuves lui avaient paru solides ; confrontées à la méfiance d’une personne qui avait déjà entendu une version plus simple, elles exigeaient sans cesse d’être expliquées.
Une grosse goutte tomba à côté du cercle noir, puis une autre atteignit le bord de la table avant que Sook ne sorte de la cuisine en regardant le ciel.
— À l’intérieur.
La femme croisa les bras.
— Je ne suis pas venue boire votre soupe.
Elle n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit, car la pluie s’abattit sur le pavillon presque d’un seul coup, épaisse et froide, transformant en quelques instants la terre retournée de la cour en une surface glissante. Bae saisit les documents, le charpentier attrapa un côté de la table et Jin se dirigea vers le vieux marchand afin de l’aider à rejoindre la salle commune.
Le bâton du vieil homme se posa sur une plaque de terre lissée par l’eau et son pied glissa brusquement. Jin lui saisit l’avant-bras, fit descendre son qi depuis son dantian vers ses jambes et abaissa son centre de gravité afin d’ancrer ses appuis malgré la boue ; son épaule blessée protesta sous la charge, mais il tint suffisamment longtemps pour permettre à Bae de venir soutenir l’autre côté.
Bok avait déjà ouvert les portes et leur cria de se dépêcher, tandis que la femme continuait d’hésiter sous l’auvent jusqu’à ce qu’une vague d’eau franchisse le portail et lui recouvre les chaussures. Cette fois, elle entra sans qu’on ait besoin de renouveler l’invitation.
Sook attendit que tout le monde soit à l’abri avant de compter rapidement les visiteurs, puis seulement après avoir vérifié qu’aucune personne ne restait dehors, Bok se tourna vers la cuisine.
Dans la cour, l’eau descendait depuis la partie haute et rencontrait les rainures qu’ils avaient dégagées durant la matinée. Le courant suivait certaines courbes, s’engageait dans des diagonales, puis ralentissait ou débordait lorsque la terre et les racines bouchaient les portions encore enfouies, si bien qu’une large flaque commençait déjà à grossir devant la réserve.
Bok regarda le seuil.
— Le riz.
Il repartit sous la pluie et Jin le suivit immédiatement.
— Les gens d’abord !
— Ils sont dedans ! Maintenant, les oignons !
Jin jeta un coup d’œil aux portes refermées derrière leurs visiteurs et dut reconnaître qu’à partir de ce moment-là, l’ordre des priorités lui paraissait tout à fait raisonnable.
Bok entra dans la réserve pour hisser le sac de riz sur une étagère pendant que Jin récupérait les paniers de légumes posés au sol. Une pomme de terre s’échappa du premier, roula dans l’eau brune et disparut sous un banc avant qu’il puisse la rattraper.
— On la récupérera après !
Bok lui répondit depuis la réserve.
— C’est toujours ce qu’on dit !
L’eau atteignait presque le seuil lorsque Sook reparut sous un manteau de pluie beaucoup trop court pour elle et leur indiqua que la sortie principale se trouvait sous le mur oriental. Il fallait dégager la rainure qui y menait avant que la cour ne se transforme entièrement en bassin.
Jin observa le réseau à travers la pluie. Les lignes découvertes le matin disparaissaient désormais sous l’eau et la boue, mais le courant révélait mieux que la terre leur véritable trajet : une diagonale partait du centre, contournait la dalle par une courbe large, puis changeait de direction avant de rejoindre le mur oriental.
Bok attrapa la houe.
— Je commence ici ?
— Plus loin, près du mur, répondit Sook.
Jin s’élança avant qu’elle ait terminé.
Il mobilisa le qi accumulé dans son dantian et le guida vers les méridiens de ses jambes afin de raffermir ses appuis sur le sol détrempé. Les premiers mètres ne lui posèrent aucune difficulté et son pas renforcé lui permit de franchir rapidement la première portion de la cour, mais lorsqu’il arriva près de la dalle et voulut pivoter comme il l’avait fait dans le marché, son pied extérieur changea de direction avant d’être réellement ancré.
Le qi suivit l’intention trop tôt.
Sa circulation interne se rompit au milieu du pivot et sa semelle partit dans la boue, l’obligeant à poser une main au sol pour ne pas tomber sur le genou.
À quelques doigts de lui, l’eau suivait pourtant la courbe sans connaître le même problème. Elle ralentissait légèrement en contournant la pierre, élargissait son trajet lorsque la rainure s’ouvrait, puis reprenait une autre direction sans jamais interrompre complètement son mouvement.
Jin resta une fraction de seconde à observer cette continuité.
Lorsqu’il se releva, il choisit de ne pas reproduire son premier pivot. Au lieu de lancer son souffle vers l’appui extérieur avant que son corps n’y soit réellement installé, il posa d’abord le pied dans la rainure suivante, abaissa progressivement son centre de gravité et laissa son poids passer d’une jambe à l’autre avant d’autoriser le qi à suivre ce transfert.
Le mouvement lui parut presque trop lent comparé à ses habitudes, mais sa circulation ne se rompit pas.
Pour la première fois depuis qu’il avait remarqué son défaut dans le marché, son souffle intérieur traversa un changement de direction sans se disperser.
Il comprit alors ce que le mouvement de l’eau lui avait montré : ce n’était pas le qi qui devait tirer le corps vers le nouvel appui, mais l’appui qui devait d’abord exister pour offrir au qi un chemin continu.
Il aurait probablement essayé une seconde fois si Bok n’avait pas crié que l’eau gagnait encore du terrain devant la cuisine.
Jin reprit sa course jusqu’au mur oriental, où il découvrit une ouverture basse dissimulée sous une accumulation de terre, de feuilles et de racines, encadrée par deux pierres dressées qui confirmaient qu’elle avait été aménagée volontairement.
Il appela Bok, qui le rejoignit avec la houe. Jin arracha les feuilles à mains nues tandis que le garçon dégageait la terre tassée ; une première poussée d’eau emporta une grosse motte avant de s’arrêter contre une racine épaisse qui traversait le passage.
Bok leva l’outil.
— Je la coupe ?
Sook, qui les avait rejoints malgré la pluie, secoua la tête.
— Creuse dessous. Si tu coupes la racine, la terre autour du mur risque de bouger.
Ils élargirent donc le passage sous le bois jusqu’à ce que l’eau puisse enfin s’y engouffrer. Dès que l’ouverture fut assez grande, le courant arracha plusieurs petites mottes et disparut sous le mur, provoquant presque immédiatement une baisse du niveau devant la cuisine.
Depuis la salle commune, quelqu’un applaudit une fois.
La femme de Cheongha lui demanda aussitôt de se taire.
Il leur fallut encore dégager deux bouchons avant que l’ensemble du réseau commence réellement à fonctionner. Bae et le charpentier finirent par sortir pour maintenir une planche contre le seuil, tandis que la femme resta à l’intérieur avec le vieux marchand et les documents, qu’elle avait elle-même éloignés des zones où le toit menaçait encore de goutter.
Lorsque la pluie se calma enfin, les réserves étaient sèches et le niveau de l’eau avait suffisamment baissé pour que la cuisine ne soit plus menacée.
La pomme de terre reparut même près du portail, poussée par le courant.
Bok la récupéra avec les deux mains et l’examina comme s’il venait de retrouver un disciple disparu depuis plusieurs saisons.
— Je savais qu’elle reviendrait.
Jin essuya la boue qui lui coulait sur le front.
— Tu viens de dire exactement le contraire.
— Je voulais qu’elle se sente recherchée.
Quand ils purent enfin regarder la cour sans recevoir de pluie dans les yeux, celle-ci ne ressemblait plus du tout à ce qu’ils avaient découvert au matin. L’eau avait nettoyé la terre autour des anciennes pierres, révélant clairement un ensemble de lignes droites, de courbes, d’angles et de marques ovales disposées à intervalles réguliers.
Bae suivit l’une des rainures jusqu’à la dalle centrale avant de s’accroupir pour mieux examiner les formes.
— Ce n’est pas seulement un drainage.
Sook secoua son manteau avant de l’accrocher sous l’auvent.
— Non.
Jin se tourna vers elle.
— Vous saviez ce que c’était ?
— Je savais que Ma faisait travailler ses élèves dans cette cour, mais je n’avais pas vu le tracé entier depuis des années. Les rainures guident les déplacements et les transferts d’appui tout en conduisant l’eau ; si vous les aviez rebouchées ce matin, la cuisine aurait reçu toute la pluie à leur place.
Jin regarda les marques ovales avec une attention nouvelle. Maintenant qu’il savait ce qu’il cherchait, elles ne ressemblaient plus du tout à des éléments de drainage.
Elles indiquaient des positions de pieds.
La femme de Cheongha sortit à son tour de la salle commune en tenant toujours les documents au sec. Elle les remit à Jin, puis observa la cour encore couverte d’eau avant de parler.
— Tout cela ne prouve toujours pas que vous n’avez pas organisé les péages.
Jin récupéra les feuilles.
— Non.
Elle regarda ensuite Bae, le charpentier et les traces laissées par leur course sous la pluie.
— Mais Bae a signé sa déclaration, le relais possède un registre, et quand l’eau est montée vous avez commencé par faire entrer les gens avant d’aller protéger votre réserve.
Elle hésita brièvement.
— Je dirai cela.
Ce n’était pas une proclamation d’innocence lancée au milieu du marché, et Jin doutait qu’une seule personne puisse arrêter une histoire qui circulait déjà dans plusieurs rues. Pourtant, quelqu’un qui était arrivé au pavillon avec une version toute faite allait désormais repartir avec des faits qu’elle avait vus de ses propres yeux.
Face à une rumeur, c’était déjà beaucoup.
Bae récupéra sa proposition de commandes, légèrement gondolée par l’humidité, et confirma que son offre tenait toujours. Bok, avant toute réponse, rappela qu’ils devaient encore vérifier le prix des ingrédients et le coût réel du transport, ce qui sembla satisfaire le charpentier.
— Calculez tout ce qu’il faut, répondit Bae. Je préfère payer neuf pièces pour un repas que quinze pour regarder quelqu’un menacer une charrette.
Ils ne signèrent donc rien ce jour-là et aucune pièce de cuivre ne changea de main, mais la journée n’avait pas été inutile pour autant. Bae repartit avec la même proposition et les visiteurs redescendirent vers Cheongha avec une histoire sensiblement différente de celle qu’ils avaient apportée.
À la tombée du soir, une fois la cour suffisamment sèche pour qu’on puisse y marcher sans s’enfoncer dans la boue, Jin demanda à Sook s’il existait un plan des anciennes rainures.
Elle lui indiqua un coffre bas dans l’ancienne salle d’entraînement. Jin y trouva des comptes de réparations, plusieurs listes de tuiles, des croquis de gouttières et, sous une pile de feuilles tachées, un carnet dont la couverture avait gonflé après avoir pris l’humidité des années plus tôt.
Il reconnut immédiatement l’écriture du vieux Ma.
La première page représentait la cour vue d’en haut, avec les rainures tracées en noir et de petites empreintes de pieds orientées dans plusieurs directions le long de leur parcours. Jin rapprocha la lampe et comprit presque aussitôt qu’il ne s’agissait pas d’un simple plan d’entretien.
Il tourna la page.
Les notes suivantes décrivaient la position du talon, l’orientation du bassin, la hauteur du centre de gravité et la manière dont le poids devait quitter un appui avant d’en rejoindre un autre. Certaines phrases avaient été corrigées trois ou quatre fois, tandis que d’autres s’arrêtaient brutalement au milieu d’une explication, comme si Ma avait posé son pinceau avec l’intention d’y revenir plus tard.
Bok regardait par-dessus son épaule.
— Ça explique comment faire sortir l’eau ?
Jin suivit du doigt plusieurs empreintes reliées par une courbe.
— Pas seulement.
Une phrase, encadrée deux fois par le vieux maître, attira alors son attention :
Lors d’un changement d’appui, ne pousse pas le qi vers un pied qui n’est pas encore ancré. Pose. Transfère ton centre. Puis laisse le souffle interne suivre.
Jin relut lentement ces mots en pensant à chaque virage du marché où sa circulation s’était brisée dès qu’il avait voulu changer de direction avec la même vitesse qu’en ligne droite, puis il revit l’eau contourner la dalle sans jamais cesser de couler et se rappela le mouvement qu’il avait réussi à reproduire sous la pluie.
Tout semblait soudain beaucoup plus simple une fois formulé ainsi.
Le vieux Ma n’avait pas conçu une technique destinée à forcer le qi à suivre des pivots toujours plus rapides ; il avait appris à ses élèves à ne jamais demander au souffle interne d’arriver avant leur propre corps.
Jin repoussa lentement son tabouret.
Bok se dirigea aussitôt vers la porte donnant sur la cour et la referma devant lui.
— Non.
Jin le regarda.
— Je voulais seulement essayer un passage.
— Vous l’essaierez demain. Ce soir, vous récupérez la pomme de terre.
Jin tourna les yeux vers le carnet éclairé par la lampe, puis vers le panier où le légume rescapé attendait seul au milieu des provisions.
Le Sentier Vide venait peut-être de lui transmettre le principe qui lui manquait pour pivoter sans rompre son souffle intérieur ; toutefois, avant de commencer à transformer cette découverte en technique, il lui restait une tâche beaucoup plus immédiate.
Préparer le dîner.